CHAPITRE ONZIEME
En laissant, les premiers, s^établir chez eux et dans le cercle de leur mouvance le système inquisitorial, avec la procédure annexe de sorcellerie, nos trop chrétiens rois de France donnèrent un exemple contagieux, dont le virus, au lieu de s'affaiblir par la propagation, eut quelque chose d'analogue à la vitesse acquise. C'est, du reste, paraît-il, une des propriétés de notre sève française de pétiller en fusées de pollen, qui l'éparpillent de droite et de gauche et produisent au loin, plus souvent pour un bien que pour un mal, hâtons-nous de le reconnaître, des germinations vigoureuses. Ici, néanmoins, ce ne fut pas pour un bien. Je dois ajouter tout de suite, pour notre consolation en la circonstance, que nous fûmes aussi les premiers à réagir contre ce gros péché de notre histoire, et que, suivant encore une des lois apparentes de notre mode particulier d'évolution, nous ne tardâmes pas à modérer chez nous le mouvement que nous avions, non pas imprimé, ce serait trop dire, mais, du moins, fort aidé à se produire dans la chrétienté. Tandis, en effet, que les bûchers allaient se multipliant au dehors et yjetaient de telles flammes, que, à certains moments, on eût pu prendre le monde chrétien pour une émergence d'enfer, ils devenaient en France de plus en plus rares. Mais avant de s'y éteindre tout à fait, ce qui n'arriva qu'au XVIP siècle, que de cendres ne devaient-ils pas encore faire !
En 1390, un arrêt du Parlement de Paris retira au juge ecclésiastique la connaissance des affaires de
simple sorcellerie, pour en confier la poursuite et le jugement aux tribunaux séculiers. L'arrêt ne semblait viser que les cas où les opérations magiques se compliquaient d'actes réellement criminels, comme tentatives d'empoisonnement et autres délits publics. En tant qu'hérésie, indépendamment de tous autres caractères, la sorcellerie ne pouvant être, néanmoins, distraite de la compétence des cours ecclésiastiques, le Parlement n'eût rien obtenu du tout, si la jurisprudence civile n'avait admis la dénonciation d'hérésie par l'autorité religieuse comme motif légal de poursuite et tenu pour délit public Thérésie elle-même, à l'exemple de Bartole. Le même fait de magie étant tout à la fois un délit ecclésiastique, comme acte démoniaque, et un délit public, quand il se compliquait de crime qualifié, les deux fors pouvaient, dans ce dernier cas, le réclamer tout aussi légitimement l'un que l'autre. De là conflit. Pour y remédier, il n'y avait qu'un moyen, qui était, pour l'autorité séculière, de se substituer à l'Inquisition ou de conserver à ce tribunal le rang de cour royale que lui avait donné le roi Philippe VI et qu'avait reconnu le Parlement lui-même par acte du 2 mai 1331. La substitution fut préférée ou plutôt slmposa progressivement. L'Église était alors divisée. Il y avait deux papes, l'un à Rome et l'autre à Avignon. Du schisme devait résulter, pour la puissance ecclésiastique, un affaiblissement dont sa rivale profita. La puissance séculière grandit ; mais, par le fait des nouvelles doctrines qui s'étaient introduites dans le droit civil à la suite des Bariole, et grâce à la conversion du délit canonique d'hérésie en délit public, cet agrandissement ne pouvait faire le moindre tort à l'esprit de l'Eglise. L'Église, du reste, toujours maîtresse de la dénonciation, avec droit d'excommunier le juge réfractaire à son instance ou prévaricateur, avaitencorele beau rôle. Néanmoins, avant
que le temporel, tout en demeurant le très humble serviteur du spirituel^ eût réussi à substituer entièrement sa j urisprudence à la sienne en matière d'h érésie et de sorcellerie, on eut longtemps, dans notre pays, le spectacle de deux cours rivales se disputant les jugements.
