CHAPITRE CINQUIÈME
Le désordre moral que nous avons constaté dans le chapitre qui précède demeura lié, comme par concomitance, tout le temps qu'il dura, à une situation matérielle dont l'interminable prolongation est un des plus étonnants phénomènes de l'histoire. DuXP au XV° siècle, c'est une succession, à peine interrompue de loin en loin par de rares quarts d'heure ,de grâce, d'épidémies, de pestes, d'inondations, de mauvaises récoltes, de famines, de guerres sans merci : c'est la nuit infinie, cette nuit, fille de l'Érèbe, décrite par Hésiode, où hurlent, sifflent et tempêtent les plus noires horreurs, caprices de l'aveugle Destin.
Le premier millénaire de l'ère chrétienne s'était terminé misérablement. Une hideuse maladie, inconnue jusque-là, le feu sacré, feu Saint- Antoine ou mal des ardents, avait, à deux reprises, sur la fin du X° siècle, en 94S et en 993, cruellement sévi contre le petit monde. Prodoard, qui a parlé de la première de ces apparitions, raconte que le mal, qu'il appelait déjà la plaie du feu, attaquait les membres et les consumait petit à petit, jusqu'à ce qu'il n^en restât plus rien et que la mort mît fin au supplice du patient * ; et Raoul Glaber dit de l'épidémie de 993 que « c'était un feu sacré qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés. Chez un