De la peste ou les époques mémorables de ce fléau
celui qui l'Nvait précédé. Voici, en ce qui le concerne, le bilan des statistiques médicales :
En 1400, peste à Florence. Le fléau, après avoir enlevé une partie de la population de cette ville, alla s'abattre sur Rome en plein jubilé, et visita ensuite toute l'Italie. Selon l'habitude, il provoqua un regain de dé'/otiun, qui se traduisit cette fois encore par des processions de toute nature. Les plus connues sont celles des pénitents blancs. Des bandes d'individus, hommes, femmes, garçons et filles, vêtus de longs habits de toile et le visage couvert d'un capuce n'ayant que deux trous pour les yeux, parcouraient le'pays, précédés delà croix, en chantant et priant, A Florence, le nombre despénitents processionneurs ne fut pas de moins de 40,000, qu'accompagnait l'évêque lui-même avec une partie de son clergé, pour prévenir le désordre ''*. Ces processions racolaient dans leur chemin la population des villages qu'elles traversaient, et restaient généralement de neuf à treize jours à courir ainsi les champs. Thierry de Niem, qui, après avoir été protonotaire apostolique, devint évêque de Verden, puis de Cambrai, a tracé un tableau peu édifiant de celles dont il avait eu, à Rome, le spectacle sous les yeux. 11 dit que presque tout le peuple, jusqu'aux prêireset même aux cardinaux, y prit part ; que, dans leurs excursions à travers le pays, les pieuses bandes passaient la nuit dans les églises, les monastères et les cimetières, où elles laissaient après elles toutes sortes d'ordures, et que de cette promiscuité entre hommes et fem;n3s résultèrent de grands désordres. Un crime abominable, dont l'auteur fut brûlé vif, ayant été commis à Acquapendente, dans les Etats de l'Église, par un de ces pénitents, chacun se hâta de rentrer chez soi et la dé-
L Gino Capponi, Storia délia Reppuùàlica di Fire7ïze, t. II, p. 88
votion prit fin. C'est, pourtant, à cette époque et à ces processions que remonte une des plus atîendrissan-^ tes effusions de douleur mystique qui soient sorties du cœur humain, le chant du Stabat matcî' dolorosa'^. En enlendatit ces sons d'une gravité si recueillie et si résignée, où se reflète un si absolu détachement des joies de la vie, du moins dans l'antiphonaire romain ; en suivant un à un, dans leur sauvage cadence, ces mauvais petits vers, d'où s'exhale une délirante ivresse de torture, on se demande ce qu'a dû être un milieu capable de provoquer de pareils défis à la souffrance :
Eia Mater, fons amoris, Mère, source d'amour, [ la douleur
Me scnlifc vim doloris, LaisfC-moi savourer la violence de
Fac ul tccum liigeam. Fais que je pleure avec toi.
Grucifixi fi^e plagas Enfonce les pluies du crucifié
Cordi meo valide. Foi'toment dîins mon cœur.
Tui nati vulnera'i De ton enfant meurtci
P œnas mecum divide. Partage avec moi les souffrances.
Pac me.plagis vulnerari, Que ses plaies deviennentles miennes;
Cruce hac inebriari I Laisse moi m'enivrer de cette croix.
Cette « ivresse de la croix », qui asu Paire une suavité de ce qu'on peut imaginer de plus amer dans une misérable existi^nce, ila fallu, pour la' produire, des temps bien différents de ceux où nous vivons. Pour la bien expliquer, il ne suffit pas de recourir aux
1. Le franciscain Luke Waddins a revendi^iué pour un religieux de son ordre, Jacupone Todi, mort en ISiib, la pa erniti'î de cette hymne. Je ferai observer que, dans la plus ancienne édition des Cantici spirituali de ce Jacopone, celle de Florence, 149U, in-4o, le Stabat ne figui-e point; on le trouve pour la première foits duns l'édition de Denise de 1S14, où on l'a joint à un autre, le Stabat mater speciosa, qui est la contre-partie du premier. Quant .-i attribuer l'hymne au papi' isaint Grégoire le Grand, personne n'y songe plus aujourd'hui ; la langue n'est pas de cette époque.
seuls arguments tirés delà foi ; les pestes, les famines, les désolations du cœur et de l'esprit, l'oppression sous toutes ses formes, en rendent mieux raison. De nos jours, en effet, où les saints ne sont sans doute pas moins croyants qu'on pouvait l'être au moyen â.i^-e, mais où l'on n'a plus le stimulant des violentes épreuves, ce que le martyre, même imaginaire, provoque, ce n'est guère que la protestation et des efforts pour s'y soustraire. On ne dit plus que des lèvres :
Juxta crucem tecum stare Et me tibi sociare In planctu desidero.
