Narratives of Sorcery and Magic, t. I, p
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longtemps non plus ; car en 13'i 1 on voit Alice devenue la femme de Richard de Valle, et, à l'époque où so passèrent les événements qu'on va raconter, elle était mariée en quatrièmes noces à Sir John le Poer. Do son premier mari elle avait un fils appelé, comme son père, WiUiam Outlawe, qui avait hérité,, paraît-il, de la, fortune paternelle et qui était banquier, lui aussi. D'autres enfants lui naquirent des différents époux qu'elle eut ensuite ; mais ses préférences demeurèrent fortement attachées à son aîné et avaient même fini par dégénérer en une partialité très marquée. Le reste de la famille en fut jaloux. Il ne serait pas impossible que, recherchée comme elle l'était, pour sa fortune sans doute, mais probablement aussi pour sa beauté, elle eût excité d'autres jalousies encore que celles de ses proches. On sait, dans tous les cas, qu'elle eut sur ses maris successifs un très grand empire et exerça même sur eux une fascination, qu'on devait naturellement, à ces époques dy trouble moral, attribuer à une magie diabolique. C'était, en un mot, une « charmeuse ». Au moyen âge, avec le sens qu'impliquait l'idée de charme et les progrès de la démonocratie, ce ne pouvait être un titre à la confiance du vulgaire. On la redoutait donc. Grâce à ces dispositions du public à son égard, il était facile aux haines qu'elle avait amassées autour d'elle de persuader à l'opinion que des morts précipitées comme celles de ses trois premiers maris et l'état de langueur où se trouvait alors le quatrième ne devaient pas être choses naturelles. Tout cela joint à la persistance de son bonheur et à l'accroissement rapide de fortune de son enfant de prédilection, il semblait difficile qu'elle échappât au soupçon de sorcellerie, en ces temps d'épidémie diabolique. On était au lendemain du procès des Temphers, et le trône papal était occupé par Jean XXII,
l'auteur de la fameuse bulle Contra macjosmagicasque siiperstitio7îes.
La ville de Kilkenny relevait, au spirituel, du siège d'Ossory \ qui avait alors pour évoque un Anglais du ■nom de Richard de Ledrede. Ce Richard était un brouillon et un intrigant, fort peu recommandable, du reste, lui-même, comme on le verra par la suite. En 1324, visitant son diocèse, il vint à Kilkenny, où on lui dénonça une multitude de sorciers et de sorcières, parmi lesquels se trouvaient en première ligne dame Alice Kyteler et son fils William Outlavv'^e. Une enquête fut immédiatement ordonnée. l\ en résulta une accusation en forme, comprenant sept chefs principaux. Il y était dit : 1° que les inculpés, afin de donner plus d'efficacité à leurs sortilèges, avaient coutume de renier Jésus-Christ et l'Église pendant un an ou un mois, selon l'importance du but, s'abstenant,tout le temps que durait le pacte, d'assister aux offices religieux et de participer aux sacrements ; 2" qu'ils sacrifiaient aux démons des animaux vivants, dont les membres dépecés étaient portés en différents carrefours de grands chemins, notamment à un démon qui se faisait appeler Robert Artisson ; 3° que, au moyen de sortilèges, ils sollicitaient et obtenaient des réponses du Diable à leurs questions ; 4'" que, dans leurs conciliabules nocturnes, ils parodiaient. les cérémonies de l'Eglise, prononçant, au miheu de cierges allumés, des sentences d'excommunication contre les personnes auxquelles ils voulaient nuire, après
1. En irlandais Ossi-aigli, sur les confins de Fancionnc Momonle et de la Lagcnie, dans le comté d'Hcli, aujourd'hui la îjaronnie de BallybriL G'csl le nom d'un territoire ou canton. L'évêché, l'onde jmr Saint Kieran, an commencement du V^ siècle, à Saygliir ou Lelr Kicran, dans le IJas-Ossory, fui, transféré plus tard à Ag^tiavoe dans rOssory supérieur. Au X1I« siècle, l'évêquc Félix O'Dullany le reporta dans le sud, plus près de Kilkenny, toujours avec le nom d'Ossory, quoique Kilkenny ne soit pas sur ce territoire.
