‹ Le diable [microform]Chapitre 114 sur 182 · Pierre de Maillezais, De Antiqu.Ecdœsiœ Malleacensis · texte numérisé non relu

Pierre de Maillezais, De Antiqu.Ecdœsiœ Malleacensis

au XIV® siècle la pratique de la vie ne s'était, en effet, pas plus améliorée que les théories morales de nos chroniqueurs.

La flèche de Guillaume Tell venait de délivrer la Suisse de la tyrannie des Habsbourg. Le duc d'Autriche et empereur d'Allemagne Albert I" avait réuni à la hâte une armée nombreuse et marchait contre les montagnards soulevés des trois cantons d'Uri, de Schwytz et d'Unterwalden, résolu à les exterminer jusqu'au dernier, ce qu'il aurait fait indubitablement,- selon sa promesse, si la mort ne l'eût prévenu. Un jour, qu'il se rendait de Baden à Rheinfeld, où se trouvait sa femme, un prince dont il détenait l'héritage, Jean de Souabe, son propre neveu, l'accoste et lui plonge son poignard dans la gorge, ens'écriant: « Reçois le prix de ton iniquité !» En même temps un des compagnons de l'assassin, se ruant sur l'empereur, lui traverse la poitrine de sa lance, et un autre lui fend le crâne d'un coup de sabre. A toute autre époque, la punition des meurtriers et de leurs complices eût paru, ce semble, une réparation suffisante du crime. Ce n'est pas ainsi qu'en jugèrent les enfants d Albert. Parmi eux se trouvait une princesse de très grande piété, que recommandaient, à l'égal de dame Kmmeline, ses largesses aux églises et aux couvents : c'était Agnès, reine de Hongrie, veuve du roi André III. Cette autre grande dame^ jeune encore, — elle avait à peine vingt-sept ans, — estima en son âme et conscience que le meurtre d'un roi ne se pouvait payer qu'avec des héciitombes humaines. Une vieille loi de Rome, dont le dernier exemple de rigoureuse application coïncida avec les débuis du règne de Néron, k la suite de l'assassinat du préfet Pedanius Secundus, en l'an 61, voulait que tous les esclaves qui, au moment du crime, avaient habité sous le

môme toit que l'assassin fussent mis à mort K La pieuse Agnès fît revivre cette loi pour la circonstance et en étendit l'interprétation jusqu'à des limites où n'avait pas atteint l'inventive cruauté du plus scélérat des hommes ; elle fît mourir dans d'atroces supplices tout ce qui lui tomba sous la main de vassaux ou de serfs pris sur les domaines des complices réels ou supposés de Jean de Souabe, et elle présidait elle-même à ces massacres d'innocents, un chapelet entre les doigts, en parodiant ces paroles de la légende de sainte Elisabeth : « Je me baigne )) dans la rosée de mai. » C'est au mois de mai de l'an 1300 que l'empereur Albert P"" fut assassiné ; les bains de sang où se plongeait sa fille étaient pour elle une façon de commémoraison expiatoire de cette date. Un chevalier qui avait assisté de loin au meurtre du prince, sans y avoir eu la moindre part, Rodolphe de Wart, fut puni du supplice de la roue pour être resté simple spectateur. Par un raffinement de cruauté inouï, on ménagea la distribution de la torture de manière à la faire durer trois longues journées , et, la malheureuse épouse de la victime s'étant risquée à venir implorer avec larmes la miséricorde de l'Érinnye, celle-ci la força de demeurer là, pendant ces trois jours, et d'assister aux tourments de son mari. Les biens des victimes furent naturellement confisqués. De leur produit la dévote scélérate fît construire, sur l'emplacement de Tantique Vindonissa, un monastère de capuci.ns, et à Kœnigsfelden un couvent de clarisses, où elle vécut saintement le reste de ses jours, plus de cinquante ans encore. Elle en avait 83 quand elle mourut, et elle s'éteignit doucement, dans toute la sérénité de la paix de l'âme, sans que la componction eût

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