Le règne de Charles VI, en France, fut une belle époque pour la sorcellerie. Tout, du reste, se prêtait merveilleusement alors à son développement. La folie du roi et les malheurs de la patrie ne devaient pas peu contribuer, en un temps où l'arbitraire divin était plus que jamais tenu pour la loi des mondes, à élever le crédit du Diable. Il y avait 'des magiciens partout, dans les campagnes, à la ville, à la cour, et jusque dans l'Église. Les ducs d'Orléans et de Bourgogne en avaient chacun de son côté. C'était môme, entre eux, à qui embaucherait les plus en renom. Il paraît que le duc de Bourgogne avait eu, dans ses choix, la main plus heureuse, ce qui excita la jalousie de son neveu. De dépit^ en effet, le duc d'Orléans dénonça au parlement de Paris et fit punir du dernier supplice, en '1398, un sieur Jean de la Barre dit Beauclerc, qui passait pour le plus savant des magiciens aux gages de son oncle. Celui-ci, pour se venger, n'hésita pas à ajouter la haute autorité de son témoignagne aux rumeurs qui, depuis des années déjà, mettaient la folie du roi sur le compte des enchantements du duc d'Orléans. On accusait ce prince d'avoir voulu faire périr par art magique Charles VI et sa femme, la reine Isabeau^ dont on le disait, pourtant^ l'amant. Un moine, à sa prière, avait donné aux armes dont il devait se sei-'vir la consécration du Diable : on citait l'endroit où cette consécration avait eu lieu. Il avait suffi, ajoutait-on, de àQMK. envoultemejits pour détruire à jamais la santé du monarque.
Charles ne croyait probablement pas son frère cou-
pablc ; mais, sans accuser nommément personne du mal dont il souffrait, il éclatait parfois en irrésistibles violences qui trahissaient malgré lui de vagues soupçons contre le duc. Au mois d'août de l'an 1392, comme il traversait une forêt du Maine, se rendant en Bretagne, un homme de mauvaise mine, vêtu d'une cotte blanche, s'élance soudain d'un taillis, saisit lo cheval du roi par la bride et s'écrie d'une voix formidable : « Arrête, noble roi ; ne chevauche pas plus avant, tu es trahi ! » On accourt. L'homme lâche prise, mais il continue de suivre Charles, en poussant toujours son cri lugubre : « Tu es trahi ! tu es trahi ! » Au sortir de la forêt, on se trouve dans une plaine sablonneuse, brûlée en ce moment par un torride soleil d'été. La cavalcade était morne et silencieuse. Tout à coup, un cliquetis d'acier entrechoqué résonne derrière le roi : un chevalier, qui dormait, venait de laisser tomber sa lance sur le casque d'un autre. Charles tressaille, se retourne, et, tirant son épée, il court sus à son frère, en s'écriant : « Aux traîtres ! ils veulent me livrer ! » Le duc réussit à se mettre à couvert, mais, avant qu'on eut pu désarmer le roi, quatre hommes avaient péri. Charles était fou. Quelque temps après, dans un de ses moments de dôrailucidité, il donnait une fête à son hôtel Saint-Pol, à Paris. On lui avait mis dans la tête de se déguiser en satyre, et cinq jeunes gens de la cour avaient fait comme lui. En manière de peau, on colla sur eux une toile enduite de poix-résine avec une toison d'étoupes par-dessus. Le roi, dans le même accoutrement, menait en laisse les cinq chevaliers attachés l'un à la file de l'autre. Pendant qu'on dansait, quelqu'un, pour faire peur aux dames, mit le feu aux étoupes; En un clin d'œil, les jeunes gens ne furent que flammes. On ne sauva que le roi, grâce à l'idée qu'eut la duchesse de Berry de le couvrir prestement