quoi ils éteignaient les cierges en criant : Fi ! fi ! fî ! Amen ; S° que, avec les entrailles des victimes sacrifiées aux démons, mélangées devers, de différentes herbes, d'ongles arrachés à des cadavres, de cheveux, de cervelle et de morceaux de drap d'enfants morts sans baptême, le tout bouilli dans un cnlne de pendu ou de décapité, ils avaient fabriqué des poudres, des onguents, des chandelles de graisse et autres charmes, pour exciter l'amour ou la haine, procurer la mort ou nuire d'une manière quelconque aux fidèles chrétiens ; 6° que les fils et filles des quatre maris de dame Alice Kyteler s'étaient plaints à l'évoque, lui dénonçant leur mère comme ayant, au moyen de semblables sortilèges, fait périr les trois premiers, après les avoir « fascinés et charmés » au point que, avant de mourir, ils l'avaient constituée leur héritière au préjudice de leurs enfants et à l'avantage exclusif de l'aîné William Outlawe ; que son époux actuel. Sir Joha le Poer, avait été réduit par ses poudres et ses onguents à un état de santé des plus misérables, mais que, prévenu par une domestique, il avait enlevé de force à sa femme les clefs de ses coffrets, et y avait trouvé ces « détestables drogues », qu'il s'était empressé d'envoyer à l'évêque ; 7° qu'il avait existé des rapports impurs entre dame Alice et le démon Robin Artisson, qui lui apparaissait tantôt sous la forme d'un chat, tantôt sous celle d'un chien noir à poil hérissé, ou d'un nègre suivi de deux individus de haute taille et au teint basané portant chacun une verge de fer à la main. Plusieurs chroniques ajoutent qu'il lui arrivait parfois, après avoir frotté d'un certain onguent un soc de charrue, de s'y asseoir avec ses complices et de voyager, ainsi montés, par tous les pays du monde sans heurt ni obstacle ; qu'elle balayait les rues de Kilkenny, « entre complies et matines», en entraînant toutes les or-
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dures jusque devant la porte de son fils William Outlawe et murmurant à voix basse : « A la maison do mon fils William toutes les richesses de la ville do Kilkenny ; » et que, chez elle, on trouva une hostie consacrée sur laquelle était écrit le nom du Diable.
L'évêque d'Ossory, qui voyait là une occasion do faire sa cour à un pape auquel il devait sa fortune, ne pouvait la laisser échapper ; la récente bulle de JeanXXII contrôla sorcellerie, du reste, ne lui permettait guère, avec la foi de l'époque, de se montrer hésitant. 11 devait, néanmoins, se heurter à des difficultés plus grandes qu'il n'avait pensé. Ce mode de procéder, ainsi que le fait observer M. Wright, était tout nouveau, la sorcellerie ayant été tenue jusque-là^ en Angleterre, pour un crime ressortissant aux cours séculières etdans lequel les tribunaux ecclésiastiques n'avaient rien à voir. De plus, dame Alice, que visait plus particulièrement l'accusation, était riche et puissante. La première chose que fit l'évêque fut de requérir du chancelier un mandat d'arrêt contre les inculpés. Mais le chancelier d'Irlande était en ce temps-là un parent de la famille Outlawe, un oncle peut-être de William, par conséquent le beau-frère de dame Alice : il se nommait Roger Outlawe. Comme il n'avait pas, d'ailleurs, en l'affaire le môme intérêt que les autres enfants de lady Kyteler, il commença par refuser le mandat sollicité, et, de concert avec Arnaud le Poer, sénéchal de Kilkenny, il chercha à persuader au prélat de renoncer à la poursuite. Celuici ne voulut rien entendre. Comme il persistait à exiger le writ, le chanceher lui fit réponse qu'il n'était pas d'usage de délivrer de mandat de cette sorte avant qu'il eût été procédé régulièrement à l'égard des parties, conformément à la loi. L'évêque indigné réphqua que le service de l'Église était au-dessus des lois du pays ; mais le chancelier fit la sourde oreille, et le pré-
lat, désespérant de rien obtenir de lui, envoya cérémoniellement deux appariteurs accompagnés de prêtres au domicile de William Outlawe, où résidait dame Alice, pour la citer à comparaître personnellement devant son tribunal. LadyKyteler refusa de reconnaître la compétence de la cour ecclésiastique en l'affaire, et, le jour fixé pour la comparution, le chancelier Roger Outlawe dépêcha devant cette cour des avocats, qui soutinrent pulDliquement le droit qu'avait dame Alice de se défendre par représentation, sans paraître en personne. L'évoque, ne tenant compte de rien, prononça contre elle l'excommunication, et cita son fils William Outlawe à comparaître à jour fixé, pour répondre à l'accusation de recèlement de sa mère au mépris de l'autorité de l'Église
