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du corps. Ce signe, en latin signum diabolicum^ va jouer désormais un rôle essentiel dans les procès de sorcellerie.
Un an après la publication du Flagellum hdereticorum parut le Fortalîtium fidei^ d'Alphonse. Spina. Celui-ci est un peu plus réservé que Jacquier ; il croit, avec le csinon Episcopi, que le transport à califourchon sur un manche à balai et le voyage à travers les airs ne sont véritablement qu'une illusion, ce qui ne l'empêche pas de déclarer dignes du feu les sorciers et sorcières qui osent dire s'être laissé trimbaler de la sorte. Le bourreau n'yperdaitdonc rien. Il est de fait que, s'il y a eu divergence d'opinion entre les théologiens touchant ce genre d'aéronautique, ils ne s'en sont pas moins accordés avec ensemble à le traiter, dans la pratique, comme une réalité. Du reste, tout en faisant de la chose une illusion, Spina a soin d'ajouter que cette illusion est produite par le Diable luimême, sur le désir exprimé par les sorcières, et que, par conséquent, elle est aussi criminelle que si le voyage eût effectivement eu lieu. « La vérité est, ditil, que lorsque . ces méchantes personnes veulent se procurer d'aussi abominables fictions, elles se consacrent au Diable au moyen d'onctions et de paroles magiques ; aussitôt le Diable les endort et les conduit fantastiquement partout où elles ont désiré aller. Leurs corps demeurent, cependant, en place, mais sans aucune sensibilité, et le Diable les couvre de son ombre. Quoiqu'elles n'aient jamais bougé corporellelement du même endroit, elles n'en ont donc pas moins coopéré à tous les actes diaboliques auxquels s'est prêtée leur imagination. » Cette doctrine mitigée, plus dangereuse encore que la grossière opinion du transport réel, n'était pas nouvelle. Saint Augustin l'avait professée, comme nous l'avons vu ; saint Thomas l'avait enseignée, et tous les théologiens, y
compris ceux de nos jours, y ont adhéré, sans oser, toutefois, hâtons-nous de le reconnaître» engager absolument la responsabilité du sujet dans la fascination du Diable. Le même Spina fait encore mention du "sabbat : « 11 y a, dit-il, beaucoup de femmes perverses, en Dauphiné et en Gascogne, qui affirment avoir dès réunions de nuit dans une certaine lande déserte. Là, sur un roc, trône un sanglier vulgairement appelé el boch de Biterne et que l'on adore, le baisant au derrière. Les inquisiteurs delà foi ont pris beaucoup de ces femmes, qu'ils ont fait brûler. J'ai vu de mes propres yeux, dans la maison de l'Inquisiteur de Toulouse, des peintures représentant la scène de l'adoration de ce sanglier. »
L'année môme où parut ce dernier livre, commença dans l'Artois cette série de noires folies qui maintinrent si longtemps en défaveur le nom de nos bons et honnêtes Picards.
Vers la Toussaint de l'an 1459, l'inquisiteur de la foi en Picardie, lé jacobin Pierre le Broussard, fit arrêter à Douai une « femme de folle vie, « appelée Deniselle. Conduite devant les échevins de cette ville, elle désira naturellement savoir ce qu'on lui voulait. Il lui fut répondu qu'on le lui dirait en temps et lieu. Quelqu'un, néanmoins, lui ayant demandé «< par manière de gaberie » si elle ne connaissait pas un ermite appelé Robinet de Vaux, elle parut se troubler : « Et que chechy? s'écria-t-elle. Guide-t-on que je sois vauldoise ? » Ce Robinet de Vaux était une sorte de moine solitaire, natif d'Hébuterne en Artois, que les jacobins, lors de la réunion du chapitre général de leur ordre, avaient tout récemment fait brûler vif à Langres. Avant de l'exécuter, on avait, au moyen de la torture, obtenu de lui les noms d'un certain nombre de complices vrais ou supposés. Parmi eux se trouvaient cette Deniselle et un peintre
du nom de Jean Lavite, dit « Abbé de peu de sens ». A son retour du chapitre, Pierre le Broussard fît immédiatement saisir la femme ; quant à l'homme; on ignorait son domicile. De Douai on conduisit Deniselle à Arras, où elle fut écrouée dans les prisons de Tévêché. Elle y « fust interrogiée et par plusieurs fois mise à la torture par devant les vicaires 'de l'évesque, nommés maistre Pierre du Hamel, archidiacre d'Ostrevan, maistre Jehan Tienbault, chanoine et officiai, maistre Jehan Pochon, aussi chanoine, et maistre Mathieu du Hamel, secrétaire de l''évesque et aussi chanoine d'Arras. Et avec eux se boutta àinterrogierla dite Deniselle maistre Jacques Dubois, docteur en théologie, aussi chanoine, et doyen en l'église d'Arras, de l'âge de trente-quatre à trente-cinq ans ; et fust icelui maistre Jacques qui prist plus de peine à interrogier ladite Deniselle sur le fait de vaulderie ». Les tortionnaires étaient, comme on voit, tous gens d'Église, chanoines ou docteurs. Ils firent avouer ou plutôt dire à Deniselle tout ce qu'il leur plut. Après (( avoir esté par plusieurs fois mise à la géhenne », elle confessa « avoir esté en vaulderie, où elle avait vu plusieurs personnes, entre autres ledit maistre Jehan Lavite, Abbé de peu de sens ». Ce Jean Lavite, tout^ la fois peintre, poète, rhétoricien, comme on disait alors, un peu musicien et peut-être médecin au besoin, paraît avoir été un de ces joyeux boute-entrain de village qui sont de toutes les fêtes, se mêlent à tout, savent tout et ont réponse à toutes les questions. Il était fort recherché du petit monde, bien venu en tous lieux, dit le chroniqueur ; « car ilfaisoit chants et ballades, et les disoit devant les gens ; par espécial avoit fait plusieurs beaux dictiers à l'honneur de la glorieuse Vierge Marie, et pour ce on l'avoit chier. Mais à chacune fois qu'il disoit ou lisoit aucuns dictiers ou ballades à l'honneur de Dieu et de Nostre-
