‹ Le diable [microform]Chapitre 115 sur 182 · Tacite^ An7i., XIV, {2 et siiiv · texte numérisé non relu

Tacite^ An7i., XIV, {2 et siiiv

détaché une seule minute de la longue série d'années qui lui avait été dévolue. « La piété, dit le livre » canonique des Proverbes^ est un gage de longue vie ; » les années de l'impie sont de peu de durée : timor )) Domini apponet dies, et anni impioriim breviabiin- » tur l y> Je dois ajouter^ pour complément d'édification, que les restes de la fille des Habsbourg, toujours chers, paraît-il, aux dévots souverains d'Autriche, eurent l'honneur d'une translation, 406 ans après la mort de la furie. En 1770, ils furent religieusement transférés du couvent de Kœnigsfelden, qui est en Suisse, au monastère de Saint-Biaise dans la Forêt Noire.

La piété filiale dès deux autres enfants de Tempereur, Léopold et le beau Frédéric, ne fut pas moins active en la circonstance que celle de leur sœur Agnès: eux non plus n'épargnèrent ni petits ni grands, ni femmes, ni enfants, ni vieillards, dans leur aveugle fureur de bête fauve. La poésie allemande semble, pourtant, l'avoir oublié. Elle a rnieux aimé se rappeler la physionomie chevaleresque de leur vie et les absoudre sur leur bonne mine. Uhland a puisé dansleur histoire le sujet d'un de ses poèmes ; le grand et noble Schiller y a pris le motif d'un petit chant intitulé : Teiitsche Treue (La loyauté allemande) ; l'honnête etbonCollin, l'auteur de liégulus, s'en est inspiré pour célébrer la gloire de la maison d'Autriche. Dussé-je paraître abuser de la digression, je veux, pour l'illustnition de ma thèse, revenir;, moi aussi, sur le fait qui a si fortement ému la fibre poétique de ce dernier. Il s'agit, au reste, du moyen âge. On ne saurait donctrouver mauvais que j'insiste sur les monstrueux amalgames de passicms disparates qui me paraissent le mieux caractériser cette époque et éclairer le tableau que j'en esquisse.

Hormayr de Hortenbourg, auteur d'un Pliitarquc

autrichien, raconte que l'empereur Albert î°\ homo grossies et aspectu ferox^ avait un chien qu'il affectionnait par dessus tout. C'était le seul ami en qui il eût confiance. De nuit, de jour, il était là, à la porte de son palais, ne permettant à personne d'en approcher. Packan', — ainsi l'appelait-on, — avait la consigne de donner la chasse à toute figure humaine, et il l'exécutait sans merci : comme son maître, il détestait les hommes; comme lui, il grinçait des dents et se hérissait, du plus loin qu'il en voyait l'ombre. Un jour, le fils aîné de l'empereur, Léopold; ayant voulu forcer cette consigne, le chien sauta sur lui, le saisit au collet et allait l'étrangler. Mais Léopold 3tait vigoureux ; d'un violent coup de poing à la tête il étend raide mort le trop fidèle Packan, puis il s'esquive, sans que personne l'eût vu. A la nouvelle du crime, — car c'en était un, et môme un crime de lèse-majesté, pour le terrible sire, — l'empereur entra en une colère épouvantable : son palais en trembla comme si le tonnerre y eût éclaté. Il fit rassembler toute sa cour,, et là, as-is sur son trône, l'œil empourpré de sang, le visage blême, la lèvre tremblante, il jura de ne faire aucune grâce au coupable, le meurtrier dût-il être un de ses enfants. Léopold pâlit. Son jeune frère, le beau Frédéric, s'en aperçoit, et, devinant la cause de ce trouble, il court se jeter aux pieds de son père : « C'est moi, s'écrie-t-il, , c'est moi, père, qui ai tué Packan. Il voulait me dévorer ; je n'ai fait que me défendre ! » Albert, furieux, lève son énorme poing et allait le laisser tomber sur la tête de son fils, quand Léopold, se précipitant vers ce bras levé, l'arrête, et s'écrie à son tour : « Ne le crois pas, père, il meut ! le coupable, c'est moi,