En apprenant ces choses, le sénéchal de Kilkenny, Arnaud le Poer, se rendit au prieuré de Kells, où logeait l'évêque, et le supplia dans les termes les plus pressants de modérer ses rigueurs. Le prélat demeura inflexible. Outré de tant de dureté et du ton hautain de son langage, le sénéchal se retira, avec la résolution de se venger. Le jour suivant, comme l'évoque quittait le prieuré pour reprendre le cours de sa visite, il fut arrêté à la sortie de la ville de Kells par une troupe de gens armés sous les ordres d'Etienne le Poer, un des officiers de la sénéchaussée, qui le' conduisit au château de Kilkenny, où on le retint prisonnier jusqu'au lendemain du jour désigné pour la comparution de William Outlawe. L'évêque protesta naturellement avec indignation contre l'outrage fait à Dieu et à l'Église en sa personne sacrée, se plaignant qu'on osât user à son égard de pareils procédés pour soustraire à la justice d'aussi grands scélérats que l'étaient, à cette époque, des sorciers et des hérétiques. Dans l'excès de sa Cureur, il mit tout le diocèse en interdit. Les masses
ignorantes, fanatisées par les prédications des moines,, murmurèrent^ et le sénéchal, qui voyait grossir l'orage, dut céder. La sortie de prison fut un triomphe pour le prélat ; le clergé alla le prendre processionnellement et le ramena à l'église avec chant d'hymnes et carillonnement de cloches.
A peine en liberté, Richard cita William Outlawe à comparaître devant lui à une autre date ; mais, ayant qu'arrivât le nouveau terme fixé, il reçut un writ royal lui ordonnant de comparaître, lui, sans délai, devant le lord-juge d'Irlande, sous peine d'une amende de mille livres, pour s'expliquer sur la mise en interdit de son diocèse et répondre à des accusations portées contre lui par Arnaud le Poer. Semblable assignation lui fut adressée par le doyen de Saint-Patrick, comme représentant de l'archevêque primat. L'évêque d'Ossory fît réponse que, le chemin qu'il aurait à prendre traversant les terres de son ennemi, le sénéchal Arnaud, il lui était impossible de se rendre à Dublin sans courir de grands risques ; mais l'excuse fut jugée spécieuse, et l'archevêque leva l'interdit dont l'irascible Richard avait frappé son diocèse. Quant au lord-juge d'Irlande, il ne parut pas comprendre que le métropolitain n'avait évoqué à lui l'affaire de cet interdit, qui, du reste, ne regardait pas l'autorité civiln, que pour infirmer le writ séculier, comme il ne comprit pas non plus que l'archevêque ne le satisfaisait sur un point que pour couper court au reste. On ne voit pas, dans tous les cas, qu'il ait donné suite à sa citation.
L'évêque d'Ossory ne se laissa pas troubler par la sentence de son primat, dont il comprit parfaitement la signification ; il y vit, au contraire, un encouragement. Le lundi après l'octave de Pâques, il eut le front de se présenter en personne à l'audience du sénéchal, au palais de justice de Kilkenny, pour si-
gnifîer au bras séculier d'avoir à se saisir des personnes accusées de sorcellerie. Le sénéchal, en le voyant paraître, voulut l'empêcher de franchir le seuil de la salle, mais l'évoque ne l'écouta point: « vêtu de ses habits pontificaux et portant en ses mains le corps de Jésus-Christ dans un ciboire d'or», il entra fièrement, suivi d'une foule nombreuse de moines et de prêtres, et s'avança jusqu'à la barre du tribunal. Le sénéchal bondit de colère. Sans prendre garde à la présence corporelle de son Dieu, il apostropha vivement l'évoque et le jeta à la porte ; puis se ravisant ou honteux de son sacrilège, il commanda qu'on le ramenât, et lui fît prendre place au banc des accusés. Après avoir protesté de nouveau en s'écriant que jamais, depuis sa comparution devant Pilate, Jésus-Christ n'avait été traité de façon aussi ignominieuse, le prélat somma le sénéchal d'avoir à arrêter et remettre entre ses mains les sorciers et sorcières désignés par lui. Sur le refus du magistrat, il ouvrit le livre des décrétales et dit : « Sir » Arnaud, vous êtes chevalier et instruit dans les )> lettres ; pour que. vous n'ayez pas à prétexter votre » ignorance en l'affaire, nous sommes tout prêta vous » montrer dans ces décrétales que vous et vos offi- » ciers êtes tenus d'obéir à mes ordres sous de gra- » ves peines. » — « Retournez à votre église avec » vos décrétales, reprit le sénéchal, et prêchez-y ce » que vous voudrez; ici, vous ne trouverez personne » pour vous écouter. » Ce magistrat parlait d'or, mais son audience, restreinte à son prétoire et à quelques rares esprits^, n'était pas encore, comme celle de l'Église, l'audience du siècle. Le prélat, qui puisait son audace dans le fanatisme général et qui se sentait le plus fort, ne se donna pas la peine de relever pour le moment les dernières paroles du sénéchal. Il lut à haute voix les noms des personnes
incriminées et les sept chefs d'accusation précités, et, après avoir renouvelé d''un ton impérieux sa sommation, il se retira.