Dame, ou de quelques saints ou saintes, quand il avoit tout dit, à la fin il ostoit son cappei ou capperon, et disoit : « N'en déplaise à mon maître, » comme aucuns certifioient. » Il avait alors soixante-dix ans. D'habitude il demeurait à Arras, mais en apprenant la dénonciation dont il venait d'être l'objet, il s'était hâté de déguerpir. On ne tarda pas, cependant, à découvrir son refuge. « L'inquisiteur de la foi fit tant, « qu'on apprit enfin qu'il s'était retiré à Abbeville. On l'y fit saisir et, le 25 février, on le ramena à Arras, où il fut jeté, lui aussi, dans les prisons de l'évoque. A peine y était-il, que, pour n'avoir, dans la torture, rien à confesser ni personne à dénoncer, il essaya de se couper la langue avec un canif. Il ne put y arriver ; la douleur arrêta son bras à mi-chemin . Il se blessa, néanmoins, si fort, qu'il fut longtemps sans pouvoir parler ; « mais pour ce .on ne laissa point à l'interrogier par la géhenne et autrement, car il sçavoit bien escrire et mectoit sa confession par , escript ». Le malheureux, cédant à la torture, avoua donc, lui encore, « avoir esté en vaulderie et y avoir vu moult de gens, lesquels il nomma par noms et surnoms, et gens de touts estats, nobles, gens d'église et autres hommes et femmes, et entre autres un nommé Huguet Aymeri ou Aubry dit Patenôtre, barbieur (barbier), Jean le Febvre, sergeant d'eschevins, Jehanne Dauvergne, dame de Neuves-Estinnes, et trois filles de joie, l'une nommée Belotte, l'autre Vergengon, et latiercheBlancqminette. » Tout ce monde fu arrêté, emprisonné, et mis à la torture.
Effrayés des proportions que prenait la chose, les vicaires de l'évêque parurent disposés à y couper court. Après en avoir délibéré, ils décidèrent que les prisonniers seraient relâchés le jour de Pâques. Mais il y avait dans le conseil inquisitorial deux hommes qui ne l'entendaient pas ainsi, le doyen Jacques
Dubois et un frère mineur du nom de Jean Faulconier, docteur en théologie et évêque de Bairouth, « qui était suffragant de révôché d'Arras ». Ces deux zélotes s'opposèrent vivement à la délivrance des prisonniers et se portèrent partie contre eux ou, comme s'exprime le chroniqueur, pour la foi. Craignant, néanmoins, que Tévêché ne lâchât sa proie, l'intrépide doyen courut à Péronne, où se trouvait alors le comte d'Étampes, gouverneur du pays, et fit si bien auprès de ce soudard, qu'il l'amena à vouloir ce qu'il voulait .lui-même. Le comte d'Étampes le suivit à Arras et signifia brutalement aux vicaires de l'évoque « qu'ils fissent leur devoir desdites personnes arrêtées ou qu'autrement il s'en prendrait à eux ». Puis il retourna à Péronne. Les vicaires se le tinrent pour dit, et l'affaire reprit son cours. Les prisonniers, à savoir, Deniselle, Jean Lavite, Jeanne Dauvergne, Belotte,- Vergengon et Blancqminette, furent remis à la torture et avouèrent de nouveau « avoir estéen vauderieety avoirvu moult d'hommes, de femmes et gens de tous estats, riches et pauvres, et tant que sans nombre, comme on disoit. » Sur leur dénonciation, on arrêta plusieurs autres personnes, parmi lesquelles un nommé Jennein de Vevry, marchand de bois, âgé de quarante ans. Les vicaires de Févêque étaient de plus en plus embarrassés; l'opinion publique, encore insuffisamment travaillée ou terrorisée, s'émouvait, et l'on pouvait craindre quelque émeute. Avant de rien décider, et pour faire traîner la chose en longueur le plus longtemps possible, dans l'espérance, sans doute, de l'étouffer, ils envoyèrent à Cambrai la confession des prisonniers, « afin d'avoir conseil de ce qu'ils avoient à faire, à un maistre Gilles Garlier, docteur en théologie, âgé de soixante-douze ans ou plus, doyen del'ôglise Nostre-Dame, un des notables clercs
qui fust en chrestienneté, et à maistre Grégoire Nicolaï, chanoine et officiai de l'évesque de Cambrai, très-noble clerc, comme on disoit. » Ces théologiens furent d'avis qu'on ne devait point faire mourir les prisonniers, s'ils s'amendaient, à moins qu'ils n'eussent « commis quelque meurtre ou mal usé du corps de.Nostre Seigneur Jésus-Christ, c'est assçavoir du sacrement de l'autel ». L'évêque de Bairouth et le doyen Dubois protestèrent violemment contre cette opinion. Ils voulaient qu'on fît mourir, non seulement ceux qui avaient confessé avoir «. esté à la vauderie, » mais ceux encore qui, bien qu'ayant nié et résisté à la torture, auraient contre eux le témoignage de quatre personnes, fussent-elles les plus tarées du monde. « Et si firent iceux doyen et évesque moult grande diligence, adfin que touts fussent ards. » Ils allaient