En 141 5, peste en Espagne, où elle dura iS ans, d'après Vnlleriola.
En 1423, peste à Bologne.
En 1428, peste à Rome.
En 1436, peste en Portugal, où elle emporta, entre autres, le roi Edouard. Ce prince, espérant échapper au fléau qui désolait son royaume, s'était retiré au monastère de Tomar, dans l'Estramadure. La mort ne l'y laissa pas longtemps attendre.
De 14S6 à 1500, la même épidémie sévit à dix reprises diCfi-rentes en Europe, mais plus particulièrement en Italie.
De 1S02 à 1S54, elle n'y fît pas moins de IS apparitions successives.
De 1564 à 1577, elle ravagea l'Allemagne et l'Italie encore. C'est la peste qui a rendu si justement célèbre le nom de saint Charles Borromée, archevêque de Milan, une des gloires les plus pures et les plus nobles de l'Église chrétienne.
De 1580 à 1399, autre peste dans toute l'Europe, dite la « grande peste ». Manzoni l'a éloquemment décrite, en ce qui concerne la haute Italie, dans ses Promessi sposi [les Fiancés).
Durant tout le moyen âge, les fléaux que je viens de dire, loin d'être atténués par une situation politique de nature à permettre au moins une illusion aux plus frêles espérances d'ici-bas, demeurèrent obstinément liés, au contraire, sous ce rapport, à un état de choses oppressif et brutal comme le monde n'en a pas connu beaucoup. La force n'y primait pas seulement le droit; il n'y avait de droit qu'elle-même et par elle. En théorie, la féodalité paraît bien avoir eu ses principes, sa hiérarchie et sa disciphne; dans le fait, ce ne fut que l'anarchie la plus désordonnée, chacun s'y faisant juge de sa propre cause et n'ayant, -du reste, pour la défendre efficacement, d'autre moyen que le recours périlleux au poing, au couteau ou àl'épée. L'état de guerre de tous contre chacun et de chacun contre tous, telle fut, au fond, la vie sociale de cette triste époque. On ne cessait de se battre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Toute habitation était un camp retranché, toute place ouverte un champ de bataille. Plus d'industrie, plus de culture sérieuse : le produit du travail n'appartenait pas à l'ouvrier, non plus que les récoltes n'appartenaient au paysan. Plus de commerce : les routes, infestées par les brigands- et rançonnées par les nobles, n'étaient sûj^es nulle part d'une ville àl'autre. Tout voyageur, tout marchand qui s'aventurait seul sur les grands chemins n'avait pas fait une demilieue hors de chez lui qu'il était détroussé. Le métier de bandit n'avait du reste rien de déshonorant ; c'était le privilège des seigneurs, qui l'exerçaient tous sur leurs domaines, et les rois eux-mêmes, comme on le voit par l'exemple de Philippe P', ne dédaignaient pas de s'y livrer pour leur compte personnel. A côté du vol à main armée, au coin des bois, pour les heures de trêve et les petites occasions, il y avait les interminables guerres de château à château : mille
champs de bataille, d'un bout à l'autre de l'année, dans une môme province. Et quelles guerres ! Si l'on faisait des prisonniers, on leurcrevait les yeux, quand on ne les égorgeait pas tout de suite, ou, si on leur laissait la vie intacte, c'était pour se faire payer leur rachat au prorata de leur fortune, c'està-dire, aux dépens des vassaux et des serfs, lorsque les prisonniers étaient des seigneurs ; si l'on prenait une ville, un village, on massacrait tout. On tuait sans nécessité, rien que pour tuer, souvent après s être donné le plaisir de repaître sa vue des tourments variés qu'on faisait souffrir à ses captifs. On ne faisait pas bouillir tout vifs dans de grandes chaudières les malheureux que l'on prenait, suivant la pratique de Gengis-Khan ; on ne construisait pas des tours et des pyr-amides avec les têtes que l'on coupait, à la façon de Tamerian ; mais c'est là toute la différence qu'on remarque entre les guerres locales de la féodalité et les grandes boucheries des conquérants tartanes.