Arnaud le Poer, à la suite de ce singulier incident, réitéra ses instances auprès de la cour de Dublin. Il accusait Tévêque de captation d'héritage, et il s'appuyait d'un titre que William Outlawe avait déterré dans les archives de Kilkenny. Beaucoup d'autres crimes, quelques-uns fort graves, étaient reprochés au prélat, mais comme il ne se trouva personne qui voulût se risquer à en témoigner publiquement, il fut difficile d'y baser une accusation en forme. L'évêque n'en fut pas moins cité à comparaître devant le parlement qui devait se tenir à Dublin. Cette fois il céda. Arrivé dans la capitale, il se vit en présence d'évôques déjà prévenus contre lui. Richard de Ledrede, avons-nous dit, était Anglais,. par conséquent étranger, et les prélats irlandais, qui aimaient aussi peu l'Angle terre alors qu'auj ourd'hui^ parurent d'abord disposés à faire payer cher à a ce moine mendiant » son intrusion dans l'Ile des Saints, où il n'était venu que « pour l'infecter de bulles papales dont on n'avait » pas entendu parler jusque-là».
L^intérôt de PÉglise Remporta, néanmoins, sur toute autre considération. Peut-être, dans l'intervalle, l'évoque d'Ossory avait-il prévenu le pape de ce qui se passait et faut-il faire remonter au mois de Novembre 1327, au lieu de la date postérieure qu'on lui donne, la lettre de Jean XXIÏ au roi Edouard III touchant la sorcellerie en Irlande. Cette lettre, que M. Thomas Wright n'a pas songé à mentionner dans son récit, est ainsi conçue : « Richard, évoque » d'Ossory, visitant son diocèse, a trouvé, au milieu )) du peuple catholique, des hérétiques, dont quelques- » uns soutenaient que Jésus-Christ a été un pécheur » justement crucifié pour ses crimes ; d'autres ren-
» daient hommage aux démons, disant qu'on ne devait )) ni adorer ni honorer le saint Sacrement de l'autel » ni croire ni obéir aux décrets, non plus qu'aux dô- )) crétales ni aux mandements des papes ; enfin ils » poussaient les fidèles à consulter lès démons et à » pratiquer des superstitions païennes. Or, comme il » n'y a point d'inquisiteurs en Irlande ni dans le » reste de vos Etats, nous vous prions instamment » d'ordonner à votre justicier et à vos autres officiers » d'Irlande d'assister l'évêque d'Ossory et les prélats » du pays, et de leur prêter le secours du bras sécu- » lier, toutes les fois qu'ils le requerront, pour arrêter » et punir les hérétiques. » Le pape, dans ce bref, veut évidemment faire allusion à une affaire pendante, qui ne saurait être que celle d'Alice Kyteler ; ce qu'il y dit de l'outrage au saint sacrement de l'autel et du mépris des nouveaux hérétiques pour les décrctales ne peut guère, d'ailleurs, se rapporter qu'aux incidents de la fameuse audience du palais de justice de Kilkenny que j'ai rappelée plus haut. On ne s'expliquerait guère, sans cette intervention subite du pape et un ordre du roi en conséquence, le brusque changement qui s'opéra dans les dispositions du parlement de Dublin à l'égard de Richard Ledrede. Après avoir, en effet, reçu l'accueil que l'on sait et s'être vu traité d' « intrus venu en Irlande pour infecter cette île sainte de nouveautés inconnues ju'sque-là, » il obtint tout à coup l'arrestation des sorciers prétendus et l'autorisation de les faire juger par son tribunal. La victoire lui restait. Le sénôchcd de Kilkenny, le courageux Arnaud le Poer, dut résigner ses fonctions ; peut-être même fut-il destitué. Celui qui lui succéda fît saisir les personnes que lui désigna l'évêque, sans pouvoir, toutefois, mettre la main sur les deux principaux accusés. Alice Kyteler s'était hâtée de prendre la fuite : elle passa en Angleterre,
OÙ elle mourut tranquillemenl plus tard. Quant à son fils William Outlawe, personne n'osa l'arrêter. L'évoque dut entrer en arrangement avec lui et se contenter, pour en finir, d'exiger que, dans le délai de quatre ans, il couvrît de plomb tout le toit de sa cathédrale, à partir du clocher, ainsi que celui d'une chapelle de la sainte Vierge. Grâce à la puissance de son or, il ne fut plus inquiété et put assister paisiblement à l'exécution de ses coaccusés.