disant partout que le tiers delà chrétienté était infecté de vaudoisie ; qu'il y avait, dans la secte, des évoques, voire des cardinaux ; que si l'on n'y mettait ordre, ces gens-là pouvaient, à un moment donné, se trouver assez puissants « pour faire vilenies et desplaisir à touts ceux qui ne seraient point des leurs ;» que quiconque était accusé de ce chef, nul ne devait le défendre, ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, ni autres parents ou amis, « sur peine d'être pris vaudois. » Et quand «on arguoit contre eux, fussent clercs ou autres, disoient qu'on devroit prendre iceux comme suspects. » L'évêque de Bairouth qui, au jubilé de 1450, avait été à Rome pénitencier du pape, passait pour y avoir appris « moult de choses ». Il s'y était exercé surtout, paraît-il, à dépister les hérétiques et les sorciers. Son flair, à cet égard, était devenu tel, ^< que, quand il véoit les gens, il disoit et jugeoit s'ils avoient esté en ladite vauderie ou non. »
L'opinion ainsi préparée, les deux intrépides promoteursfirent de nouveau écrire parle comte d''Étampes
aux vicaires de l'évêque d'Arras d'avoir à expédier immédiatement l'affaire des vaudois. Les vicaires, désormais à la merci de Tévêque de Bairouth et du doyen Dubois, n'agirent plus que d'après leurs ordres. A leur requête, ils assemblèrent tous les clercs de la ville, docteurs, chanoines, chapelains, jacobins, frères mineurs, carmes et autres, à qui ils soumirent toutes les pièces de la procédure. Ces pièces vues et le conseil entendu, il fut décidé que les prisonniers, après pénitence publique, seraient livrés à la justice séculière, c'est-à-dire, au bourreau. Le lendemain, donc, 9 mai, un grand échafaud fut dressé dans la cour du palais épiscopal. On y hucha les malheureux, à savoirl'Abbé de peu de sens, Deniselle, Belotte Yergengon, Blancqminette et Jeanne Dauvergne : un septième, Jean Lefebvre, qu'on avait trouvé pendu dans sa prison, étant mort, on ne put y porter que son cadavre. Tous, y compris le cadavre du sergent d'échevins, avaient été coiffés d'une mitre « où estoit peincte la figure du Diable en telle manière qu'ils avoient confessé lui avoir fait hommaige ; et eux à genoux peincts devant le Diable ».
Au milieu d'un immense concours de peuple venu de dix à douze lieues à la ronde, l'inquisiteur Pierre le Broussard récapitula pathétiquement les crimes dont la torture avait obtenu l'aveu des pénitents présents : « Quand ils voulaient aller à la vauderie, dit- » il, d'un onguent que le Diable leur avoit baillé ils )) oignaient une verge de bois, ainsi que leurs palmes » et leurs mains, puis mettoient cette . vergette entre » leurs jambes, ettantost ils s'envoloient où ils vou- )) loient par-dessus bonnes villes, bois et eaux, et » les portoit le Diable au lieu où ils debvoient faire )) leur assemblée. En ce lieu ils se retrouvoient les » uns les autres, avec tables mises chargiées de vins » et viandes ; et illecq trouvoient le Diable en forme
» de bouc, de chien, de singe, et aucune fois d'homme. » Là faisoient oblation et hommaige audit Diable et )) l'adoroient, lui donnant les plusieurs leurs âmes et » tout oii du moins quelque chose de leurs corps ; puis » baisoient le Diable en forme de bouc au derrière, » avec chandelles ardentes en leurs mains. Et estoit » ledit Abbë de peu de sens le droit conducteur et le » maistre de les faire faire hommaige quand ils estoient » nouveaux venus. Après celle hommaige faite, mar- » choient sur la croix et racquoient de leur salive sus, » en dépit de Jésus-Ghristet delà Sainte Trinité ; puis » montroient le' eu devers le ciel et le firmament , en » dépit de Dieu, et après qu'ils avoient touts bien bu » et liiangié, ils prenoient habitation charnelle touts » ensemble ; et mesme le Diable se mettoit en forme )) d'homme et de femme, et prenoient habitation les » hommes avec le Diable en forme de femme, et le » Diable en forme d'homme avec les femmes ; et » mesme illecq commettoient le péché de sodomie, » de bougrerie, et d'autres crimes très fort puants et )) énormes, tant contre Dieu- que contre nature. » L'inquisiteur fit ensuite connaître à la foule, d'après les déclarations des coupables, la merveilleuse composition de l'onguent dont ils se frottaient les mains et frottaient le bâton sur lequel ils chevauchaient à travers les airs pour se rendre au sabbat. L'hostie . consacrée qu'ils recevaient à la communion, au lieu de l'avaler, dit-il, ils l'emportaient chez eux, et la mettaient dans un pot de terre avec des crapauds ; ils l'y laissaient jusqu'à ce que les crapauds l'eussent dévorée. Puis ils prenaient des os de pendus, qu'ils réduisaient en poudre, après quoi ils tuaient et brûlaient les crapauds eux-mêmes, dont ils mêlaient la cendre avec la poudre des os calcinés, du sang de jeunes enfants et différentes herbes. L'Abbé de peu de sens avait eu le privilège de cette fabrication ;
c'était lui, paraît-il, qui en avait le dépôt et la distribuait aux fidèles.. Quant aux lieux habituels de réunion, c'étaient le bois deMofflaines, celui de Maugart et un endroit appelé les HauteS-Fontaines, dans les environs d'Arras.
