‹ Le diable [microform]Chapitre 121 sur 182 · Id., id., p · texte numérisé non relu

Id., id., p

Ce que l'arbitraire des lois ou de leur application, le spectacle de la brutalité, du crime et de tous les vices triomphants, mais plus particulièrement les persécutions sanglantes et l'oppression continue de la meilleure portion de la société, sous la tyrannie des empereurs, avaient, à la faveur d'une interprétation rigoureusement logique des textes sacrés, soulevé d'exaspération religieuse, des causes analogues devaient fatalement le provoquer au moyen âge. Partout où l'iniquité de la loi, appuyée de la force, entretiendra la pire des souffrances, celle des nobles instincts; partout où, opprimée dans son âme comme dans son corps, l'humanité, à bout de peine, en arrivera à croire à la stérilité de tous efforts contre la fatalité naturelle, il y aura, dans les cœurs religieux, doute de la Providence. Chez les uns, comme chez les purs des premiers siècles et les cathares de notre époque féodale, ce doute se traduira par des affirmations de la nature de celles qui refusent tout hommage au Créateur et font de lui le principe mauvais. Il ira jusqu'à proscrire le mariage, pour ne pas alimenter Toeuvre du Démiurge, et, en haine de la génération, il lui préférera plutôt, pour les moins parfaits, comme on en a accusé les Nicolaïtes, les Carpocratiens, les Agapètes, les Atactites et autres, les unions infécondes, l'onanisme lui-même. Je ne crois donc pas que, pour se produire, les rapports observés entre le manichéisme des premiers siècles de notre ère et le catharisme du onzième aient eu besoin de plus d'entente qu'il n'y en a eu entre des déducteurs implacables de conséquences extrêmes comme Origène et ce Kondrati Sélivanof, le père et le chef des Skoptzy russes, que la mystique baronne de Krûdner, l'amie d'Alexandre I", vénérait à l'égal d'un saint. Pierre de Vaulx-Cernay prête à Raimond VI, comte de Toulouse, ces paroles de dépit, à la suite d'un mécompte :

<( Il appert clairement que le Diable a fait ce monde, puisque rien ne nous succède à souhait. » Ce Raimond, à coup sûr, ignorait ce qu'avait pu enseigner Manès. Que de petites gens, autrement misérables que lui, ont pu en dire autant avec plus de raison, sans avoir jamais entendu parler de l'hérésiarque!

J'ai dit ailleurs que toutes les turpitudes reprochées par les païens aux premiers chrétiens, puis par ceux-ci aux dissidents, mais plus particulièrement aux manichéens, l'Église orthodoxe en rajeunit -le thème à l'adresse des Cathares et l'agrémenta môme de quelques nouveaux traits, dont le piquant n'a pas paru trop relevé aux théologiens du temps présent. Ces hérétiques avaient une touchante cérémonie d'initiation, qui n^était, du reste, qu'un reflet de ce qui se pratiquait aux immersions baptismales de la belle époque chrétienne. Après sa profession de foi, le catéchumène parcourait les rangs de l'assemblée, se prosternant par trois fois devant chacun dos assistants, qui lui imposaient les mains et dont il recevait le baiser de paix. Puis tous ensemble, renouvelant à cette occasion les promesses de leur genre de baptême particulier, se demandaient à genoux et se donnaient réciproquement leur bénédiction, qu'accompagnait le baiser fraternoL Cette cérémonie portait le nom de consolamentwn, si bien approprié déjà par lui-même, ce semble, à des choses qui devaient être, pour les cœurs religieux, au milieu de la dépravation générale, la marque « consolante » qu'un reste de divine communion vivait encore dans l'humanité \

1. Par le consolamcnlum l'initié recevait l'absolution de ses péchôs passés. 11 no serait pas impossijjle que ce mol lut ici une figure de ce que, dans le système féodal, on appelait la consolation. La consolation, en allemand Trost, d'où le nom des Anln/siio?is du l'époque l'ranque, était la libéralité du souverain au vassal non pourvu de ilci". Les Gulhares pouvaient bien, par analogie, considérer la rémission

Les temps apostoliques avaient conriu des joies semblables ; Voscukim sanctum^ le « saint baiser, » qu'on se donnait Tun à l'autre le jour du baptê me n'était-il pas un doux consolamentum^ lui aussi, dans l'atmosphère empoisonnée d'une société en putréfaction ? Eh bien ! ce baiser saint, la crapuleuse imagination des uns ef la méchanceté des autres le dénaturèrent au point d'en faire, soit un impur baiser au . derrière du Diable, soit une fétidité à la Virrdn. Les chrétiens primitifs étaient accusés d'adorer et de baiser, à certains moments, les geiiitalia de leurs prêtres; au moyen â^-e, l'accusation, retournée par d'autres chrétiens contre des frères dissidents, transforma la chose en un acte d'une gravité exceptionnelle. Le baiser du vassal au suzerain était, d^^nsle système féodal, le signe de l'hommage ; en le donnant à Satan, abstraction faitede son obscénité, on se plaçait dans sa mouvance immédiate et on le reconnaissait pour DominusWjQ. premier qui ait parlé de ce baiser au Diable est Allain de Lille : « Les Cathares, » dit-il, sont ainsi appelés du chat [acalo)^ Lucifer » leur apparaissant, d'après ce qu'on assure, sous la » formed'un chat, dont ils baisent le derrière. » Quant à la signification de l'acte en lui-môme, elle ressort clairement de l'aclion criminelle intentée en 1303 à l'ôvèque de Goventry, accusé d'avoir « prêté hommage au Diable en le baisant au derrière ^ ». Voilà, d'autre pari, le chat désormais suspect ; s'il a la maie chance de naître noir, la couleur de l'esprit des ténèbres, le doute à l'égard de son origine démonia-

dcs péchés comme une libéralilé de Dieu Seigneur. Dans ce cas, le consolamentum sérail à peu près Féquivalonl de la grâce reçue au baplême, selon le dof^mc calholique.

1. Le souverain élait aeniof pour les hommes libres et dominua pour les vassaux.

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