Les noms des personnes que le prélat fit citer à sa barre comme complices d'Alice Kyteleretde William Outlawe nous ont été conservés. Ge' sont ceux de Robert de Bristol, John Galrussyn, William Payn de Boîy, Petronilla de Meath, sa fille Sarah, Alice Smith, Annota Lange, Helena Galrussyn, Sysok Galrussyn et Eva Brownstown. Une seule de ces personnes, néanmoins, est mentionnée comme ayant subi le dernier supplice, Petronilla de Meath. Elle fut, par ordre del'évêque, fouettée six fois jusqu'au sang. Pour échapper, sans doute, à une reprise de flagellation, elle se détermina finalement à faire des aveux. Elle ne s'accusa pas seulement elle-même de tous les' crimes formulés dans l'acte d'accusation que l'on connaît ; elle en accusa tous les individus qui lui furent désignés. p]lle dit d'Alice Kyteler, « sa maîtresse en l'art de la magie », qu'il n'y avait pas dans toute l'Angleterre et peut-être dans le monde entier de sorcière comparable à elle. Dans cette confession, où l'on voit passer à l'état de fait avéré chacun des absurdes chefs de l'accusation, le diable Robin Artisson ne fut point oublié. Petronilla déclara l'avoir vu de ses yeux, un jour qu'il apparut à dame Alice Kyteler, et avoir assisté, à cette occasion, à des choses que sa pudeur ne lui permettait pas de décrire. Ces misérables aveux ne sauvèrent pas la pauvre femme : elle fut menée en ville et brûlée publi-
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quement. On ne sait pas exactement ce que devinrent les autres condamnés. On en aurait encore, dit-on. brûlé un ou deux. Quelques-uns auraient été fouettés en pleine place du marché, d'autres bannis.
Nous avons vu Jean XXII, dans sa lettre au roi Edouard IH, comprendre parmi les hérétiques d'Irlande des personnes qui auraient, dit-il, refusé toute foi et obéissance aux décrétales des pontifes de Rome. Il nous a semblé que le pape faisait par là allusion à sir Arnaud le Poer. Ce qu'il y a de positif, c'est que, diaprés M. Thomas Wright, i'évêque d'Ossory n'eut pas plutôt terminé l'affaire des sorciers, qu'il prit à partie le sénéchal, l'excommunia, en l'accusant formellement d'hérésie, et obtint contre lui un mandat d'arrêt, Arnaud fut emprisonné dans le château de Dublin, où il mourut avant la fin de l'enquôte ordonnée à son égard. Gomme il n'avait pas été relevé de l'excommunication, son corps resta sans sépulture. Quant à Richard Ledredo, on a la satisfaction de pouvoir ajouter qu'il fut pris dans son propre piège et succomba à cette môme accusation d'hérésie qui l'avait si bien servi contre d'autres. Cité devant l'archevêque de Dublin, il en appela au pape ; mais, en attendant que son aifaire fut jugée, il s'enfuit secrètement d'Irlande et se réfugia en Italie. 11 resta banni neuf ans, et ne mourut qu'en 1300, dans un âge avancé, la fortuite résipiscence du principe dont j'ai parlé en tête de ce chapitre ne paraissant pas s'être maintenue jusqu'à la fin.