Son prêche terminé, l'inquisiteur, s'adressant aux pauvres mitres, leur demanda s'ils se reconnaissaient bien coupables des crimes mentionnés. Interrogés l'un après l'autre, ils répondirent tous oui. En conséquence, on leur lut, en français et en latin, la sentence qui les condamnait « comme pourris et non dignes d'estre avec les membres de sainte Église, » puis on les livra au bras séculier. Deniselle, qui était de Douai, fut remise à une délégation de la justice de cette ville, venue là pour la prendre. L'Abbé de peu de sens. Belette, Vergengon, Blancqminette, Jeanne Dauvergne et le cadavre de Jean Le Febvre furent rendus aux prévôts et échevins d'Arras, qui les voiturèrent « prestement à la halle de ladite cité, pour y être ards et leur corps ramené en poudre ». Avant de mourir^ voyant qu'il n'y avait désormais plus de salut pour eux et que la confession qui leur avait été extorquée par la torture et sous promesse de la vie sauve était devenue, au contraire, la cause de leur mort, ils se récrièrent tous et protestèrent qu'ils n'avaient rien commis de ce dont ils s'étaient eux-mêmes accusés : « Ah ! faulx traistre, déloyal, tu nous as déceup-' » tés, dirent-ils à l'avocat Gilles Flameng, qui était » là présent; tu nous disois que nous confessîmes ce » qu'on nous disoit et qu'on nous laisseroit aller, et » que n'aurions, autre pénitence que d'aller en pèle- » rinage six lieues loing, ou dix ou douze ; tu sais, )) méchant, que tous nous as trahis ! » Ils déclarèrent publiquement qu'ils n'avaient jamais été à la vauderie ; que ce qu'ils en avaient confessé « avoit été par force de géhenne et de torture, et par les blandisses
et promesses dudit maistre Gilles et autres qui les avaient interrogiés ; et moult d'autres choses disoient, mais ce ne- leur valloit rien. » Jusqu'au moment de rendre l'âme, ils ne cessèrent de protester « qu'oncques n'avoient esté en ladite vauderie et ne sçavoient que c'estoit. «Deniselle, que, dès son arrivée à Douai, on brûla aussi, rétracta de même la confession qui lui avait été arrachée.
Ces pieux « actes de foi » soulevèrent dansle peuple bien des murmures. Les consciences honnêtes étaient révoltées. Néanmoins, si « aucuns disoient que c'estoit à tort qu'on faisoit ainsi mourir cespauvres gens, d'autres disoient que le Diable leur avbit commandé de se rétracter ». La dernière opinion paraît avoir été celle du plus grand nombre, celle, du moins, que la prudence conseillait de préférence. Sans s'y ranger tout à fait, le chroniqueur à qui nous devons le récit de ces lugubres événements, Jacques du Glercq, qui habitait Arras, ajugé, en habile égoïste, que, au milieu des passions qui fermentaient autour de lui, la réserve était un parti sage. C'est pourquoi, « de toutes ces choses il s'en attend, dit-il, à Dieu qui tout sçait. »
Il est dit, dans la sentence de condamnation des suppliciés, que leurs biens seraient confisqués, les immeubles au profit du seigneur, les meubles au- profit de l'évêque. Cette considération, prévue, du reste, par le genre de législation en vigueur touchant l'hérésie et la sorcellerie, ne fut pas étrangère au zèle déployé en la circonstance par l'autorité civile. C'est ce qui va ressortir plus particulièrement encore de la suite de cette persécution.
