Canlo XIII
puissant d'entre eux, l'empereur, et les deux comtes de Toulouse Raymond VI et Raymond VII. Tous les trois ont été brisés., Nous venons de voir à quelles dures extrémités fut réduite la philosophie de Frédéric II, et j'ai dit ce que de simples tergiversations valurent aux deux autres. Je dois ajouter, pour compléter l'illustration du tableau, que, avant de mourir, le dernier des Raymond, ne crut pouvoir donner au pape une meilleure preuve de piété fdiale qu'en faisant brûler vifs à Agen quatre-vingts de ses sujets convaincus d'hérésie et condamnés par cette même Inquisition dont il avait combattu l'établissement dans ses Etats.
Il ressort de ces faits que le bras séculier n'était pas libre de ne point exécuter à mort les hérétiques, et que, par conséquent, c'est bien contre l'Église que crie le sang versé ici. Elle a, du reste, pris soin ellemême de déterminer le caractèretout spécialement religieux de ces exécutions, en les appelant des « actes de foi, » de sorte que s'y refuser équivalait, de la part du prince, à une déclaration ouverte d'hérésie, qui entraînait sa déposition.
J'ai dit qu'une part considérable devait être ftdte à la sainteté du roi Louis IX dans la distribution des sévérités de l'histoire à l'égard des princes qui ont le plus aidé à l'établissement de l'Inquisition et à la propagatioQ des idées de la curie romaine par les ordres religieux. Le premier de ces deux points est démontré par ce que j'ai exposé de la conduite de ce roi envers Raymond VII. Quant au second, la preuve n'en est'pas plus difficile.
Les théologiens gallicans ont fait honneur à ce prince d'un grand acte qui, s'il était réellement de lui, témoignerait, il est vrai, de quelque velléité de résistance de sa part aux prétentions exorbitantes de lapapauté: je veux parler de la Pragmatique Sanc-
tion. Malheureusement pour la mémoire de saint Louis, rien n'est moins certain que cette paternité. Des six articles que comprend îa Pragmatique, les quatre premiers constituent, par leur caractère de réglementation d'ordre essentiellement canonique^ un attentat si évident aux droits de l'Église, qu'il n'est guère admissible que des papes, comme ceux qui, pour beaucoup moins, écrasèrent des foudres de l'excommunication l'empereur Frédéric II, eussent laissé passer cet acte sans protestation. L'article 5 qui confirme les libertés, franchises, prérogatives et privilèges accordés par les rois précédents aux églises, aux monastères et aux clercs, est le seul qui ne donne pas lieu à objection. Pour ce qui est de l'article 6, qui défend d'une manière expresse la levée des prétendus droits de l'Église romaine dans toute l'étendue du royaume, il est probable que, si Philippe le Bel l'avait connu, il s'en serait fait une arme dans sa lutte contre Boniface VIII, et que celui-ci, de son côté, eût montré moins d'empressement à canoniser Louis IX.
D'autre part, il n'est'pas croyable qu'Innocent IV, un avare toujours en besoin et en quête d'argent, qui, à la même époque^ menaçait Henri III d'Angleterre de jeter l'interdit sur son royaume, si l'on contrariait ses extorsions, se fût accommodé des restrictions de cet article. Pour expliquer cette constitution, on a imaginé d'en faire coïncider la date avec l'époque du pontificat de Clément IV, qui était Français et que l'on a pu supposer, pour cela, de composition plus facile à l'égard de la France ; mais ce n'est encore qu'une hypothèse, qu'aucun fait ne justifie.
On sait, du reste, que, nonobstant la Pragmatique, les choses continuèrent à se passer comme s'il n'en existait pas ; le pape imposa ce qu'il voulut, sans que personne réclamât, et nous voyons même Boniface
lever des décimes en France pour faire la guerre au roi de Sicile, ce dont Philippe ne s'aperçut qu'après la publication de la fameuse bulle Clericis laïcos et quand il eut lui-môme besoin d'argent.
Un fait mieux établi pourrait m'ôtre objecté. Lorsque, en 1239, le pape Grégoire IX eut excommunié et déclaré déchu l'empereur Frédéric II, il envoya offrir la couronne impériale à saint Louis pour son frère Robert. Non seulement le roi la refusa, pour ne point s'exposer, dit-il, aux dangers d'une guerre avec un monarque puissant, mais encore parce qu'il ne reconnaissait qu'à un concile général le droit de déposer un souverain et qu'il ne voulait pas, en acceptant, paraître adhérer à des prétentions qui pouvaient se tourner ensuite contre lui et contre tous les autres princes. La suite montre que ce ne furent là que de belles paroles. Au concile qui se tint à Lyon quelques années plus tard, en 1245, le pape Innocent IV ayant de nouveau excommunié et déposé l'empereur Frédéric II, ce prince écrivit à tous les autres pour se justifier des accusations portées contre lui et faire ressortir le grave danger dont était menacée en sa personne l'autorité séculière. La plupart des rois et seigneurs se rangèrent de son côté, et saint Louis lui-môme parut hésiter un instant ; mais une entrevue qu'il eutavec le pape au monastère de Gluny mit fin à ses hésitations. Innocent persuada sans doute au roi que, le concile ayant été œcuménique, la déposition était aussi régulière que pouvait le désirer Louis, et, bien que rien n'eût été arrêté, le pape put se retirer avec l'assurance d'avoir gagné sa cause : la pieuse et politique reine Blanche était làpour achever l'œuvre. Les barons français, à la tête desquels nous voyons le duc de Bourgogne, les comtes de Bretagne, de la Marche et de Saint-Pol, s'étant concertés pourdéfendre leur autorité temporelle
contre les prétentions de la papauté, le roi ne crut pas devoir entrerdans la ligue. Son abstention fît échouer ce qu'Innocent, dans une lettre à Eude de Ghâteauroux, son légat, appelait une conspiration contre la liberté de l'Église. Les barons se montrèrent, du reste, fort mauvais politiques ; un peu par mesure de garantie, beaucoup plus peut-être en vue d'agrandir leurs domaines, ils commencèrent, dans leurs assemblées, par déclarer le clergé déchu de toute autorité temporelle, « voulant, disaient-ils, le ramener à l'état de la primitive Église ^ et ne lui laisser que la vie contemplative, » selon les termes mômes de la lettre de Frédéric II aux princes après sa déposition par le pape. Les évoques et les abbés^ dont la plupart étaient seigneurs temporels, eux aussi, furent alarmés et se replièrent sur Rome, qui, sans cela, eût pu les avoir contre elle. De son côté, le pape se hâta de distribuer aux clercs d'origine noble les bénéfices ecclésiastiques, ce qui détacha de la ligue le plus grand nombre des hobereaux^. Par suite de cette défection et par le fait de la duplicité du roi, qui craignait sans doute plus encore l'extension des privilèges de la noblesse féodale que ceux de la papauté, la ligue ne tarda pas à se dissoudre. Il y a plus^ dans la la lettre que l'empereur écrivit à saint Louis, en apprenant ce qui s'était passé au concile de Lyon, il le priait de garder, au moins, la neutralité entre lui et le pape ; et à la seconde entrevue du roi avec Innocent IV à Gluny, on assure que, se conformant aux désirs de la lettre impériale, le roi plaida chaleureu-