de sa robe ; mais ce nouveau coup abattit entièrement sa raison. Ici encore, son premier mouvement de terreur amena dans son esprit la pensée de son frère. Use ' avGYQiienvoulté, et tout le monde, à la cour, le croyait avec lui. Il se voyait dans ses armes sous la figure d^un lion percé d'un glaive : « Ah ! s'écriait-il dans ses heures de crise, si quelqu'un de la société cause mes souffrances, je le conjure au nom de J.-G. de ne pas me torturer davantage. Qu'il ne me fasse pas tant languir ; qu'il me tue tout de suite ! » Puis, s'adressant au duc* d'Orléans, il implorait sa pitié, le suppliant de retirer l'épée dont il avait, disait-il, le cœur transpercé. On appela de Guienne un magicien, qui s'était vanté de le guérir au moyen de formules tirées d'un grimoire qu'il disait lui venir directement d'Adam. Ce grimoire, qu'il di'^'^QlmX Simagorad, Dieu l'avait lui-même mis entre les mains du premier homme, pour le consoler de la perte d'Abel. La puissance des formules cabalistiques ayant échoué contre le mal, on renvoya lé charlatan, au bout de six mois d'inutiles efforts, et on le remplaça par deux moines, qui ne furent pas plus heureux. Un astrologue d'Angers du nom de Jacques ayant lu dans les astres que ces moines cherchaient plutôt à faire mourir le le roi qu'aie guérir, on leur coupa la tète.
On voit par ces exemples que le recours à la magie envue de bonnes fins étaittouj ours tenu pour légitime, nonobstant l'opposition de l'Église. On ne cessait de distinguer entre les bons et les mauvais sortilèges. Cette distinction, du reste, qui aurait singulièrement attiédi la flamme des bûchcrS;, si l'Église ne l'eût combattue d'estoc et de taille, n'était pas nouvelle. Constantin, par une loi plus païenne que chrétienne, avait établi que les opérations magiques ne devaient être punies que lorsqu'elles avaient pour but de nuire ; employé, au contraire, comme moyen thérapeutique,
remède à un mal ou simple préservatif, le sortilège était innocent ^ Selon la foi chrétienne, la magie est' absolument démoniaque, c'est-à-dire diabolique, depuis que les anciens démons du paganisme, agathodémons comme cacodémons, sont devenus des diables. Sous toutes ses formes, elle est impie, sacrilège, finalement hérétique. Gomme telle, elle doit être punie, indépendamment de l'objet, bon ou mauvais, qu'elle peut poursuivre : la pratique des tribunaux d'inquisition et des cours qui s'y substituèrent n'a jamais fait la distinction. La folie du roi Charles VI ayant, néanmoins, déterminé de nouveau, à cet. égard, un courant d'idées contraire à l'orthodoxie, comme nous venons de le voir, la Sorbonne jugea qu'il était temps d'intervenir. Dès 1398, la faculté de théologie de PariS;, pour couper court à « certaines superstitions nouvelles, » — quibusdam superstitionihus noviter exortis, — prit une décision portant, entre autresBchoses, ce qui suit :
« C'est une erreur de croire qu'il soit licite d'user de pratiques magiques ou de toutes autres superstitions défendues de Dieu et proscrites par l'Église en vue d'une bonne fin quelconque, parce que, suivant l'Apôtre, il ne faut pas faire le mal pour en tirer un bien.
» C'est une erreur de croire qu'il soit licite ou môme permis de repousser les maléfices par des maléfices.
)) C'est une erreur de croire qu'user de pareils
\. Eorum est scienlia pimienda el severissimis merilo legibus vindicanda, qui magicis accincli arlibusaut conti'à saliitoin liominum molili aut pudicos animos ad libidiiiem dcflcxisse detegentur. Nullis vero criminibus iriiplicanda sunt remédia humanis qiiaîsila coi'poribus aut in agi-estibiis locis Innocenlcr adhibita suiïi'ag'ia, ne maturis vindemiis metucrentui- imbrcs, aut venlis graadinisque lapidatione quaterentiir: quibus non cujiisquam salus, aut iieslimatio laiderelui-, sed quoriuu proficei-ent acliis, ne divina mimera et labores hominum sternerentur. Cad. Just.lX. Tit. 18. 4.
moyens ne soit pas sacrifier aux démons et consoquem ment faire acte damnable d'idolâtrie.