A partir de l'exécution que nous venons de dé-
"crire, il ne se passa guère de jour, à Arras, où l'on
n'arrêtât pour fait de vaudoisie. Ce furent d'abord de
petites gens encore et quelques personnes de classe
moyenne : cinq femmes ou filles de joie, Colette Les-
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trevée, Printemps Gay, Gatron la Gringaude, Jeanne de Lucque et la Parcheminière ; un fourreur appelé Thomas, la femme d'un scellier du nom de Franche- Comté, les nommés Jean D abois de Wailly, Jacques Molnier, cuisinier du gouverneur d'Arras, Colin de Bullecourt et le Petit Henriot. Mis à la torture, tout ce monde confessa ce qu'on voulut. Gomme leurs devanciers, ces malheureux furent mitres, exposés sur un échafaud dans la grande cour de l'évêché, « et preschiés publiquement devant tout le peuple » par l'inquisiteur Pierre le Broussard. H leur fut remontré, dans ce sermon, qu'ils avaient été « en la vauderie, où ils avoient fait tout ce que dessus on a dit, et mesme que aucunes des femmes avoient esté cognues charnellement du diable d'enfer, l'une en forme de lièvre, l'autre en forme de renard, l'autre en forme de taureau, l'autre en forme d'homme, et autant en forme de quelques bestes ; que ladite Colette avait baillé par trois fois l'hostie sacrée du précieux corps de Nostre Seigneur Jésus-Christ à l'Abbé de peu ^de sens pour faire leur onguent. » Interrogés ensuite chacun à son tour, ils se reconnurent tous coupables des crimes énumérés par l'inquisiteur, à l'exception de Colette Lestrevée. Après quoi on leur lut leur sentence en latin et en français. Jean Dubois et la femme Franche-Comté n'ayant jamais varié depuis leur première confession, on les condamna à la réclusion ; les autres, malgré leurs aveux sur Téchafaud^ furent livrés au bras séculier, qui, sans autre jugement, ainsi que le fait observer le chroniqueur \ les envoya au bûcher. En allant au supplice, ils se rétractèrent
1. Gommé c'était aux échevins qu'appartenait le jugement civil, l'arrestation de plusieurs de ces magistrats pour fait de vaudois autorise ;i supposer qu'ils n'avaient pas voulu se prêter ici au travail inquisi- Ifirial.
tous, disant qu'ils n'avaient cédé qu'à la torture et à des promesses de grâce ; qu'ils n'avaient jamais été envauderie et ne savaient ce que c'était, Jean Dubois dut la vie à une singulière circonstance. Il lui manquait l'ongle d'un pouce ; on lui persuada qu'il en avait fait hommage au Diable, ce qu'il avoua humblement sur l'échafaud, en montrant son pouce au peuple, qui frissonna à ce spectacle.
Jusque-là on n'avait brûlé que de petites gens, dos gens de vie équivoque ou de condition moyenne ; le tour des riches va maintenant venir. Le vingt-deux juin de cette môme année 1460, Robert de Marquais, lieutenant d'Arras, fit arrêter comme vaudois Jean Tacquet, bourgeois et échevin de la YÏÏÏe, et le lendemain un « des meilleurs faiseurs de comptes qui fust en France », Pierre du Garieulx, « très-riche homme d'environ soixante ans ». L'un et l'autre, dit la chronique, étaient mal renommés en la fol. Le mardi suivant, fête de saint Jean-Baptiste, le morne Robert de Marquais fit saisir, toujours comme s^audois, mossire Payen de Beaufort, cboA' aller, âgé de soixante-douze ans. On arrêta aussi son beau-frère, un nommé Jacques Guillemaut, fils d'un chanoine d'Arras, auquel on reprochait de guérir les gens de la fièvre v.v, moyen de paroles, « ce qui estoit contre le commandement de Dieu et de l'Église ». Payen de Beaufort n'ignorait pas qu'on méditait depuis quelque temps de le prendre ; sa famille l'en avait prévenu et avait tout mis en œuvre pour l'éloigner ; mais il avait n''sisté aux supplications des siens, déclarant qu'il n'était coupable de rien, qu'il ne savait ce que c'était que « vauderie », et qu'il ne quitterait point sonhotel de Quiefvrette, à Arras. Quand on l'eut arrêté, il demanda à être conduit chez le comte d'Étampes, à qui il espérait faire comprendre l'inanité de raccusatioii dont il était Tobjot ; mais le comte ne voulut pas 1(!
recevoir et ordonna même qu'on l'enfermât avec les autres dans les prisons de l'évêché.
Le 16 juillet suivant, le gouverneur de Péronne, messire Baudouin, seigneur de Noyelles, fît arrêter, comme vaudois encore, maître Antoine Sacquespée, bourgeois et échevin d'Arras, qui fut ramené en cette ville- et jeté dans les mêmes prisons. Le lendemain on se saisit de Jean Jossat, échevin lui aussi, et du sergent Henriet de Royville. Le 27 juillet, on arrêta un jeune homme de riche bourgeoisie, Jacotin d'Athies, et, le 13 août, un éleveur de chevaux nommé Jean Lefebvre. Deux autres personnages importants, Martin Gornille, receveur des aides ordinaires du comté d'Artois, et Guillaume Le Febvre, très riche bourgeois et échevin, prévenus qu'on devait les arrêter, s'étaient hâtés de quitter le pays. Le comte d'Étampes, qui avait appris que Martin emportait avec lui son argent et tout ce qu'il avait de précieux, envoya bien ses estafiers à leurs trousses, mais trop tard ;■ la peur avait donné des ailes aux deux fuyards^ et les estafiers ne purent les atteindre, non plus que leur trésor.
