‹ Le diable [microform]Chapitre 153 sur 182 · Nider, Formicarius · texte numérisé non relu

Nider, Formicarius

chester une nouvelle occasion d'exercer son talent de dénicheur de sorcières : on sait le rôle que joua ce prince de l'Église dans le procès de Jeanne d'Arc, Dès son arrivée en Angleterre, la jeune reine accorda naturellement ses préférences à ceux qui l'avaient appelée au trône. Le duc de Glocester, écarté des conseils du roi, en eut un grand dépit. Irrité de l'affront, il dénonça son oncle au parlement comme coupable d'une foule de crimes : son mémoire ne contenait pas moins de vingt chefs d'accusation. Mais le Parlement repoussa la plainte. Pour se venger, le cardinal de Winchester, qui connaissait mieux son temps et savait, par expérience, de quelle façon on pouvait plus sûrement alors perdre un ennemi, accusa la femme du duc, sa nièce, d'avoir voulu par envoultement attentera la vie du roi. De concert avec un prêtre du nom de Roger BolinghrockC;, depuis longtemps suspect de nécromancie, et une sorcière appelée Marie Jordan, la duchesse de Glocester aurait, d'après l'accusation, exposé à un feu lent une effigie de cire représentant Henri VI. A mesure que la cire fondait, les forces du prince devaient diminuer, et sa mort était au bout de la liquéfaction. Le roi, il est vrai, survécut à l'attentat, mais il lui en resta une faiblesse d'esprit, qui, sans dégénérer en folie furieuse, comme celle de Charles VI, se maintint jusqu'à la lin à l'état d'imbécillité. Gomme, en ce tempslà, les maladies, surtout celles des souverains, étaient généralement attribuées à des maléfices, qui donc pouvait avoir amené celle de Henri, sinon ceux qui y avaient intérêt? /s /eaY cuiprodest. En attendant qu'on mîtla main sur le duc, on se saisit donc de sa femme. Traduite devant la cour, la duchesse fut déclarée coupable et condamnée à être traînée, trois jours de suite, dans les rues de Londres un cierge à la main, la tête et les pieds nus ; puis on l'enferma dans une

prison, où elle resta Jusqu'à la fin de ses jours. Quant à ses complices, Roger Bolingbrocke et Marie Jordan^ ' le premier fut pendu et la seconde brûlée vive sur ce même marché de Smithfield où avait eu lieu, sous les règnes précédents, l'exécution de tant d'hérétiques Lollards. Une fois débarrassé de sa nièce, le cardinal de Winchester put librement opérer contre son neveu, le duc de Glocester, dont ^influence et le crédit venaient d'être amoindris considérablement par la condamnation infamante et l'odieuse pénitence publique de sa malheureuse femme. Il l'acusa de haute trahison, avec complicité dans les sortilèges de la duchesse. Un parlement, convoqué à Saint-Edmonsbury tout exprès pour le juger, le condamna à un emprisonnement perpétuel dans un cachot obscur. Il y mourut au bout de quelques jours, étranglé ou étouffé, selon quelques-uns. Le cardinal deWinchester ne survécut que six semaines à ce jugement ; mais, en disparaissant, il légua à l'Angleterre l'interminable guerre des deux Roses, dont un procès de sorcellerie^ comme on voit, provoqua en quelque sorte l'explosion.

A Berne, dès le commencement du XV° siècle, la justice séculière condamna au bûcher plusieurs sorciers et sorcières, qui furent brûles vifs.

De cette époque date un livre qui a longtemps fait autorité, en matière de sorcellerie, le Formicarnis du frère dominicain et inquisiteur Jean Nider, un des chefs spirituels de la fameuse croisade contre les Hussites qui mit la Bohême à feu et à sang. Nider avait assisté, en 1414, au concile de Constance, et, en 1431, à celui de Baie comme député de son ordre. Cette dernière assemblée, dont il fut une des lumières, lui Confia plusieurs missions importantes, celle, entre autres, de convertir les Taborites, Son livre peut donc être tenu pour le compendium de la doctrine théologique en cours dans les conciles touchant la

