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CHAPITRE DIXIEME

L'histoire, qui n'est pas, tant s'en faut, le fidèle miroir de la Justice, se parsème, néanmoins, çà et là, de traits d'ironie de la destinée qui en donnent l'illusion pendant quelques instants. C'est ce qui arrive quand l'inflexible logique de son évolution amène des faits concordant avec les exigences de l'idée de droit moral absolu. Entre autres conséquences du procès des Templiers, la plupart à la honte de l'aveugle principe évolutionnel, il y en eut une qui pourrait, à la rigueur, réconcilier un moment notre esprit avec ce principe. Je m'en vais le dire.

Le succès de l'accusation de magie portée contre l'Ordre du Temple devait avoir pour résultat de donner à ce moyen de charge, avec la consécration officielle définitive de l'autorité civile, une efûcacitô qu'il n'avait peut-être pas eue jusque-là, devant les cours séculières, du moins, à un degré aussi élevé. Le moyen n'était pas d'invention nouvelle, nous le savons; j'ai montré qu'il datait du paganisme; mais il reçut ici une confirmation éclatante, dont le retentissement a eu sur les consciences chrétiennes , durant plusieurs siècles, un effet de trouble analogue, sous plus d'un rapport, à celui du fameux procès de l'an 566 de Rome, 186 avant J.-C, contre les Bacchanales. Le Diable en sortit plus grand, plus puissant, plus redouté qu^il ne l'avait été encore, et il s'ensuivit un accroissement considérable des accusations et des procès de sorcellerie. Là est l'iniquité de la logique évolutionnelle. Voici, maintenant, l'éclair de

résipiscence qu'a eu, en l'afFaire, cette môme logique. On sait le rôle infâme que joua, dans l'afFaire des Templiers, l'archevêque de Sens, Philippe de Marigny. Ce Philippe était assurément un fort méchant homme : outre le supplice des 54 chevaliers du Temple qu'il fit brûler devant la porte Saint-Antoine, à Paris, l'histoire lui reproche une série d'extorsions violentes, qui avaient fini par soulever le peuple de son diocèse. Ce n'est pas sur lui, néanmoins, qu'il convient de faire peser la responsabilité dernière de la procédure ; après le roi, le grand coupable fut ici le fameux Enguerrand, frère aîné de cet archevêque. Enguerrand, avocat instruit, habile et retors, — cautus, sapiens et astutics, — était, de plus, un financier émérite, peu scrupuleux, tel qu'il en fallait un à un roi comme Phihppe le Bel. Aussi gagna-t-il vite la confiance de ce prince, dont il devint le conseiller intime. Garde du trésor ou surintendant des finances, grandmaître de l'hôtel, coadjuteur au gouvernement de tout le royaume, il était, disent les chroniques du temps, comme un second roi de France. Rien ne se faisait sans lui, et tout se faisait comme il l'avait réglé. Nul doute que ce ne soit à ses conseils qu'il faille attribuer l'idée même du procès ; qu'il n'en ait dressé le plan et mené toute l'intrigue. Or, à peine Philippe le Bel venait-il de mourir, que le frère de ce roi, Charles de Valois, qui s'était emparé du pouvoir et gouvernait au nom de Louis X, son neveu, n'eut rien de plus pressé que de faire arrêter les conseillers du règne précédent. Enguerrand de Marigny, qui, en mainte circonstance, s'était montré son adversaire et qu'il considérait comme son ennemi personnel, fut le premier qu'atteignit sa fureur de réaction. Il le fît prendre et enfermer, d'abord au Louvre, puis dans ce môme Temple, dont Enguerrand, quil'étrennait comme prison, avait dépossédé.

