Bodin, Vémojiomcoiie, Tpvéhce
vant une cour inquisitori aie. Là, le malheureux, cédant à la torture, se reconnut coupable de tout ce qu'on voulut. Il était, avons-nous dit, docteur et prieur d'une paroisse importante. Sa prédication^ appuyée de l'autorité de pareils titres, pouvait avoir des conséquences graves pour le travail d'inquisition ; il fallait à tout prix obtenir une confession qui en paralysât l'effet. On ne dut rien négliger pour cela. La surveille de Noël, « en la cité d'Evreux, dit Mathieu de Goucy, il fut eschauffaudé (monté sur un échafaud) et preschiô publiquement, puis condamné à demeurer perpétuellement es prisons de Fevesque d'icelle cité. » Il avoua s'être donné « àl'ennemy d'enfer pour accomplir ses délices mondaines, et par espécial pour faire son plaisir d'une dame chevaleresse (chanoinesse) ; et s'estre mis en telle servitude de l'ennemy qu'il lui convenoit estre en certain lieu toutes les fois qu'il y estoit invité, auquellieuils avaient accoustumé de faire leur consistoire ; et ne lui failloit que monter sur un balai pour estre prestement transporté là où ledit consistoire se faisoit. Et co-nfessa ledit maistre Guillaume;, de sa bonne voulenté, avoir fait hommage à l'ennemy estant en espèce et semblance d'un mouton, en le baisant par le fondement K » Qu'un homme aussi sensé que paraît avoir été le docteur Edelin ait confessé de sa honne voulenté, c'est-à-dire, librement et sans contrainte, avoir voyagé à travers les airs, monté sur un manche à balai, quils transportait en quelques secondes partout où il lui convenait d'aller ; avoir au sabbat vu et adoré le diable sous forme d'un mouton la queue en trompette, et l'avoir dévotement baisé sous cette queue, ce serait déjà de fort difficile créance^ malgré l'autorité que l'esprit de parti se plaît à accorder ici aux radotages du continuateur de Monstrelet,
1. Chroniques d'EnguerrancI de Monstrelet, tome III. édit. de 1572.
si nous n'avions des milliers d'exemples de cette même bonne voidenté dans les myriades de procès de sorcellerie qui suivirent. Grâce à cette confession, néanmoins, on lui épargna le bûcher, se contentant de le condamner au pain et à l'eau dans une basse-fosse pour le reste de ses jours. Après lecture du jugement et une admonestation de l'inquisiteur, qui lui. reprocha d'avoir abusé de son ministère sacré en osant, sous l'inspiration et au profit du Diable, prêcher au peuplequelamagie n'était qu'illusion^, lemalheureux « fut enferré et mené en la fosse pour faire pénitence du très horrible cas qui lui estoit advenu ^ » . Il ne mit pas, du reste, longtemps à y pourrir ; la grande redresseuse de tous les torts eut pitié de son martyre et retira son âme du cloaque de la vie au bout de quelques semaines.
Un livre de grossier fanatisme, qui parut peu après la mort d'Edelin, le Flagellum hsereticorum. fascinoriorum, du dominicain Nicolas Jaquier, explique fort naturellement le procès fait à cet infortuné docteur. Dans la préface de ce livre, Jaquier dit que, en le publiant, il a surtout en vue de couper court à un danger, celui que font courir à la foi chrétienne une foule de gens qui prétendent, sur une fausse interprétation du canon EpiscopP , que le sabbat diabolique, avec toutes ses criminelles orgies, n'est qu'une illusion et un rêve. « On trouve, dit-il, indigne de la souveraine bonté de Dieu qu'il ait pu donner aux démons une si grande puissance de nuire aux hommes, comme serait le cas, s'il fallait croire aux déclarations des sorcières.» C'est donc pour répondre à un besoin de circonstance et faciliter le travail de l'Inquisition, que notre jacobin, inquisiteur lui-même, « après avoir
■1. Jaquier, Flagellum liirreticonim fascinoj'iorum, G. 4.