question. Il dit lui-même s'être inspiré, au point de • vue du droit, des autorités les plus orthodoxes. Pour les faits qu'il cite et auxquels il croit, en vertu de cette même doctrine, il les avait appris d'un juge de Berne et d'un moine bénédictin de Vienne en Autriche, qui, avant sa conversion, avait été très habile magicien. Or, d'après ce livre et, conséquemment, dans l'opinion et suivant la foi orthodoxe des conciles, la sorcellerie, sous quelque forme et à quelque fin, bonne ou mauvaise, qu'on la pratique, doit être tenue pour un véritable culte rendu au Diable ; c'est à la fois une apostasie, une hérésie et une idolâtrie. Les traits principaux qui la caractérisent sont les suivants : renoncement à Dieu, à Jésus-Christ; à la Vierge, aux saints et au baptême ; pacte avec Satan ; réunions où le Diable paraît sous différentes formes, transport à travers les airs ; production de la grêle et des orages ; pouvoir de détruire les moissons, d'arrêter le galop ou le trot des chevaux, d'inspirer la haine ou la concupiscence charnelle, de nouer l'aiguillette, stériliser les unions, tuer le fœtus dans le sein de la mère, changer l'homme en bête, etc. Nider croit aux incubes et aux succubes, dont il prouve la réalité par le témoignage de saint Thomas d'Aquin. A l'appui de cette savante doctrine, il cite le fait que j'ai rappelé, d'après lui, au chapitre V de la première partie de cet ouvrage. Lafoule de prostituées que l'appât del'argent ecclésiastique attira au concile de Constance, Nider déclare doctoralement que ce n'étaient que des démons succubes. Quant aux incubes, dont les exemples abondent, il n'hésite pas à voir une confirmation de l'opinion de saint Thomas à leur égard dans ces paroles de saint Paul : « La femme doit avoir un voile sur

1. Débet mulier potestatem habere supra caii ut propte?' angelos. Cor. XI, 10.

la tête à cause des anges ^. » Nider dit, en effet, que beaucoup de catholiques estiment que par « anges » il faut entendre ici les démons incubes.

Vers la même époque, le pape Eugène IV écrivait à tous les inquisiteurs, pour stimuler leur zèle contre la sorcellerie. Dans sa lettre, le pontife ne dit rien des incubes, mais il insiste sur le culte rendu au Diable, sur le pacte, le transport à travers les airs, la puissance d'infliger des maladies et de les guérir, de produire la grêle et les orages, etc., tout autant de signes auxquels, dit-il, on peut reconnaître les sorciers. Il autorise les inquisiteurs à procéder contre eux « sommairement, simplement, tout uniment et sans bruit ni forme de jugement ^, «et, s'il le faut, livrer les coupables au brasséculier. Gettelettre, conçue comme circulaire, quoique, à raison de l'état où se trouvait alors l'Église, elle n'ait pu être envoyée comme telle, paraît dater de 1437. Elle est de l'année même où, dans sa 26" session, le concile deBàle signifiait au pape d'avoir à comparaître devant la sainte assemblée pour s'y justifier de son « infidélité » sous peine, en cas de refus, de voir procéder contre lui selon toute la rigueur des canons. La guerre était ouverte entre le concile et le pontife, et celui-ci commençait à ne plus voir dans les Pérès deBâle que des agents du Diable, Dans un décret du 4 septembre 1439, en date de Florence, où il renouvelle celui qu'il avait édicté contre eux l'snnée précédente à son concile de Perrare, il traite leur assemblée de « brigandage, où se sont donné rendezvous tous les démons de l'univers pour mettre le comble à l'iniquité et jeter l'abomination de la désolation dans l'Église de Dieu ». Le pape ne croyait cerfcainernent pas, en s'exprimant ainsi, faire une figure de rhétorique ; c'était bien à la lettre qu'il employait

1. Summarie, simplicitev d. de ■piano ac sine sli-epifu el: fujuru judicii.

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le terme de démons. A ses yeux, quoiqu'il ne le dise pas, les Pères du concile de Baie faisaient sans doute, comme incubes, le pendant des succubes que les mômes Pères, au témoigne de Nider, démasquèrent à Constance: simlliasimilibiis obstantia.

Il y a donc tout lieu de conjecturer que ces préoccupations de magie diabolique, dans l'esprit d'Eugène, ne furent pas étrangères à l'idée de la circulaire que je viens de rappeler.

Le successeur de ce pape, s'étant aperçu que l'éclat des recommandations de son prédécesse ur avait été singulièrement assoupi par le bruit de la lutte, crut devoir les renouveler. En 1451, il adressa une bulle au grand inquisiteur de France, pour l'autoriser à procéder directement, sans la participation de l'autorité diocésaine, contre tous magiciens et devins, dussent-ils même ne pas être ouvertement hérétiques: etiamsi haereshn non sapiant manifeste. Cette bulle ne tarda pas à porter ses fruits. Deux ans après, en 14S3, un prêtre distingué du diocèse d'Évreux, du nom- de Guillaume Edelin ou de Line, docteur de Sorbonne et prieur de Saint-Germain-en-Laye, tomba victime de l'interprétation qui en fut faite. Cet honnête homme, s'autorisant de l'exemple de saint Agobard, de Jean de Salisbury et d'autres pieux personnages antérieurs à saint Thomas d'Aquin, avait cru pouvoir prêcher que tout ce qui se racontait sur le sabbat et les sorcières n'était que fable et pure imagination ; que cela ne pouvait être, et qu'il ne fallait pas y croire. C'est le chef que Bodin et les autres démonographes catholiques relèvent contre lui. Or, dès cette époque comme plus tard, au temps de ce même Bodin, « il n'y avait que des hommes subornés par Satan qui pussent mettre publiquement en doute la réalité de la sorcellerie * ». Edelin fut donc arrêté et traduit de-

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