» C'est une erreur de croire que des paroles sacrées, certaines prières dévotes, des jeûnes^ des immersions, la continence corporelle, la célébration de messes, et autres œuvres de l'espèce des bonnes, qui accompagnent de semblables pratiques, leur enlèvent leur caractère mauvais plutôt qu'elles ne l'empirent ; car, par là, les choses saintes, Dieu lui-même en l'Eucharistie^ peuvent être sacrifiés aux démons, et le Diable y pousse, soit pour être en cela honoré à l'égal du Très-Haut, soit pour cacher ses ruses, soit pour prendre dans ses fîhîts et perdre plus facilement et plus sûrement les simples.
)) C'est une erreur de croire que lesdites pratiques sont bonnes, agréables àDieu, et qu'il estlicite de le? employer^ parce que par elles quelquefois ou souvent il arrive selonce que demandent ou recherchent par là ceux qui y ont recours, et parce qu'il en est quelquefois résulté un bien.
)) C'est une erreur de croire qu'il y ait de bons démons ; qu'il y en ait qui sachent tout, d'autres qui ne soient ni damnés ni sauvés. »
Dans cette même résolution, la Sorbonne condamne un certain nombre de pratiques magiques ou superstitieuses aussi absurdes les unes que les autres. Ce ne fut pas, néanmoins, cette absurdité qui détermina son jugement. Ce qu'elle anathématisa, comme blasphématoire et impie, ce fut de croire que, indépendamment de toute permission divine et par la seule vertu qui leur est inhérente, ces pratiques puissent forcer la main au Diable et le contraindre d'opérer en conséquence.
Six ans après, en 1404, un synode de Langres, statuant sans doute d'après les principes posés par la faculté de théologie de Paris en sa « délibération »
du 19 septembre 1398, proscrivait les remèdes et cures magiques comme contraires à la foi chrétienne, tout en se contentant, néanmoins, d'édicter de simples peines canoniques contre ceux qui y auraient eu recours. Et deux ans plus tard, en 1406, à Toulouse, treize personnes, convaincues de pratiques de ce genre, ne furent condamnées qu'à des amendes en argent, au jeûne et à d'autres «bonnes œuvres », Mais ces adoucissements relatifs de -pénalité ne furent guère que de rapides éclairs. Dès que, à la cour, on cessa de recourir aux remèdes magiques, et que la réaction, provoquée par l'inanité de ces moyens, eut fait abandonner la distinction rappelée plus haut, le chômage momentané du bourreau cessa aussi.
Il eût été désirable pour l'honneur de l'Église que cette distinction se fût prolongée ; la puissance ecclésiastique n'aurait pasàson.comptele plusgrand crime judiciaire peut-être qui ait été commis. Un des jugements les plus iniques de toute l'histoire a été un jugement ecclésiastique : on ne saurait l'oublier, en France surtout, où au culte de la sainte victime demeure attaché le salut de notre nationalité. Le procès de Jeanne d'Arc fut un procès de sorcellerie ; on la condamna et elle mourut comme magicienne et hérétique relapse. Je n'insisterai ici que sur ce point capital, renvoyant pour le reste à notre Histoire nationede. Encore serai-je bref, pour ne pas charger mon récit de faits connus de tout Français qui a une mémoire.