Un conseil fut organisé pour interroger les nouveaux prévenus. Il se composait : de l'inquisiteur Pierre le Broussard, président ; de ses deux acolythes Jacques Dubois^, doyen d'Arras, et Jean Faulconier, évoque de Bairouth ; de maître Jean Boullengier, docteur en théologie ; de l'évoque de-Salisbury, jacobin, docteur également et confesseur du duc de Bourgogne, âgé de quatre-vingts ans ; de l'inquisiteur de Tournai, encore un jacobin; des vicaires généraux diocésains ; des avocats Gilles Fiameng et Mathieu Paille ; de messire Baudouin, seigneur de Noyelles, gouverneur de Péronne ; de Philippe de Saveuses, chevalier et grand, seigneur, « qui estoit moult affecté de faire justice et ardoir (brûler) touts ceux qui
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estoient pris et accusés d'estre vaudois ». Ce sire de Saveuses représentait, dans l'Artois, le comte d'Étampes, avec le seigneur de Grèvecœur, bailli d'Amiens, Guillaume de Berry, son lieutenant, et maître Jean Forme^ secrétaire du comte. On avait fait appel à plusieurs autres docteurs et clercs notables d'Amiens et d'autres villes importantes, mais, à l'exception de l'inquisiteur de Tournai et d'un chanoine picard appelé Martin Malingre, tous refusèrent de se rendre à l'invitation; «car, dit le chroniqueur, la matière estoit pesante et bien mauvaise, et de mille personnes, une, hors de la ville d'Arras, croyoit à peine que ce fust vrai qu'ils allassent en ladite vauderie ne fissent ce qu'ils disoient ».
Avant de donner suite à l'enquête, les vicaires de l'évêque crurent devoir en référer au duc de Bourgogne, souverain de l'Artois. Ce prince, le fameux Philippe dit le Bon, se trouvait alors à Bruxelles. Ce fut là qu'il reçut la députation du conseil inquisitorial d'Arras venue « pour avoir conseil de ce qu'il y avait à faire en ladite matière de vauderie et des prisonniers qui, pour cette cause, estoient pris ». Philippe ne voulut rien résoudre à cet égard avant de s'être éclairé comme on pouvait l'être à cette époque. Il manda près de lui les docteurs les plus marquants de l'université de Louvain, la plus renommée de ses États, et leur soumit l'affaire. Ces théologiens furent divisés d'opinion ; les uns dirent que la vauderie n'était point réelle, que ce n'était qu'illusion ; les autres, que rien n'était plus vrai, que l'on allait effectivement à la vauderie en corps et en âme, et que, « un homme s'étant donné à l'ennemi d'enfer. Dieu permet que l'ennemi d'enfer ait sur lui cette puissance de le porter partout où il veut ». Le duc était fort embarrassé. Il craignait, sous prétexte de zèle pour la foi chrétienne, d'indisposer contre lui le parti des vio-
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lents, naturellement le plus actif et le plus dangereux, et, d'autre part, il n'ignorait pas que, « à Paris et ailleurs eii France, on disoit qu'il faisoit prendre en ses pays les riches hommes et autres afin d'avoir leurs biens et leurs terres ». Sans rien décider encore, il chargea un de ses confidents. Toison d'Or, son premier héraut, d'aller suivre à Arras les interrogatoires et de lui faire un rapport impartial. Toison d'Or partit donc avec les délégués du conseil inquisitorial, et, dès son arrivée dans la capitale de l'Artois, il commença parfaire cesser les arrestations pour cause de vaudoisie. Les prisonniers furent aussi mieux traités. La procédure n'en fut pas moins continuée contre quatre des principaux détenus, à savoir : le sire de Beaufort, Jean Tacquet, Pierrotin du Garieux et Huguet Aubry dit Patenôtre. Lé procès terminé, les pièces en furent envoyées au duc de Bourgogne, qui approuva tout. Auretour des commissaires, le 12 octobre 1460, le. tribunalinquisitorial reprit l'affaire, et dix jours après, le 22 du même mois, il rendit son arrêt, qui fut lu aux condamnés en la forme habituelle. Qn échafaud avait été dressé dans la grande cour de l'évôchô. On y fit monter les quatre condamnés, dont trois mitres à la façon ordinaire^ à savoir Jean Tacquet, Pierrotin du Garieux et Patenôtre. Gette honte avait été épargnée au sire de Beaufort, parce que, dit la sentence, « il avait confessé avoir esté en la vaulderie, sans géhenne ou torture, nioncques puis s'étoit rétracté». L'arrêt fut lu cette fois par l'inquisiteur de Gambrai, encore un jacobin. S'adressant d'abord au sire de Beaufort, il lui fît avouer devant un public nombreux, venu des quatre coins de la province, qu'il s'étaitlaissé séduire par de méchantes femmes, brûlées comme vaudoises ; que, à leur instigation, il avait enfourché une verge enduite de l'oiigueut que l'on sait, et que, sur cette monture, il
