Bist. de fErjUse de France, i. VI, p
lippe et Charles. Dans la bulle du 6 mai 1312, où il annonce au monde chrétien cette grande mesure, il déclare, néanmoins, ne l'avoir prise que par provision et en manière d'ordonnance apostolique^ ce qui n'empêcha pas la suspension d'être définitive. Le concile y demeura, d'ailleurs, tout à fait étranger, et c'est à tort qu'on a voulu l'en rendre responsable.
Clément V s'était réservé le jugement des grands dignitaires de l'Ordre ; mais soit que Philippe le Bel hésitât à lui envoyer ses prisonniers, dans la crainte d'une sentence trop douce, soit que le pape redoutât de les voir paraître devant lui, l'affaire fut confiée à une délégation de quelques cardinaux, assistés de "docteurs et d'un petit nombre de prélats, parmi lesquels se trouvait naturellement l'archevêque de Sens. La bulle qui institua cette nouvelle commission porte la date du 21 décembre 1312. Le pape s'y exprime ainsi : « Ne pouvant, à cause des affaires difficiles et multiples qui nous occupent, nous livrer de notre personne à l'examen de celle du grand-maître et des autres chefs de l'ordre des Templiers, dont nous nous étions spécialement réservé le jugement, nous vous chargeons d'examiner les procédures faites contre eux et notamment celle des cardinaux que nous avions commis à cet effet ^ Nous vous donnons tous pouvoirs de condamner, absoudre, punir proportionnellement aux délits, faire payer même aux accusés, sur les biens de l'Ordre, ce que vous jugerez convenable pour leur nourriture et entretien. » Les nouveaux commissaires n'étaient donc pas chargés d'interroger des hommes qualifiés, pourtant, d'acusés, mais de juger, contrairement à l'avis presque unanime des Pères du concile de Vienne, d'après des
i. 11 s'agit de la procédure faite à Chinon, en 1308, où la torture aurait arractié à Jacques de Molai tous les aveux qu'on voulut.
dépositions que ce concile avait implicitement déclarées non avenues. Leur sentence, néanmoins, se fît attendre plus d'une année. Elle ne fut rendue que le 18 mars 1314. Ce jour-là, les commissaires firent dresser un échafaud dans le parvis de Tégiise Notre- Dame, et Jacques de Molai ayant été amené devant eux, avec trois autres grands dignitaires du Temple,, ils leur firent lecture publique de leur arrêt. Le grand-maître protesta contre un jugement qui le condamnait, lui et ses compagnons, sans qu'ils eussent été ni interrogés ni entendus, dit-il, et sur des dépositions qu'il avait solennellement niées et déclarées calomnieuses. Le rapport dressé à Ghinon étant tenu, aux termes de la bulle papale, pour chose jugée, la protestation du grand-maître équivalait à une rétractation d'aveu de sa part et devait entraîner la peine de mort. La commission crut, néanmoins, devoir en suspendre l'arrêt ; mais le roi, que ces hésitations, jointes à l'émotion populaire, commençaient à inquiéter, condamna de sa propre autorité comme hérétique relaps Jacques de Molai, qui, le soir de ce même jour, à la nuit tombante, fut brûlé en toute hâte à l'endroit même où, sur le Pont-Neuf, a depuis été élevée la statue triomphante d'un petit-neveu de l'assassin.
Quelle qu'ait pu être la vie intime du Temple, l'affaire des Templiers, où le droit, la justice, la religion, l'humanité reçurent de TÉglise comme de l'État de si sanglants outrages, n'en demeure pas moins une des plus odieuses iniquités de l'histoire : ni le roi Philippe le Bel, le plus pervers des hommes, ni le pape Clément V, non moins criminel que lui, ne peuvent, sous aucun prétexte^ trouver grâce dans l'esprit de quiconque croit à quelque chose de plus^ môme en politique^ qu'à la légitimité du succès.