Les affaires d'Inquisition se multipliant au fur et à mesure que les tribunaux ecclésiastiques élargissaient le cercle de leurs attributions, depuis, surtout, que Iq, sorcellerie y avait été comprise, un guide de procédure était devenu nécessaire. La casuistique, avec son argumentation i?i barbaro et in baroco^ avait, d'ailleurs, réussi à compliquer de telle façon pa matière pecca-
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mineuse, que l'on commençait, paraît-il, à ne plus s'y reconnaître. De là urgence. Le premier qui se soit occupé delà classification des cas d'hérésie et de sorcellerie, de leur coordination et du règlement de la pratique inquisitoriale, est Bernard Gui, un religieux dominicain, naturellement, que le pape Jean XXII, pour le récompenser de son zèle, — il avait, à Toulouse, comme inquisiteur, de 1307 à 1323, brûlé six cent trente-deux hérétiques, — fît évoque de Tuy en Galice, puis de Lodève, où il mourut en 1331. Son guide, dont la publication date du commencement duXIV siècle, porte le titre de Practica conira infectas labe hereticœ 'pravitatis. Là se trouvent exposées, mêlées et confondues, toutes les erreurs et pratiques damnables des hérétiques, apostats et magiciens de l'époque, Vaudois, Manichéens, Béguins, Juifs, sorciers 'et sorcières, suppôts de l'enfer ou enfants du Diable. Dans une série de questions tortueuses pour chaque classe d'hérétiques, Bernard enseigne aux inquisiteurs la façon dont ils doivent s'y prendre à leur égard: « Si, dit-il, malgré l'habileté de leur main, » agissant comme celle d'une médecin qui opère un » accouchement difficile, ils ne réussissent pas à j) tirer de la sentine et de l'abîme d'erreurs où il se » cache le serpent au corps sinueux, » il y a le moyen suprême, la torture sous ses différentes formes et à ses différents degrés '. Néanmoins, ainsi que le fait observer M. Charles Molinier, ce recours inhumain n'est encore recommandé qu'm extremis ; ce ne sera qu'un peu plus tard, quand l'habitude aura accompli son œuvre d'endurcissement, qu'un autre casuiste, le Sicilien Antonino Diana, pourra en faire effrontément un des modes obligés de l'interrogatoire et déclarer sans rougir que les inquisiteurs doivent en prendre
1 . Charles Moliniei', Vlnijumtion clans le Midi de la Fra7ice, p. 2lC.
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à leur aise avec la torture : inqidsitores debent esse pro7ii ad torturam ^ .
La Practica de Bernard Gui^ toute riche d'éléments qu'elle paraisse, cessa bientôt de répondre aux besoins croissants de la procédure inquisitoriale. Sur laiîndu même siècle, un autre dominicain, inquisiteur lui aussi, . Nicolas Eymeric, de Girone en Catalogne, publia son fameux Birectorium Inquîsitormn , qui est resté le guide théorique et pratique le plus suivi des tribunaux d'inquisition et n'a pas peu contribué à faciliter à ces tribunaux leur œuvre de sang. Il épargnait aux inquisiteurs, dit très justement Heinrich Hepp, la peine de traîner avec eux toute une bibliothèque. Un bréviaire, un crucifix, et ce livre dans la poche, et l'homme de Dieu était suffisamment armé pour sa chasse à l'homme '-. On a là, en effet, réunis dans un seul volume les lois cÎAdles du Gode de Justinien touchant les hérétiques et tout ce qui se trouve épars, sur le même sujet, dans les décrétales des papes, X^àSexte, les Clémentines et les Extravagantes, avec accompagnement des gloses doctorales jusqu'alors connues. Or, en ce qui concerne l'objet de mon étude, il est dit expressément dans ce birectorium^ que, « en toute opération magique, )) il y a abandon de la foi, apostasie, à cause du pacte » conclu avec le Diable, soit verbalement, si l'invo- » cation a eu lieu, soit de fait^ quand même il n'y » aurait pas eu de saci^ifice... D'où il ressort que ceux » qui exercent la magie doivent être tenus pour héré- » tiques ». Trois classes y sont faites de sorciers etsor-
•1. Rumina Dlaïuc à rai'tiolc Inquisitorwii jurtsdiciio, quoad torturam. Gc Diana, un Théalin, si cliu- pour les iiéréliqucs, pi-ofesse dans sa Somme Lliéologique la niocale la plus l'clàcliée. Il semble n'yavoii' pour lui d'autre crime que riK'u'ésic.
2. Sotdan's Geschichtn der Uexenprozesse l^ù'û . de 1880, t. I, p. 233,