‹ Le diable [microform]Chapitre 116 sur 182 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Le Diable, d'après l'enseignement de l'Église, est un ange déchu: j'ai dit, dans la première partie de ce travail, quel aurait été son crime. Il avait eu une pensée à lui, un désir, une curiosité; il avait voulu être autre chose qu'une tête vide et un cœur stms passion. Une étincelle du feu éternel, tombée on ne sait d'où, avait éveillé en lui une conscience, et il avait compris qu'il ne pouvaitrien être du tout, s'il n'était, ce qu'est l'homme depuis sa sortie définitive de l'indistinction animale, une personnalité libre. Ce fut là l'orgueil qu'on dit avoir été la cause de sa damnation: ce qu'il expie dans le puits de l'abîme, c'est, au bout du compte, comme l'homme sur la terre, l'irrémissiblepéché delà vie individuelle. Si l'imagination des peuples chrétiens, s'imprégnant de cette idée, fit plus tard de lui un proscrit, puis un déshérité malheureux, l'Église n'est raisonnablement autorisée à s'en prendre qu'à elle-même. Indépendamment de tous autres points de vue, le Diable put passer pour une victime, lui aussi, de l'arbitraire divin. Faut-il donc s'étonner, après les ineffables désolations décriles dans les précédents chapitres, que tant de misères physiques et morales aient pu se laisser prendre d'une sorte de sympathie pour le plus grand des misérables, un maître-compagnon de chaîne? Et quelles souffrances, nous l'avons vu, que celles de ces temps affreux, où il n'y avait de place au soleil que pour les violents et les forts, où ni l'honnêteté ni le travail ne protégeaient l'homme contre rien, où il n'y avait de justice distribii-

tive nulle part^ où l'on ne pouvait attendre de TÉglise comme du château que spoliations et brigandages ! Joignez à cela les famines périodiques dont j'ai parlé, suite des destructions et des ruines réciproques de voisin à voisin, les maladies de toute sorte engendrées par la mauvaise nourriture et l'inévitable saleté des vôtemeuts, et enfin les pestes qui se succédaient à éch( [inc( s ( ( 1 1 i( ; presque régulières, entretenant, à côté de la misère, l'effare'ment et la terreur, et vous conviendrez qu'on pouvait être tenté à beaucoup moins de douler de la bonté paternelle de Dieu. En vérité,, si l'humanité de cette sombre époque n'eût, dans ses défaill mcesreligieuses, reçu quelque confort de l'image du Christ pantelant sur son gibet « de façon moult souefve et piteuse, » pour me servir du langage des frères prêcheurs du temps, je crois que le monde se fût donné au Diable plutôt que de rendre hommage au Père éternel. Du moins l'humanité d'alors eût-elle pu lui dire, à ce prétendu père^ comme Jésus expirant sur la croix : « Mon Dieu, mon DieU;, pourquoi m'as-tu abandonné ! » Et même qui aurait le courage de lui jeter la pierre^ si l'angoisse de ses tourments eût arrache de son cœur cette cruelle injure du Psalmiste :«

Quare obdormis, Domine tanquampotens crajmlatus

a viiio ^? » ce qu'un poète chrétien de la Renaissance a paraphrasé ainsi :

Eh qii'ji ! Père élernel, n'en as- (u pas vei'gog'ne ? Taudis que Ion fils meurt, lu cloi-s comme un ivrogne I

Plularque raconte que, aumomentoù Caïus Gracchus se dispo&ait àfranchir leseuildesa maison, pour aller rcjoindi'e sur l'Aven tin Fulvius Flaccus et la petite troupe plébéienne, Licinia^ sa femme, se jetant à ses genoux, lui adressa ces paroles : « Songe que c'est

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