au profit de. son maître, les légitimes propriétaires. Une fois Marigny sous les verrous, il fallait lui trouver un crime. On Taccusa donc d'avoir altéré les monnaies, pillé le trésor, saccagé les forêts royales, reçu de l'argent des bourgeois flamands pour trahir le roi, détourné les deniers destinés au pape. Tout cela ne paraissant pas faire une impression suffisante sur l'espritdeLouisX, on eut finalement recoui-s au grand moyen, à la terrible accusation de sorcellerie. Charles mit sous les yeux du roi des figures de cire percées et sanglantes, qui étaient censées le représenter, ainsi que son oncle et d'autres barons, et qui auraient été fabriquées., sur la commande d'Enguerrand, par un sorcier du nom de Jacques Delor, sa femme^ dite la Boiteuse, et son valet Paviot. Petits et grands, gens de robe et d'église, tout le monde croyait, en ce tempslà, que, en enfonçant des pointes de fer dans le corps de ces images, préalablement baptisées du nom de la personne à qui l'on voulait nuire, on atteignait le cœur de cette personne, et qu'on pouvait ainsi la tuer. On appelait ce sortilège un eiwoultement, et les figures, des voulus^ du latin vidtus, suivant l'étymologie généralement admise. C'était le maléfice le plus redouté, car c'était celui contre lequel on pouvait le moins se défendre. La vue des figurines sanglantes qu'on lui présenta devait, d'ailleurs, impressionner d'autant plus vivement Louis X, que sa mère, la reine Jeanne de Navarre, une méchante femme, aurait elle-même, d'après la rumeur publique, succombé à un cnvoiiiteme?it. Aussi cette vue le défcermina-t-elle. Effrayé, terrorisé, il abandonna le grand ministre de son père à son oncle Charles de Valois, qui ordonna immédiatement qu'on lui fit son procès. Une commission se réunit à cet effet au bois de Vincennes. Devant cette cour, tout aussi peu régulière juridiquement que l'avaient été celles où furent jugés les

Templiers, Enguerrand de Marigny^ convaincu de « diableries » contre la vie du roi, n'eut pas un mot pour sa défense. Il fut condamné à être pendu, et dès le lendemain, « devant grande tourbe de gens , accourant de toutes parts à pied et à cheval et de ce merveilleusement joyeux, proche le Grand-Ghâtelet de Paris,, il fut mis en une charrette, disant et criant: « Bonnes gens, pour Dieu, priez pour moi ! » Et ainsi fut iîiené et pendu au gibet commun des larrons à Montfaucon (le 30 avril 1315). » Sa femme, Alix de Monts, et sa belle-sœur, la dame de Cauteleu, accusées du même crime que lui, furent ensuite déclarées innocentes et mises en liberté. Quant au sorcier Jacques Delor, il s'était tué dans sa prison ; sa femme, la Boiteuse, fat brûlée vive, et le valet Paviot pendu au-dessous d'Enguerrand, après que les voidts eurent été inontrés au peuple.

La peur dont se trouvent pris, à cette époque, les rois et les grands, tous ceux à qui leur conscience pouvait faire entrevoir des ennemis nombreux, le pape la partagea et, par son exemple, ne contribua pas peu à sa propagation. Ce pape étaitalors JeanXXII, un esprit vigoureux, pourtant, et assez fortement trempé pour réagir contre une crainte, si celle-ci , n'eût été jugée que superstitieuse et chimérique. Il avait été élu, après un interrègne de plus de deux ans, sous la pression du roi de France, et les cardinaux, qui eussent voulu la place chacun pour soi, semblaient peu disposés à lui pardonner la contrainte où on les avait tenus . Jean parut craindre qu'on ne la lui fît expier : la hâte qu'il mit à créer de nouveaux membres du Sacré Collège, — huit d'un coup, — en est un indice. Le fait est que, à peine installé à Avignon, il crut avoir découvert, dans le sein môme de ce collège, une conspiration tramée contre sa personne et se plaignit ouvertement qu'on eût tenté de

Tempoisonner. Le 27 juillet 1318,11 écrivait à Charles, comte de la Marche, frère du roi de France : « Des traîtres ont conspiré contre nous et quelques-uns de nos frères les cardinaux (sans doute ceux de création récente) ; ils ont préparé des potions et des images pour nous faire périr, n'attendant que l'occasion ; mais Dieu nous a préservé. » Parmi les conspirateurs, vrais ou supposés, contre qui il ordonna des poursuites, setrouvaient son chapelain Pierre d'Artige, son médecin Jean d'Amant, et Hugues Géraud, évêque de G ah ors. Dès le mois d'avril de 1317, il avait donné mission d'informer à Gaillard, évêque de Riez, au docteur Pierre Tessier et à Pierre Desprez, ces deux derniers cardinaux depuis . Dans le bref qu^il leur adressa, il disait, parlant de Pierre d'Artige et autres conspirateurs : « Ils ont préparé des breuvages pour nous empoisonner, nous et quelques cardinaux; et n'ayant pas eu l'occasion de nous les faire prendre, ils ont fabriqué des images de cire sous notre nom, pour attenter à notre vie en piquant ces images avec incantations magiques et évocation des démons ; mais Dieu nous a préservé et fait tomber entre nos mains trois de ces images. » Le 27 février de l'année suivante, il donnait la môme mission à Barthélémy, évêque de Fréjus, et au docteur Pierre Tessier encore. Ce nouveau bref précise les faits. Il porte en substance : « Nous avons appris que Jean de Limoges, Jacques dit Brabançon, Jean d'Amant, médecin^ et quelques autres, par une damnable curiosité, s'adon- .nent à la nécromancie et autres arts magiques, dont ils ont des livres ; qu'ils ont souvent fait usage de miroirs et de figures consacrés à leur façon; se plaçant dans des cercles,, ils ont évoqué les malins esprits, pour faire périr les gens au moyen d'enchantements ou leur envoyerdes maladies qui abrègent leurs jours. Il leur est arrivé quelquefois d'enfermer des démons