I. Ce mot pouiTnit bien être la seconde personne sin^. de l'Impcraiif : iMck an, en fr. mords^ du verbe anpacken, qui signifie attaquer, mordre.

moi seul. Regarde ma main ; le sang y est encore ! » Puis, se tournant vers son frère, il le presse contre son cœur, le couvre de baisers et de larmes. Devant un par'eil spectacle, toute la fureur d'Albert tombe et se brise. Il tend les bras à ses enfants, qu'il étreint contre sa poitrine. La cour est muette de stupeur : le farouche empereur pleure !

Gollin, poétisant l'épisode, met dans la bouche d'Alijert ces paroles : « Deux choses deviennent sou- » dain claires maintenant à mon esprit : l'homme » n'est pas si méchant; il sort bon des mains de Dieu. » Béni soit le Très Haut que je vous aie trouvés .)) bons ! » ^

Si l'histoire que je viens de raconter est vraie, et elle peut l'être, quel grimaçant convulsionnisrae de • sentiments et d'idées n'était point la vie en un siècle où de pareils contrastes ont pu se produire, où de l'héroïsme le plus élevé on pouvait, sans transition, passer d'un coup aux excès de la barbarie la plus sauvage ? VA que penser de l'honnôte homme qui, denosjours, séduit par un biillant éclat du moment, fait de tels (rèrcs un idéal de l'humanité !

Il est facile de se représenter ce que devait être la situation matérielle du menu peuple, dans un pareil chaos, à la merci de ce déchaînement de foi'ces brutales. Je ne dirai qu'une chose, c'est que le peu de nécessaire qu il réussissait à sauver du pillage, d'écrasants impôts, ironiquement qualifiés de droits, le lui enlevaient : «Après avoir payé tout le monde seigneurial, monacal et clérical, pour ses marchandises, dit M. Frédéric Morin, le vilain payait encore pour ses meubles et immeubles ; il payait pour avoir licence d'entreprendre une construction ; il payait pour avoir le droit de la réparer ou de la démolir ; il payait pour

i. H. J. Gollin, Kaisers Albreckf s fJund.

entreprendre un commerce, il payait pour en changer ; il payait pour moudre son blé, car il fallait aller au moulin du seigneur ; il payait pour cuire son pain, car il ne pouvait cuire qu'au four du seigneur ; il payait pour son corps, pour celui de sa femme, pour ceux de ses enfants. En haut, tout était fief et propriété, jusqu'au droit de pendre ; en bas, tout était impôt et redevance, même le droit de naître et de mourir. Notez qu'il ne s'agit ici que des hommes libres. La situation des mainmortables était bien plus horrible encore. Us ne pouvaient tester ; la meilleure part de leur succession devenait ainsi le lot du seigneur ; et quand ils ne laissaient rien, pour que le gracieux maître ne fût pas complètement frustré dans son attente, on déposait à ses pieds, chaude encore et sanglante, leur main coupée par le bourreau 1 «Dans quelques domaines seigneuriaux, oùle servage devait avoir totalement abruti le vilain, il aurait môme existé un certain droit de prélibation donnant au maître la première nuit des noces de ses sujets. Et pour imprimer dans les esprits le respect de ces choses, le pilori et le gibet étaient là debout en permanence, fonctionnant à toute heure, dans chaque baronnie : les condamnations n'allantjamais sans la confiscation des biens ou de fortes amendes, dont une bonne part revenait aux délégués de la justice féodale ; il n'y tivait pas de crimes, de délits et de contraventions qu'on n'inventât, pour entretenir cette source de revenus. Ah ! le pauvre temps ! Et comme^ en y reportant sa pensée, on se console encore de la platitude du nôtre ! CJomme on sent le besoin de résister aux tentations de découragement inséparables des luttes de la vie, ut de ne point s'abandonner lâchement ou môme trop mollement soi-même !

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