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s'était rendu, à travers les airs, de son hôtel de la Chevrette au bois de Mofflaines, Là, il avait fait hommage au diable d'enfer, qui présidait sous forme de singe, en le baisant à la patte :. sa qualité de noble le dispensait, paraît-il, du baiser au derrière. Il avoua encore avoir été deux autres fois au sabbat : à Hautes- Fontaines, où la réunion, présidée par le Diable sous forme de chien et par un nommé Thirault, avait eu lieu en plein jour, et dans un bosquet près d'Arras. Le Diable, en ces différentes rencontres, lui avait bien demandé son âme, mais le prudent sire n'avait voulu lui donner que quatre des cheveux qui lai restaient, ce dont le démon s'était contenté pour le moment. A Jean Tacquet, qui fat prêché ensuite, l'inquisiteur fît avouer, entre autres choses de même genre, un fait dont la confession avait été rendue nécessaire par les rétractations finales de tous ceux qu'on avait déjà suppliciés. Il lui fît dire que, au cas oùj « par force de géhenne ou autrement », il aurait accusé quelqu'un de vaudoisie, le Diable lui avait imposé l'obligation de le disculper avant de mourir. Quant aax deux autres, Pierrotin du Carieux et Huguet Aubry dit Patenôtre, ils ne voulurent rien avouer. Pierrotin, accusé d'avoir fait hommage au Diable en le baisant au derrière, un cierge allumé entre les mains, et d'avoir par trois fois donné à manger à des crapauds, pour la fabrication de l'ongaent que j'ai décrit plas haut, le corps de Notre Seigneur Jésus-Christ, rétracta la confession « qu'il en avait faite par force de torture », dit-il. Patenôtre, lui, n'a- A^ait jamais rien avoué, et il persista sur l'échafaud dans ses dénégations. Le courage dé ce manant, un simple barbier, fut admirable du commencement à la fin : rapproché de la bravoure esbrouffreuse du noble sire de Beaufort, qui avait avoué « sans géhenne ni torture » tout ce qu'on avait voulu, il fait un con-
traste peu à l'avantage de la chevalerie à blason. Il y avait dix mois qu'il était prisonnier, et il avait subi la torture plus de quinze fois, deux fois même en un jour. Voyant qu'il ne voulait rien confesser, on le traîna en un fort château appelé Bellemotte, près d'Arras, où l'on avait fait venir le bourreau, qu'on lui montra armé de sa hache, en lui disant que, s'il persistait, on allait lui couper la tête. On lui banda môme les yeux, et on le força de se mettre à genoux, comme pour recevoir le coup fatal. Rien n'y fît : le barbier persista à déclarer « qu'il ne sçavoit ce qu'estoit que vauderie ». L'inquisiteur, sur l'échafaud, n'ayant rien pu obtenir de plus, mais nevoulant pas, cependant, abandonner sa proie, s'avisa de lui faire un crime d'avoir « rompu sa prison », en essayant de s'échapper de nuit, ce qui, aux yeux des juges ecclésiastiques, impliquait aveu de culpabilité.
Le prêche terminé, Tinquisiteur d'Arras, Pierre le Broussard, et maître Mathieu du Hamel, secrétaire de l'évôché, lurent l'un après l'autre la sentence de condamnation, le premier en latin, le second en français. Déclaré hérétique, apostat et idolâtre, le sire de Beaufort fut condamné à être battu de verges sur l'échafaud môme, ce qui fut fait immédiatement, à passer en chartre sept années et à payer de très fortes amendes qui lui enlevaient à peu près toute sa fortune au profit des églises et des couvents. Jean Tacquet, battu publiquement de verges, lui aussi, fut condamné à dix ans de réclusion et à d'autres fortes amendes ; et Patenôtre, à vingt ans de chartre dite Bonnel au pain et à l'eau. Quant à Pierrotin du Garieux, qui venait de rétracter tout ce qu'on lui avait fait dire dans la torture, on le livra au bras séculier, et il fut brûlé vif sur la place du marché d'Arras.
Cette exécution fut le dernier exploit de la bande sacrée. La terreur avait été grande à Arras tout le
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temps qu'avaient duré ces infâmes procédures. Le bruit s'en était répandu dans toute la France, et il n'y avait plus personne^ au dehors, qui voulût entretenir des relations d'aucune nature avec les habitants de la malheureuse cité. Les uns craignaient que ces rapports ne les fissent suspecter" de vaudoisie ; les autres, sachant que les biens des condamnés étaient confisqués, voulaient être payés de ce qui pouvait leur être dû et refusaient tout crédit. Plus de commerce, plus de vie : comme on n'était reçu nulle part et que, d'ailleurs, en s'éloignant, on donnait prise au soupçon, «il n'y avait, dit le chroniqueur, si notable homme ni si bon chrestien qui bonnement osast, pour quelque besoignequ'il eust,tantfust nécessaire, aller hors de la ville ; et pour certain qu'il n'y avoit ni si bon ni si loyal, que, s'il fust allé au moins pour l'espace de quinze jours, le plus menu du peuple n'eust dit qu'il s'en étoit allé de peur d'estre pris comme vaudois ». Les vicaires de l'évêque, pour rassurer l'opinion, avaient bien fait publier et prêcher que nul ne devait craindre d'être accusé sans cause, les arrestations n'ayant plus lieu que sur la dénonciation de huit à dix témoins ; mais comme on sut depuis qu'un -seul témoin suffisait en maintes circonstances, pour que les inquisiteurs fissent saisir qui bon leur semblait, la terreur ne fit que s'en accroître. Elle ne tarda pas néanmoins à produire son effet ordinaire, l'exaspération. A Amiens, où l'inquisition se disposait à inaugurer le sanglant régime d'Arras, l'évoque venait de délivrer les prisonniers qu'elle avait faits, en déclarant « qu'autant on lui en amènerait, autant il en laisserait aller » ; à Tournai, on avait également relâché tous ceux qui avaient été pris comme vaudois ; à Paris, enfin, le parlement faisait mine de vouloir évoquer à lui la revision des procès de l'Artois.
