Pars II, Quœstioii i2 et
cières: « La première comprend ceux qui rendent » aux démons un culte de latrie, en sacrifiant, en se )) prosternant, en chantant des prières, en allumant » des cierges, en brûlant de l'encens, etc, ; la seconde, » ceux qui se bornent à rendre au Diable un culte » de dulie ou d'hyperdulie, en mêlant des noms de » diables aux noms des saints dans les litanies, en » priant les démons d'être leurs médiateurs auprès de )) Dieu, etc. ; la troisième, ceux qui invoquent ces » mômes démons en traçant des figures magiques, en » plaçant un enfant au milieu d'un cercle, en se ser- » vaut d'une épée, d'un miroir, etc. En général, » on peut reconnaître assez facilement ceux qui » invoquent les démons à leur regard farouche )) et à un air terrible que leur donnent les rapports » fréquents qu'ils ont avec les diables... Tous )) ceux qui invoquent les démons d'une de ces trois )) manières sont sujets ù la juridiction du saint office » coinxna hérétiques... Si, cependant, on ne demandait )) au Diable' que des choses qui sont de son métier, » comme de tenter une femme du péché de luxure, » pourvu qu^on n^emploie pas les termes (V adoration » et de prière, mais ceux de commandement, il y a j) des auteurs qui pensent qu'en ce cas on ne se rend » pas coupable d'hérésie. D'après cette dernière » observation, si, en invoquant le Diable, pour rendre )' par exemple une femme sensible à l'amour, le » faiseur do sortilèges se sert de l'impératif:/*? te » commande, je t'ordonne, j'exige, etc., l'hérésie n'est » pas là bien marquée ; mais s'il dit : Je tei^rie, je te » conjure, je te demande, etc. , l'hérésie est manifeste, )) parce que ces paroles de prière supposent et ren- )) ferment Fudoration... Parmi. ceux qui invoquent )) les démons, on peut compter les astrologues et les ■>■) alchimistes, qui, lorsqu'ils ne peuvent pas parvenir )) aux découvertes qu'ils cherchent, ne manquent pas
» de recourir au Diable, lui font des sacrifices et l'in- » voquent, ou expressément ou tacitement. »
A la question 46 de cette môme 2'°''parl:ie de son livre, Eymeric raconte que, de concert avec l'évoque de Barcelone, il fit enfermer dans les prisons da saintoffice unjudaïsant du nom d'Astrucho dePiera, qui prétendait se justifier d'avoir invoqué le diable, en disant qu'il ne lui était pas moins dn de culte qu'à Dieu. La justice séculière ayant voulu s'opposer à cette entreprise des inquisiteurs, qu'elle considérait sans doute comme un empiétement, Astrucho fut placé entre les mains de l'évoque de Lérida ; mais le pape Grégoire XI, à qui l'affaire avait été déférée, fît signifier à cet évoque, par lettre du 10 avril 1371, d'avoir à remettre le prisonnier à la disposition de son collègue de Barcelone et de Tlnquisition, dont la compétence se trouva mise par là hors de contesté. Le judaïsant ayant ensuite abjuré, la cour inquisitoriale se contenta d'exiger son emprisonnement à perpétuité.