De quels crimes si grands les chevaliers du Tem-
pie étaient-ils donc accusés ? J'ai laissé entendre que les charges qu'on, fit peser sur eux étaient à peu près toutes d'ordre canonique^ de la nature de celles qui avaient été portées contre les Stedingues, moins d'un siècle auparavant, par le pape Grégoire IX. Il est dit, dans les actes de la procédure, qu' « ils ne croyaient pas fermement en Dieu ; qu'ils le reniaient même, adorant, à sa place, une fausse idole, en qui ils mettaient leur très vile foy et créance et qui, avec escarboucles reluisans es fosses des yeux, avoit moitié barbe au visage et l'autre moitié au cul, dont c'estoit contraire chose ; que, à la réception d'un nouveau frère, on le faisait aller et passer par-dessus la croix et cracher en la douce figure du Christ ; qu'ils renonçaient à la Vierge, à tous les saints et saintes, et blasphémaient Jéshus, disant qu'il n'était pas Dieu, mais avait été faux prophète et crucifié, non pour la rédemption du genre humain, ains pour ses propres crimes ; qu'ils étaient infectés du péché d'hérésie" et habitaient l'un à l'autre charnellement ; que, si nul Templier, en son idolâtrie bien affermi, mouraitdans sa malice, on le faisait ardoir et de la poudre de lui donnait-on à manger aux autres ; qu'encore faisaientils pis, car un enfant nouvel engendré d'un Templier en une pucelle estoit cuit et rosti au feu, et toute la graisse ostée, de laquelle estoit sacrée et ointe leur idole; finalement, qu'ils adoraient le Diable, qui leur apparaissoit en leur réunion sous la forme d'un chat. » Tout cela ressemble trop au système d'accusation dont il a été parlé au chapitre III de ce livre, pour ne pas s'y rattacher. Aucune de ces charges n'a, du reste, été prouvée, car on ne saurait prendre pour des dépositions de témoins les aveux informes arrachés par la torture, d'ailleurs rétractés ensuite pour la plupart, ou dictés par la terreur, quand ce ne fut point par des sentiments plus vils. Que l'ordre', néan-
moins, ait été à l'abri de tout reproche et que, dans l'enceinte des murs du Temple, il ne se soit rien passé derépréhensible, ce n'est certes pas ce que je veux dire. Je crois que, dans une société aussi mélangée que l'était celle-là, avec des chevaliers dont la plupart n'avaient pas la moindre étude de quoique ce fût, comme le démontre le procès, le désœuvrement a dû produire ses conséquences naturelles. Des célibataires qui n'avaient aucune instruction, ne travaillaient pas, et qui;, d^ailleurs, comme militaires, bien que religieux, n'étaient assurément pas des dévots mystiques, ne pouvaient, ce semble^ valoir mieux en communauté que tant de moines cloîtrés et reclus de la même époque. Ce n'est donc peut-être pas les calomnier que de dire, comme le porte l'acte d'accusation, que « lorsqu'ils recevaient des suers de bon âge, li maistres en fesoient leurs volentez et en avoient enfans dont ils fesoient frères de religion». Il est encore fort possible qu'on ne les ait pas trop chargés non plus en les accusant de sodomie. Mais quant aux autres chefs, ceux que j'ai relevés plus haut, il faut les tenir pour de grossières inventions ou de misérables calculs.
