Ps. XLIII, 23, LXXVII
aux meurtriers de ton frère que tu vas te livrer, et tu y vas sans armes, avec la noble résolution de tout souffrir plutôt que de te porter à aucun acte de violence. Tu périras, et ta mort ne sera d'aucune utilité pour ta patrie. Les méchants triomphent ; c'est la violence et le fer qui décident de tout. Après le massacre de Tibérius, quelle confiance, d'ailleurs^ peut-on avoir dans les lois et dans les dieux eux-mêmes ^?))
Moins d'un demi-siècle plas tard, pendant les horreurs de la guerre civile, une voix indignée de poète, s'élevant du milieu des ruines de toute justice, de toute humanité même, put, de son côté s'écrier, ironiquement, sans être contredite, que, « étran^ï-ers à nos » affaires et loin de notre monde, à l'abri de la dou- » leur et de tout danger, se suffisant à eux-mêmes et » n'ayant nul besoin de nous, les dieux n'étaient ni » sensibles à nos mérites ni accessibles à aucune émo- » tion :
OiTinisenitn per se divum naturanecesso est Immortali œvo siimma cum pace friiatui-, Semota ab nostris rébus sejunctagne longe ; Nain privala dolore omni, privuta periclia^ Ipsa suis pollens opibus, nil indij^a nostri, Nec bene promeritis capitur, nec taiigitur ira ^ . »
Le cœur, comme l'esprit, au déclin de la République roui li ne, avait perdu ses illusions : dédain de l'homme et découragement de la femme, telle était, dans le domaine des choses religieuses, la situation générale d'une société éprouvée par des m;Uheurs moindres pourtant que ceux de notre moyen âge. On ne croyait pas plus à la puissance des dieux qu'on n'avait foi en leur justice. Si l'on avait alors connu le Diable, je ne doute pas qu'on n'eût délaissé les di-
i. Plutai-quo, V. de Tibérius et de Oaius Gracchiis, VLVI. 2. Lucrèce, I, 57-62.
vins repus de l'Olympe pour se jeter dans ses bras ; la même logique y poussait.
Cette situation^ le monde chrétien l'a vue se reproduire durant le cours de l'horrible régime féodal. Les hérésies si variées auxquelles s'abandonna la partie honnête et consciencieusement religieuse de la population, le caractère de rage furieuse qu'affectait l'impiété, les réactions mystiques de la souffrance sabie parla souffrance voulue, la réhabilitation de Satan et le développement si considérable que prit la sorcellerie, à partir du XI 1" siècle, tout cela est un indice des luttes violentes de l'esprit de foi contre lui-même, tout cela marque une défia.nce réelle ou, du moins, de très grandes tentations de défiance à l'égard de Dieu. Ce qui range tout à fait à part les hérésies de cette époque et les distingue essentiellement du protestantisme de la Renaissance, c'est que, à l'exception de Ja Vaudoisie proprement dite, qui demeura confinée, du reste, à quelques cantons de montagne, les autres sont toutes empreintes d'un caractère de haine farouche contre le créateur biblique. Au temps de Luther et de Calvin, la protestation, d'abord circonscrite dans le domaine de la théologie et conduite par des dialecticiens de profession, ne visa que le dogme et la discipline, dont elle amena la réforme sans toucher au principe d'autorité, que de l'Église elle se contenta de reporter aux livres saints ; à l'époque plus reculée dont il s'agit, ce ne fut pas d'une simple réforme extérieure, mais d'une rénovation religieuse à peu près complète, dans tous les cas radicale, que parut préoccupée la conscience publique. Le mouvement des esprits, maintenu dans cette voie par le spectacle d'une création viciée qui ne s'affirmait que par d'atroces misères, fut dirigé, non pas seulement contre l'Église et son autorité, mais contre les bases de tout l'ordre social de l'époque. Il se disait et se
croyait même sincèrement chrétien^ plus chrétien que l'orthodoxie catholique. Le doux Jésus, il est vrai, figurait dans le léger bagage dogmatique des hérésies d'alors ; mais c'était un Christ à peu près idéal, dont la filiation ne se rattachait par aucun lien au Père éternel de l'Évangile, non plus qu'au Jehovah de la Bible. Je n'oserais du reste, affirmer que ce Christ ne fût effectivement plus conforme au type original que celui des conciles et de l'épiscopat. Ce qui me paraît ressortir en traits saillants de l'ensemble évangélique, c'est que la protestation de Jésus, dans le milieu où elle se produisit, ne fat pas une simple hérésie théologique ; ce fut bien plutôt, comme ultérieurement celle des XP et XIP siècles de notre ère, la révolte d'un grand sentiment humanitaire de justice contre l'esprit du temps, ce que l'Évangile appelle « le prince de ce monde, sur qui il y a jugement exécutoire, » c'est-à-dire, contre l'autocratie de principes réputés divins. Il a eu beau se persuader et prêcher qu'il « n'était pas venu pour détruire la loi ni les prophètes'' ; » il a eu beau autoriser sa mission du nom du Dieu traditionnel de lu race à laquelle il appartenait '■^^ rien, ni dans la pensée qui est au fond de cette protestation ni dans l'idée anti-biblique qu'il se faisait de son Dieu, ne permet de le considérer à aucun titre comme un simple épurateur de la loi mosaïque. En rejetant la Bible, en proscrivant de la liturgie le Gloria Patri ^ et en refusant leur hommage au Créateur providentiel de ce monde, doLit ils faisaient le prince contre qui il y a jugement de la raison, les gueux misérables qu'on brûlait au début de notre millénaire étaient peut-être plus près des sen-
1. ISIolitc putare quoniam veni solvere lerjcm aui prophetas. Mattli., V, 17.