Ces guides, mais plus particulièrement celui d'Eynieric, que plus tard, en 1378, le pape Grégoire XIII déclarait « contenir les points principaux de la foi catholique », ne furent pas, comme ils se qualifiaient par modestie, de simples manuels ; ce furent bel et bien, avec la haute approbation de l'autorité apostolique, de véritables codes de jurisprudence, dont les articles, sous le nom de Questions, étaient invoqués à l'appui des considérants de toute sentence inquisitoriale. Ils formèrent des juristes de tout ordre, ecclésiastiques et autres, qui, trouvant là des arguments autorisés tout préparés, en firent des. principes sur lesquels ils réglèrent le droit. Et ils le réglèrent si bien, ce pauvre droit, que, grâce à eux, gràco surtout à la complicité des juristes laïques, leur pratique finit par s'imposer aux cours séculières et survécut
aux tribunaux d'inquisition. Ces tribunaux disparus, en effet, elle se perpétua, au séculier, jusque dans le sein môme da protestantisme, ici, néanmoins, en ce qui avait rapport seulement à la sorcellerie, comme une tradition sacrée, presque divine. On discute le droit naturel ; mais le droit positif, une fois établi et adopté à la place, ne se discute plus, et les consciences, qu'il met à l'aise, prennent gaillardement leur parti de.choses que la i-aison et l'humanité eussent condamnées et réprouvées en elles sans aucun doute. C'est ce qui fait qu'un juriste qui n'est qu'avocat et à qui toute philosophie du droit fait défaut m'a toujours pai^u une des plus dangereuses créations des sociétés tant religieuses que politiques. L'empirisme théologico-jui-'idique a entretenu la torture, l'emmurement dans des cloaques infects et le bûcher pendant des siècles ; il a produit, dans le domaine de la sorcellerie, les Nider, les Jaquier, les Delrio, les Remy, les Boguet, les Torreblanca, les Bodin, les Carpzo\Y, les Francisci, les Lerchheimer, lesSamson, les Wagner, les Delancre, etc., etc. Delancre, notamment, quel admirable échantillon de magistrat casuiste ! N'est-il pas charmant, cet incomparable Gascon, qui, dans lepays de Labourd, envoya au bûcher plus de cinq cents sorciers et sorcières, lorsque, dans les entr'actes de ses jugements de mort, on le voit roucouler sur le luth ses amoureuses rêveries, et que, dans le cours des interrogatoires, il fait exécuter aux jolies filles qu'il va faire brûler leurs danses échevelées du sabbat ! Il est vraiment adorable, quand^ de retour à Bordeaux, après avoir expédié en trois mois une besogne qu'ailleurs on eût fait traîner deux ou trois ans, seremémorantles délicieuses impression s de sa campagne au pays basque, il reproduit, à son tour, d'un pied fringant et loger, lui, magistrat de haute cour, ces mêmes danses de sorcières en présence du
duc de Savoie et d'une assemblée d'élite, que la chose égaya beaucoup.
Le premier juriste séculier qu'aient produit les guides et manuels autorisés du saint-office est l'Italien Bartole,deSasso-Ferrato en Ombrie,qui fut professeur de droit à Pérouse, où il mourut en 135S. C'était un des hommes les plus érudits de son temps ; rien de ce qui pouvait s'apprendre alors ne lui était inconnu ; mais il le savait à la façon déductive de l'époque. Personne mieux que lui ne mania l'arme de la déduction, qui, avec des principes tenus pour certains et indiscutables, est, entre les mains des plus savants, ce qu'il y a au monde de plus dangereux, de plus à redouter pour la science elle-même. On n'était pas encore, dans ce temps-là, bien convaincu en Italie que les sorciers fussent des hérétiques et qu'il fallût les brûler vifs. Bartole se chargea de démontrer l'un et l'autre. Après avoir établi, à grand renfort de textes évangéliques, que le spirituel doit régir le temporel, il en déduit, avec la bulle Unamsanctam de Boniface VIII^ que toute créature humaine est soumise au Pape, qui, lui, ne relève de personne et à qui appartient la puissance ainsi décrite par le prophète Jérémie : « Je » t'établis aujourd'hui sur tous les peuples et tous les » royaumes, pour arracher, briser, détruire et perdre, » ou pour édifieret planter i». Quand le môme prophète répond au Seigneur, qui l'interroge sur sa vision: «Je vois une vei'ge qui veille^, » de quelle verge peut-il vouloir parler, si ce n'est de celle que le Seigneur a mise entre les mains de son Christ pour gouverner le monde ? Le psaume II, tenu par tous les commentateurs, même protestants, comme prophétique du règne terrestre du Christ, a ces paroles du Seigneur à