Il nous reste une lettre du grand pape Grégoire VII aux archevêques de Reims, de Sens et de Bourges, et à l'évêque de Chartres, en date du 10 septembre 1074, où se trouve dépeinte une situation qui, bien que particulière ici à la France,. doit être tenue pour quelque chose de général et s'étendant sur toute la chrétienté d'alors : « Depuis longtemps déjà, y )) dit le pontife, le royaume de France, autrefois )) si puissant, a commencé à déchoir de sa gloire, » à se laisser envahir par les mauvaises mœurs. » Aujourd'hui il a perdu son lustre et son éclat ; il » n'y a pas de cruautés, de scandales, d'abominations )) qui ne s'y commettent impunément, et une longue » licence a fnii par consacrer ces horreurs comme mi » usaffe héréditaire. Il y a quelques années, quand le » pouvoir royal était attaqué, on vit les Français se
» ruer en ennemis les uns sur les autres, réunir des » troupes, se combattre et se venger eux-mêmes de » leurs injures réci[jroques, sans être arrêtés ni par » les lois ni par la force. Ghs désordres, qui ont pro- )) duit dfins le pays tant d'incendies et de meurtres, » on doit les déplorer, quoiqu'il n'y ail pas lieu de s'en )) étonner beaucoup. Mais à présent que ces causes » de trouble n'existent plus, tout. le monde n'en de- )) meure pas moins atteint de malice, comme d'une » maladie contagieuse, et partout se commettent, » sans que rien y pousse, les crimes les plus horribles, » les plus abominables ; on ne connaît plus ni lois » .divines ni lois humaines ; les parjures, les sacrilè- » ges, les incestes, les trahisons, tout, cela n'est )) compté pour rien, et, ce qui ne se voit nulle part » ailleurs, des concitoyens, des parents, des frères se )) font prisonniers réciproquement, se pillent, se » tuent ï ans la moindre piiié, sans remords: tout cela » par cupidité, le fort torturant le faible pour avoir » ses biens. Plusieurs arrêtent les pèlerins qui vien- » nent au tombeau des apôtres on s'en retournent, )) lestraiient avec plus de cruauté que ne feraient des » païens, et exigent des rançons plus considérables » que toute leur fortune. Votre roi ou plutôt votre ty- )) ran est l'origine et la cause de tous ces maux, car, )) inspiré et guidé par le démon, il passe sa vie en- » tière datis le crime et l'infamie ; administrateur » incapalile et nuisible, il ne favorise pas seulement » par sa faiblesse le mal chez son peuple, il lui en » donne encore l'exemple par sa mauvaise conduite. » Ce n'était pas encore assez pour lui d'avoir mérité » la colère de Dieu parle pillage des églises, par ses » adultères, ses vols, ses parjures et toutes les fautes » qui lui ont attiré de notre part des réprimandes réi- » térées, il vient encore d'extorquer, comme un vo- » leur de profe.'ision, une forte somme d'argent à des
» marchands qui s'étaient rendus de divers pays » pour une foire qui avait lieu en France. Ce sera-à » sa confusion. Jamais roi jusqu'ici ne s'étcdt com- )) porté de la sorte ; l'antiquité païenne elle-même )) ne nous offre pas d'exemple semblable. Celui qui » devait être le défenseur des lois s'est fait pillard et )) n'a pas voulu renfermer ses crimes dans les limites )) de son royaume '. »
Le pape ordonne ensuite aux prélats, « en vertu de son autorité apostolique », d'aller ensemble trouver le roi, de lui représenter courageusement la confusion où il tient son royaume, et, s'il ne veut pas les écouter, de le retrancher delà communion de F Église et de mettre ses États en interdit. Mais les évêquês, tous vassaux temporels du prince et ayant les mêmes mœurs que le reste de la noblesse féodale, se gardèrent bien d'intervenir contre des pratiques qui étaient aussi celles de la plupart d'entre eux. Le même Grégoire Vil, parlant de ces évoques, dit ailleurs que « dans tout le royaume de France on aurait eu peine à en trouver im seulqm ne méritât d'être déposé pour le scandale de sa nomination ou pour le scandale de sa conduite ».
Que l'on ne croie pas, du reste, que le mal fût particulier à cette partie de la chrétienté ; il était général : « Une douleur poignante m'étreint de toutes. » parts, dit le grand pontife dans une lettre à Hugues » de Ouny ^. D'un côté, c'est l'Église orientale qui se » sépare de la foi catholique ; et si je tourne mes re- » gards vers l'occident, le nord et le midi, c'est à peine » si j'aperçois quelques rares évoques qui soient en- » très dans l'épiscopat ou y vivent suivant les canons, » gouvernant le peuple chrétien par amour et non