LaPucelle venait d'être prise à Gompiègne. Gomme Jean de Luxembourg, entre les mains de qui elle avait été mise, hésitait à la livrer aux Anglais, ceuxci imaginèrent^ pour l'avoir, de faire intervenir l'autorité de l'Église. Ils s'adressèrent à l'inquisiteur de France, le dominicain Martin. Cet inquisiteur écrivit au duc Philippe de Bourgogne et à Jean de Luxembourg, pour leur réprésenter que^ la prisonnière
étant x)éhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant l'hérésie^ leur devoir était de la remettre en son pouvoir. L' « aime et inclyte » Université de Paris, ainsi qu'elle se qualiflait, appuya la requête. Elle écrivit, de son côté, aux deux mêmes personnages, pour demander, au nom de l'Église, que Jeanne fût traduite devant un tribunal ecclésiastique comme suspecte de magie et de sortilège. Ces démarches n'ayant pas abouti, les Anglais s'adressèrent à l'évêque de Beauvais. Le duc de Bedfort et le cardinal de Winchester, au nom du roi d'Angleterre, « lui firent remonstrer que ladite Pucelle estoit d'art magique et diabolique, et qu'elle estoit hérétique ; qu'elle avoit été prise en son diocèse et qu'elle y estoit prisonnière, que c'estoit à lui à en prendre connoissance et en faire justice, et qu'il devoit sommer ledit duc de Bourgogne et ledit Luxembourg de lui rendre ladite Pucelle, pour faire son procès. » L'évoque, un ancien cabochien,toutdévoué àlacause anglo-bourguignonne, s'empressa de déférera l'instance, que l'Université de Paris appuya, comme elle avait appuyé les sommations de l'inquisiteur Martin. Danslaseconde lettre qu'elle écrivit au duc, cette misérable corporation osa dire que la foi catholique, la France, toute la chrétienté seradent en très grand péril, si Jeanne était relâchée sans « convenable réparation » ; la gloire de Dieu et le salut du royaume, ajoutait-elle, exigeaient qu'elle fût livrée au pouvoir ecclésiastique et remise à l'évoque de Beauvais, son juge naturel. Jean de Luxembourg, que l'appât d'une forte rançon tentait singulièrement, d'ailleurs, ne résista plus. Malgré lesprières de sa femme et de sa sœur, qui le supplièrent à genoux et avec larmes de ne pas abandonner la malheureuse enfant à ses bourreaux, il céda, et Jeanne fut livrée. Du château de Beaurevoir, d'oiielle avait essayé de s'évader au péril de sa vie, on la con-
duisifc à Arras, où se consomma le marché. De là elle fut transférée au Grotoi^ à l'embouchure de la Somme, et du Crotol à Rouen, sans que le roi de France eût rien fait pour secourir son sauveur, sans que l'archevêque de Reims^ qui, en sa qualité de supérieur hiérarchique de l'évoque de Beauvais, avait le droit d'intervenir, eût fait entendre la moindre parole de protestation.
On était en novembre 1430. Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la conclusion du troc infâme. L'Université de Paris, trouvant que l'affaire ne marchait pas assez vite, écrivit à l'évêque de Beauvais pour lui reprocher sa lenteur, et demanda en môme temps au roi d'Angleterre que le jugement lui fût confié. Pour l'honneur de Paris, cette demande ne fut pas agréée. L'évêque Gauchon, stimulé autant qu'humilié par les reproches d'un zèle rival, se mit aussitôt à l'œuvre. Pour former son tribunal, il eut recours à cette môme Université, qui lui envoya ses membres les plus en renom. La cour fut composée de quatre-vingt-quinze assesseurs, tous évoques, abbés, docteurs, licenciés ou bacheliers en théologie, qu'on appelait à tour de rôle et dont soixante siégèrent quelquefois ensemble. Deux médecins, invités à prendre siège parmi les juges, refusèrent d'abord ; mais on leur fît entendre que ce refus pourrait avoir pour eux des conséquences graves, et ils cédèrent. Tout ce monde, néanmoins, n'eut que voix consultative en l'affaire ; l'évêque de Beauvais et le vicaire de l'Inquisition de Rouen, un nommé Jean Le Maître, s'étaient réservé le droit de prononcer la sentence. Encore ce dernier, un homme faible et craintif, qui s'était longtemps dérobé à cette dure charge, se contenta- t-il d'opiner du bonnet.
