II Samuel, XIX
il entre vous et moi 1 Pourquoi aujourd'hui me devenez-vous SATAN ? La Vulgate a traduit : Cur efficiminî mihihodie in Satan. Et un annotateur intelligent explique en marge le terme de satan par adversa?m\ sens parfaitement littéral et qui, d'ailleurs, résulte du contexte, comme il est facile de s'en rendre compte en se reportant au chapitre indiqué. Le Maistre de Sacy a donc eu tort de faire dire par la Vulgate : Pourquoi me devenez-vous aujourdhui des tentateurs? Au premier ou, selon le recension vulgate, au troisième livre des Rois, on lit encore : « Le Seigneur suscita des satans (adversaires) à Salomon dans les personnes de Hadad el Rezon w. Ce sens, du reste, est celui que justifie le mieux l'étymologie, qui ne saurait être, ei: en effet, que le radical satan, avec la signifîcatioi: ^'emijêcher ou faire obstacle, en latin adversari. Le tradition s'en est d'ailleurs conservée jusque dans le Nouveau Testament, oii Jésus, en disant l Pierre : Retire-toi de moi, satan, tu nies un scandale (ou zm obstacle), n'a évidemment voulu re proclier par là à son disciple que de contrarier sc volonté présente : c'est ce qui ressort du con texte.
Dieu et Satan, également ohvii ou « adverses » ont été originairement dans l'esprit de l'hommi
1, Bibiia, eiG.,juxkc Vulgatam editionem. Parisiis, ox offloina Peti Regnault, 1543.
une seule et même puissance. Mais, ainsi que je l'ai dit, l'adverse ou contraire, en l'absence de tout moyen efficace de réaction, étant nécessairement oppressif, c'est comme mal absolu qu'il a d'abord été saisi : le Diable se posant en aîné. Non, ce n'est pas Dieu, le Dieu des cultes positifs, qui a débuté ; ce n'est pas la foi dans le bon Dieu qui a été la première religion de l'humanité. Au début, toute force était ennemie, toute puissance satanique. Avant que la vie de tribu, d'abord, puis de famille, succédant à la vie de lutte de chacun contre tous et de tous contre chacun, eût engendré la domesticité, il n'y avait que des individualités antagoniques : tout animal était pour l'animal un ennemi h écarter, en attendant qu'il pût être dompté. Ce n'est pas de prime abord qu'on a eu des bêtes à son service. 11 a fallu pour cela que l'homme se fût dégagé comme tel de l'animalité et que, d'autre part, la bête se fût accoutumée à la main qui la pliait : c'est ce que dit très bien le latin mansiietum. L'esclave, soit animal', soit homme, n'est pas des premiers jours de la création ; ce n'est qu'un subjugué, un vaincu, dont la sujétion répond à un moment de fin de lutte. Le cheval, l'âne lui-même, bonnes créatures, pourtant, l'un et l'autre, ont dû être assouplis, et la férocité du loup et du tigre, les frères aînés de notre chien et de notre chat domestiques, suppose un premier état sauvage
de ces derniers de fort peu de « mansuétude » . Ce qui, aujourd'hui encore, frappe d'abord l'enfant, ce qu'il saisit, à première vue, dans le mouvement extérieur de la vie, c'en est beaucoup moins l'aspect sympathique que le côté hostile. Avant d'être sensible à l'idée d'un bon Dieu, il a eu la peur du loup-garou, du moine bourru, de la méchante fée et du lutin, et les contes de vieille grand'mère l'ont intéressé avant le catéchisme. Ce n'est qu'à un degré élevé de culture, après de grands efforts de noble réaction et beaucoup de travail, que l'esprit atteint aux régions sereines oii, au-dessus des luttes fiévreuses de l'existence, réside l'inflexible Éternel, le seul vrai Vivant. Dieu n'est pas à la portée de la main ; caché dans les mille et mille rephs de la vie, il ne s'en dégage, comme raison des rapports, comme loi des mondes, principe et lien de l'universelle solidarité, qu'au fur et à mesure que se débrouille devant notre regard le plexus de la création. C'est assez dire que pour beaucoup, peut-être même pour la plupart des hommes, l'idée complexe de Dieu et du Diable n'est pas aussi désagrégée qu'on le suppose. Le Dieu qui trône sur nos autels et qui n'est que celui de la Bible, avec quelques retouches introduites par la philosophie hellénique, n'a pas dépouillé entièrement le vieil ogre ; sous beaucoup de rapports, ce n'est encore qu'un démon, une simple réfraction spectrale de la
sensation plutôt que le reflet d'une pensée Id^gi-
que.
J'ai dit ailleurs ce qu'était ce Jéhovah \ qui, léo-è rement retouché, est .devenu le Dieu des chrétiens. Du parallèle établi entre lui et le Jupiter de l'école stoïcienne, tel que l'a chanté Gléanthe, il a dû ressortir que le dieu des Juifs n'était bien, en efTet, qu'une réfraction spectrale de la sensation physique et que sa spiritualité, qui n'en est une que de pure imagination, n'avait nullement le caractère d'intehigibilité logique qui constitue la spiritualité véritable. Les Juifs. n'ont pas connu le Diable proprement dit : nous verrons plus loin que cette idée leur vint d'ailleurs, à une époque oii leur histoire commença à perdre son caractère exclusivement national et se mêla à celle des autres peuples. En faisant dire à Jéhovah : « Je suis celui qui suis ", » sans attribut qui le catégorise ; en lui prêtant ces paroles dures et hautaines : « C'estmoi qui ai fait la lumière et créé les ténèbres ; c'est moi qui fais le bien, c'est moi qui ai fait le mal% » les Juifs ont exactement formulé ce qui est à la base de leur idée de Dieu. Le Jupiter du Portique est bien créateur, lui aussi, mais non point à la manière de Jéhovah, avec qui il n'a rien de com-