dans des miroirs, des cercles ou des anneaux, pour les interroger, non seulement sur le passé, mais sur l'avenir, et faire des prédictions. Ils ne craignent pas d'assurer, d'après leurs expériences, disent-ils, qu'ils peuvent, non seulement au moyen de certains breuvages ou viandes, mais avec de simples paroles, abréger ou prolonger la vie, l'ôter môme entièrement, et guérir toutes sortes de maladies. » Trois ans plus tard, en 1320, le môme pape, toujours sous la pression de la fantasmagorie des voults^ en généralisa la" poursuite par la lettre qu'il fit écrire, en date du 20 août, à l'inquisiteur de Carcassonne. Nous avons cité cette lettre dans le précédent chapitre. On a vu que la magie y était assimilée à l'hérésie, pour être traitée comme elle.

Il serait peut-être téméraire d'affirmer que les tentatives d'empoisonnement dont le pontife dit avoir été l'objet n'ont existé que dans son imagination ; ce qui semble, néanmoins, fort probable, c'est que, la plupart des attentats qu'il dénonce ayant eu lieu à distance, Venvoultement, vrai ou supposé, en a été le seul agent. Celui dont fut accusé l'évoque de Gahors, Hugues Géraud, peut, du moins, être rangé dans cette dernière catégorie. Ce prélat était un pauvre sire : cupide et avare, il trafiquait des biens de son église, vendait les bénéfices, rançonnait de la façon la plus indigne ses misérables clercs, qu'il traitait comme un troupeau d'animaux. C'était, de plus, un homme perdu de débauche. Il méritait, certes, la dégradation, et, en le condamnant à faire pénitence dans une cellule de couvent jusqu'à la fin de ses jours^ le pape n'eût pas abusé de son droit. Néanmoins, ces chefs d'accusation ne paraissent pas avoir été les motifs qui déterminèrent la poursuite ; l'évêque de Gahors n'était pas, en effet, en ces temps de dépravation morale, une exception tellement flagrante.

que sa conduite pût faire plus particulièrement scandale que celle de tant d'autres de ses confrères. Aussi, pour le condamner, dut-on recourir à l'irrésistible argument qui coupait court à tout ; on l'accusa d'avoir attenté à la vie du pape au moyen d'enchantements magiques. Livré au bras séculier, après jugement de la cour ecclésiastique établissant le fait, il subit d'abord l'affreux supplice de l'excoriation du dos par le scalpel et fût ensuite brûlé.

L'abbé Fleury, tout en reconnaissant, comme chrétien et catholique, à propos des terreurs et des brefs précipités du pape Jean XXII, que « Dieu a souvent permis aux démons de tromperies hommes par des prodiges et de leur nuire par des moyens extraordinaires, » avoue honnêtement que « l'ignorance de la physique faisait prendre alors pour surnaturels plusieurs effets de la nature, » et que, « en examinant de près la prétendue magie, on n'a trouvé que des empoisonnements accompagnés de superstitions et d'impostures ^ ». Tel n'est pas l'avis- des théologiens du XYK° siècle. En attendant que j'expose la situation actuelle de l'enseignement doctoral en matière de démonologie et que je montre à quel infime degré d'affaissement est tombée la conscience religieuse chrétienne, il ne me paraît pas inopportun d'opposer à la sage appréciation de l'abbé Fleury le jugement d'un contemporain sur les sortilèges dont se plaignait le môme Jean XXII. M. l'abbé Lecanu, « docteur en théologie du clergé de Paris, membre de la Société des Antiquaires de Normandie et de plusieurs Sociétés savantes, etc., etc., » dans son Histoire de Satan, Paris, 1861, dit, au sujet des envoultements : « Est-il donc possible de nuire à distance ? Nous le )) croyons, nous l'affirmons ; nous ne devons pas dire

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