M. Michelet, qui admet la possibilité du renoncement au baptême, à Jésus-Christ, à la Vierge et aux saints, l'explique ingénieusement. Selon lui, ce n'aurait été qu'une sorte de pantomime empruntée aux mystères du paganisme et aux rites mêmes de l'Église primitive. Dans la cérémonie d'admission, avant qu'il prononçât ses vœux, le candidat n'était qu'un païen , un enfant du Diable, ce qu'il reconnaissait en reniant Jésus et en crachant sur la croix ; puis ou lui ôtait les habits du monde, on lui retirait le vêtement profane qui symbolisait ce premier état de péché, et, tiprès lui avoir passé la robe d'innocence, on lui donnait le saint baiser des premiers chrétiens, oscidum sanc-
tum. Cette explication, qui n'est peut-être qu'imaginative, s'accorde mieux, dans tous les cas, avec ce que l'on connaît de plusieurs autres cérémonies en usage au Temple, qui témoignent, au contraire d'une foi très vive en Jésus-Christ, d'un grand respect pour l'église et de beaucoup de piété apparente. Quelques dépositions, comme celles des chevaliers Ralph de Gysi, Jean Taillefer, Deodatus Jaffet, Hugues de Paraud, Gausserand de Montpesant, etc. mentionnent une figure à double et triple face^ qualifiée d'idole, qu'on faisait adorer au récipiendaire, qui la baisait en prononçant cette formule arabe {verhum Saracenonim) : Yalla. Gausserand dit de cette statue qu'elle était l'image de Baffomet. Quelques-uns ont voulu voir là une preuve que les Templiers professaient secrètement l'islamisme, le mot de Baffomet n'étant ici que pour Mahomet. M. deHammer Pûrgstall qui prétend que les Templiers étaient des Gnostiques déguisés, affirme, sans le démontrer, néanmoins, que Baphomet était un des plus importants personnages de ce qu'il appelle la mythologie gnostique, et il dérive le mot du grec Baphê mêtidos, le « baptême de la sagesse ->■), dans lequel il voit un équivalent de la « Sophia » des Ophites \ Un Templier du nom de Guillaume d'Arrablay, eleemosijnarius regius, dit, dans sa déposition, que la statue était à double face, barbue et d'aspect terrible ; qu'on lui avait fait croire et qu'il avait cru longtemps, comme un idiot qu'il paraît bien avoir été, que cette figure à barbe n'était autre chose que la tête d'une des onze mille vierges de l'Évangile. Pour ce qui est du chat, plusieurs témoins déclarèrent l'avoir effectivement vu. Des chevaliers italiens affirmèrent qu'ils avaient
1. V. les Fundgrubcn des Orients, l, VI, Mijsiei'iu»i Bapliometis revelatum.
assisté à un chapitre secret de douze membres, à Brindisi^ où un gros chat noir s'était montré tout à coup, et qu'on l'avait adoré. ANîmes, quelques Templiers déposèrent que, dans un chapitre tenu à Montpellier, le Diable était apparu sous la forme d'un chat, d'autres dirent sous celle d'une femme, ce qui ne leur paraissait pas contradictoire. Un Templier anglais, interrogé à Londres, déclara qu'en Angleterre on n'adorait ni le chat ni l'idole, mais qu'il avait ouï parler de ces pratiques comme usitées dans les pays d'outre-mer. Néanmoins deux autres Anglais assurèrent avoir appris de certains religieux que, dans une grande assemblée annuelle qui se tenait dans le comté d'York, les Templiers adoraient un veau.' Et une lady du nom d'Agnès Lovecote déposa, de son côté, avoir entendu dire que dans un chapitre à Dynnesley, comté de Hertfort, le Diable était apparu sous une forme monstrueuse, ayant en guise d'yeux de brillantes escarboucles qui éclairaient toute la salle ; que les frères étaient venus, Fun à la suite de l'autre, le baiser au derrière en y marquant un signe de croix.
A part les réserves qu'il y aurait lieu de faire touchantla question de moralité, les autres chefs d'accusation contre les Templiers ne peuvent raisonnablement, on le voit, être tenus que pour une élaboration du thème traditionnel rappelé au chapitre III de ce livre. Ces mêmes charges absurdes, d'abord élevées par le paganisme expirant contre les premiers chrétiens, puis par l'orthodoxie chrétienne contre les sectes dissidentes, nous les verrons, du reste, se reproduire dans tous les procès de sorcellerie et essayer leur vieille efficacité jusqu'en notre XIX" siècle.