CHAPITRE DIXIEME
L'histoire, qui n'est pas, tant s'en faut, le fidèle miroir de la Justice, se parsème, néanmoins, çà et là, de traits d'ironie de la destinée qui en donnent l'illusion pendant quelques instants. C'est ce qui arrive quand l'inflexible logique de son évolution amène des faits concordant avec les exigences de l'idée de droit moral absolu. Entre autres conséquences du procès des Templiers, la plupart à la honte de l'aveugle principe évolutionnel, il y en eut une qui pourrait, à la rigueur, réconcilier un moment notre esprit avec ce principe. Je m'en vais le dire.
Le succès de l'accusation de magie portée contre l'Ordre du Temple devait avoir pour résultat de donner à ce moyen de charge, avec la consécration officielle définitive de l'autorité civile, une efficacité qu'il n'avait peut-être pas eue jusque-là, devant les cours séculières, du moins, à un degré aussi élevé . Le moyen n'était pas d'invention nouvelle, nous le savons; j'ai montré qu'il datait du paganisme; mais il reçut ici une confirmation éclatante, dont le retentissement a eu sur les consciences chrétiennes , durant plusieurs siècles, unefTetde trouble analogue, sous plus d'un rapport, à celui du fanieux procès de l'an 566 de Rome, 186 avant J.-C, contre les Bacchanales. Le Diable en sortit plus grand, plus puissant, plus redouté qu^il ne l'avait été encore, et il s'ensuivit un accroissement considérable des accusations et des procès de sorcellerie. Là est l'iniquité de la logique ôvolutionnelle. Voici, maintenant, l'éclair de
assisté à un chapitre secret de douze membres, à Brindisij où un gros chat noir s'était montré tout à coup, et qu'on l'avait adoré. ANîmes, quelques Templiers déposèrent que^ dans un chapitre tenu à Montpellier, le Diable était apparu sous la forme d'un chat, d'autres dirent sous celle d'une femme, ce qui ne leur paraissait pas contradictoire. Un Templier anglais, interrogé à Londres^ déclara qu'en Angleterre on n'adorait ni le chat ni l'idole, mais qu'il avait ouï parler de ces pratiques comme usitées dans les pays d'outre-mer. Néanmoins deux autres Anglais assurèrent avoir appris de certains religieux que, dans une grande assemblée annuelle qui se tenait dans le comté d'York,, les Templiers adoraient un veau.' Et une lady du nom d'Agnès Lovecote déposa, de son côté^ avoir entendu dire que dans un chapitre à Dynnesley, comté de Hertfort, le Diable était apparu sous une forme monstrueuse^ ayant en guise d'yeux de brillantes escarboucles qui éclairaient toute la salle ; que les frères étaient venus, Fun à la suite de l'autre, le baiser au derrière en y marquant un signe de croix.
A part les réserves qu'il y aurait lieu de faire touchantla question de moralité, Jes autres chefs d'accusation contre les Templiers ne peuvent raisonnablement, on le voit, être tenus que pour une élaboration du thème traditionnel rappelé au chapitre III de ce livre. Ces mômes charges absurdes, d^abord élevées par le paganisme expirant contre les premiers chrétiens, puis par l'orthodoxie chrétienne contre les sectes dissidentes, nous les verrons, du reste, se reproduire dans tous les procès de sorcellerie et essayer leur vieille efficacité jusqu'en notre XIX" siècle.