L. IV. C. V
vantage les peuples de l'Angleterre. Tous les hommes en ressenîaient également les atteintes. Les grands, les gens de condition moyenne et les pauvres, tous avaient la bouche également affamée et la pâleur sur le front, car la violence des grands avait enfin cédé aussi à la disetle commune.» Tout homme qui avait à vendre quelque aliment pouvait en demander le prix le plus excessif, il était toujours sûr de le recevoir sans contradiction. Chez presque tous les peuples le boisseau de grains se vendait 60 sous, quelquefois même le sixième de boisseau en coûtait IS. Cependant, quand on se fut nourri de bêtes et d'oiseaux, cette ressource une fois épuisée, la faim ne s'en fît pas sentir moins vivement, et il fallut, pour l'apaiser, se résoudre à dévorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible ; ou bien encore, pour échapper à la mort, on déracinait les arbres dans les bois on arrachait les herbes des ruisseaux; mais tout était inutile, car il n'est pas d'autre refuge contre la colère de Dieu que Dieu même. Enfin la mémoire se refuse àrappeler toutes les horreurs- de cette déplorable époque. Hélas ! devons-nous le croire ? Les fureurs de la faim renouvelèrent ces exemples d'atrocité si rares dans l'histoire, et les hommes dévorèrent la chair des hommes. Le voyageur, assailli sur la route, succombait sous les coups de ses agresseurs, ses membres étaient déchirés, grillés au feu, et dévorés. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine, recevaient l'hospitalité sur les chemins, et leurs hôtes les égorgeaient la nuit pour en faire leur nourriture. Quelques autres présentaient à des enfants un œuf ou une pomme, pour les attirer à l'écart, et ils les immolaient à leur faim. Les cadavres furent déterrés en beaucoup d'endroits pour servir à ces tristes repas. Enfin ce délire ou plutôt cette rage s'accrut d'une manière si effrayante, que les animaux
mêmes étaient plus sûrs que l'homme d'échapper aux mains des ravisseurs, car il semblait que ce fût un usage désormais consacré que de se nourrir de chair humaine, et un misérable osa même en porter au marché de Tournus pour la vendre cuite, comme celle des autres animaux. Il fut arrêté, et ne chercha pas à nier son crime ; on le garrotta, on le jeta dans les flammes. Un autre alla dérober pendant la nuit cette chair, qu'on avait enfouie dans la terre ; il la mangea, et fut brûlé de même.
» On a trouvé à trois milles de Mâcon, dans la forêt de Ghâlenay, une église isolée consacrée à Saint- Jean. Un scélérat s'était construit non loin de là une cabane où il égorgeait les passants et les voyageurs qui s'arrêtaient chez lui. Le monstre se nounissait ensuite de leurs cadavres. Un homme, un jour, vint y demander l'hospitalité avec sa femme, et se reposa quelques instants, mais, en jetant les yeux sur tous les coins de la cabane, il y vit des têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Aussitôt il se troul)le, il pâlit, il veut sortir. Mais son hôte s'y oppose. La crainte de la mort double les forces du voyageur ; il s'échappe avec sa femme et court en toute hâte à la ville communiquer au prince Otton et aux habitants cette affreuse découverte. On envoie à l'instant un grand nombre d'hommes pour vérifier le fait ; ils trouvent, à leur arrivée, cette bête féroce dans son repaire avec quarante-huit têtes d'hommes qu'il avait égorgés et dont il avait mangé la chair. On le mène à la ville, on l'attache à une poutre dans un cellier et on le jette dans le feu. Nous avons nous-même assisté à son exécution.
» On essaya, dans la même province, un moyen dont nous ne croyons pas qu'on se soit jamais avisé ailleurs. Beaucoup de personnes mêlaient une terre blanche semblable à l'argile avec ce qu'elles avaient
de son et de farine, et elles en formaient des pains pour satisfaire leur faim cruelle. C'était le seul espoir qui leur restât d'échapper à la mort, et le succès ne répondit pas à leurs vœax. Tous les visages étaient pâles et décharnés, la peau tendue et enflée, la voix grêle et imitant le cri plaintif des oiseaux expirants. Le grand nombre des morts ne permettait pas de leur donner la sépulture, et des loups, depuis longtemps attirés par l'odeur des cadavres, venaient déchirer leur proie. Gomme on ne pouvait pas donner à tous les morts une sépulture particulière à cause de leur grand nombre, des hommes pleins de la grâce de Dieu creusèrent dans quelques endroits des fosses nommées charniers, où l'on mettait SOO corps et quelquefois plus, quand elles pouvaient en contenir davantage. Ils gisaient là confondus pêle-mêle, demi-nus, souvent même sans aucun vêtement. Les carrefours, les fossés dans les champs servaient aussi de cimetières. »
Au retour de l'abondance, ajoute notre chroniqueur, « les grands de l'un et de l'autre ordre, — barons et prélats, — reprirent leurs habitudes d'avarice et de rapacité, recourant, pour se satisfaire, comme auparavant, quelquefois môm e avec une licence plus effrénée, aux rapines et aux brigandages. Les hommes de classe moyenne, puis ceux du dernierrang suivirent leur exemple et se précipitèrent dans les excès les plus honteux. Non, jamais on n'entendit parler d'autant d'incestes, d'adultères, d'unions illicites entre parents, de concubinages, en un mot d'une émulation si active pour le mal parmi les hommes. »
En 1043, la famine fut si grande en Bohême, qu'un tiers de la population mourut, dit Gosme de Prague, auteur presque contemporain K Le môme