Après avoir obtenu du chapitre de Rouen, — le siège était vacant à cette époque, — territoire et juridiclion pour instrumenter dans un diocèse qui n'était
pas le sien, Gauchon ouvrit la procédure. Le 20 février 1431, Jeanne fut tirée delà cage de fer, où depuis trois mois on la tenait enfermée la chaîne au cou, aux pieds et aux mains, dans une tour de l'ancien château de Philippe-Auguste, et comparut pour la première fois devant ses juges. Ce premier interrogatoire eut lieu dans la chapelle du château ; les autres audiences furent tenues en différentes salles de la même forteresse. Les chefs d'accusation, au nombre de douze principaux, étaient tous d'un ordre ressortissant aux cours ecclésiastiques. On accusait la sainte fille ; d'avoir affirmé qu'elle avait des communications avec les puissances célestes, tandis qu'elle avait, au contraire, invoqué les démons ; d'avoir erré en la foi et refusé de se soumettre au jugement de l'Eglise militante ; d'avoir porté l'habit d'homme et exercé l'état militaire. Nous ne suivrons pas ce procès dans ses différentes phases. Qu'il nous suffise de rappeler que, après avoir rétracté une abjuration que lui avait arrachée l'excès de ses souffrances, elle fut condamnée à mort. La sentence que prononça l' évoque de Bèauvais était ainsi conçue : « Nous te déclarons relapse et hérétique, rejetée et retranchée de l'Église, et te livrons à la puissance séculière, la priant de modérer son jugetnent à ton égard, en t épargnant la mort et la mutilation desmemhres. » La puissance séculière n'eut rien à modérer; elle ne prononça pas de sentence après celle de l'évoque, de sorte que la formule' inquisitoriale, malgré sonodieusehypocrisie, n'arrive point ici à donner le .change : le jugement et la mort de la l*ucelle furent l'œuvre d'un tribunal ecclésiastique. Lorsque, en allant au bûcher, Jeanne, à la vue de Pierre Gauchon, s'écria: « Évoque, c'est par toi que je meurs ! » elle résuma dans ce peu de paroles ce qui était la vérité, ,1e sais qu'il y a, dans tout cela, une grosse part à faire aux passions politiques du
temps, aux haines de parti, à la peur et à la servilité ; mais ces considérations, non plus que les criminelles violences de l'autorité anglaise, n'enlèvent rien au caractère du jugement ; elles ne font que donner plus de relief à la méchanceté des uns et à la lâcheté des autres .
Tandis qu'on faisait le procès à la Pucelle, deux femmes, ivres de son martyre, se mirent à prêcher j dans les environs de Paris, une sorte de croisade pour ' sa délivrance. Le moment n'était guère propice, dans les lieux où se produisait le mouvement de réaction : la capitale, dévouée à la faction bourguignonne et aux Anglais, qui avait célébré la capture de Jeanne par. des feux de joie, des Te Deum et des carillonnements de cloches, et qui, après le supplice de l'héroïne, devait en rendre grâces à Dieu en une procession générale, Paris, dis-je, ne paraissait pas d'humeur à laisser faire. Les deux pauvres missionnaires furent arrêtées. Traduites devant l'inquisiteur de France, l'une d'elles prit peur et avoua qu'elle était poussée par le Diable, l'autre persista dans ses nobles sentiments et fut brûlée vive ^
La fin du XIV° siècle et les commencements du XV° ne furent pas moins agités de la manie démoniaque à l'étranger qu'en France. De l'autre côté de la Manche, l'épileptique Henri IV, qui, entouré de conspirateurs, voyait partout la main du Diable, faisait emprisonner comme sorcière la reine Jeanne de Navarre, sa femme. Quelques années après, sous le règne du faible Henri VI, les ressentiments de la reine Marguerite d'Anjou contre le duc de Glocester, qui avait tout fait pour empêcher le mariage de son neveu avec cette princesse, eurent, entre autres, pour conséquence, de fournir au cardinal de Win-