Encouragée par ces manifestations du dehors, la réaction du dedans contre les inquisiteurs grandissait de jour en jour. La peur devenait moindre, et l'on commençait à parler. Des placards menaçants se montraient çà et là sur les murs. Jacques du Glercq. nous en a conservé un en vers, dont le ton paraît caractéristique de l'état où la sauvagerie inqufsitoriale avait jeté les honnêtes gens delà ville. En voici les passages marquants :
Les traïlors remplis de grande envie, De convoitise et de venin couvei'Sj Ont fait régner ne sçay quelle vauldrie, Pour cuidcr prendre à tort et à travers Les biens d'aulcuns notables et expers, Avec leurs corps, leurs femmes et chevanclie, Et mettre ù moi't des gens d'estats divers.
Ah ! noble Arras, tu as bien eu l'advanche !
Par toi, doyen, qui tiens en la clergie Moult abusé Guidant trouver les fons D'aucuns secrets de la théologie, Mais garde-toi avec tes compagnons, Je te promets, nous d'Arras te ferons Et à Barut danser si belle danse.
Tu as voulu semer une tempcste, Tu beuvcras ton brassin et brouet, Et t'y verras des premiers à la l'esté.
Folie fait qui folie commet.
L'inquisiteur à sa blanche barrette.
Son velu, et sa trogne maugrinne.
Des principaux a esté à la feste.
Pour pauvres gens tirer à la géhenne :
Mais il ne sçait qu'un peu qu'on lui mâchas.
Tout son désir estoit et son pourchas D'avoir biens meubles tenus en sa saisinne Paisiblement, mais ne les aura pas. i
1. Ces vers étaient de Jacolin Maupetit, sergent du roi, en Artois. Le duc de Bourgogne, l'ayant appris, envoya un de ces huissiers d'arme.s à Arras pour se saisir de lui. Jacolin fut mandé prés de l'huissier et, comme il ignorait ce qu'on pouvait lui vouloir, il s'y rendit. L'agent du duc lui parla de sa « ballade » et lui déclara qu'il le faisait pri-
Les vicaires de ]'évêque et Pierre le Broussard lai-même jugèrent prudent de ne pas pousser plus loin les choses. Non seulement ils n'arrêtèrent plus personne, mais ils relâchèrent petit à petit tous les prisonniers qui n'avaient pas été jugés encore. La plupart avaient subi la torture sous toutes ses formes, de sorte que, à leur sortie de prison, ils pouvaient à peine se tenir : plusieurs étaient estropiés. Le chroniqueur laisse entendre que l'élargissement de ces malheureux provoqua des protestations de la part de Tévêque de Bairouth, du doyen de Notre-Dame, de maître Jean Boullengier, de plusieurs autres clercs,, et du seigneur de Saveuses. Mais les beaux jours de ces misérables étaient passés ; l'opinion honnête, revenue de sa terreur, reprenait le dessus. L'évoque d'Arras, absent de son diocèse et qui n'avait rien dit tant que cette terreur avait duré, commençait à trouver la situation à la hauteur de son courage. Peut-être aussi, sachant que l'évêque de Bairouth et maître Jacques Dubois avaient plusieurs fois tenté de le faire dénoncer lui-même comme vaudois par leurs victimes, jugea-t-il opportun de ne pas laisser les choses aller trop loin. Il écrivit donc à ses vicaires d'avoir à mettre un terme au scandale, et c'est probablement à ses ordres qu'ils obéissaient en élargissant les prévenus.
Sur ces entrefaites il se produisit un événement, où beaucoup voulurent voir le doigt de Dieu et qui ne contribua pas peu à jeter le désarroi dans le camp des pieux bandits. Un jour que le promoteur principal de toute l'affaire, maître Jacques Du-
sonniei" pour ce l'ait. Jacotin, tout en s'excusant, « dcspouilla sa l'obe fourrée de renard, et s'enfuit en pourpoint h Notre-Dame, de Notre-Dame à Saint-Nicaise, de Saint- IMicaiso à l'Église des Carmes, et de là il s'en alla rendre prsonnier en parlement de Paris, et fit tant qu'il revint quitte et délivré ».
bois, se rendait de Paris à Gorbeil, il *'fiit frappé, en route, d'une attaque de paralysie qui le mit « hors de sens ». On le ramena à Paris, mais il y mourut au bout de peu de temps, après avoir été fort martyrisé par la souffrance. Il ne manqua pas de dévots qui accusèrent les vaudois de l'avoir lait périr par ensorcellement ; mais à Paris, où les procès d'Arras avaient soulevé bien des dégoûts, on fut généralement d'un autre avis : l'idée d'une punition divine prévalut.
Un des fils du sire de Beaufort profita de cette situation nouvelle des esprits pour rappeler au Parlement de la capitale que, avant même que son père fût interrogé et condamné pour le fait de vâudoisie, il avait appelé des vicaires de l'évêque d'Arras et de leurs complices à ce même Parlement. La haute cour accueillit favorablement sa requête et, dans le courant de janvier 1461 , elle envoya un huissier à Arras pour informer de l'affaire. Cet huissier, accompagné de Philippe de Beaufort et d'une trentaine d'individus armés de bâtons de guerre, se présenta, le 25 janvier, à l'évêché, requérant les vicaires, au nom du roi de France, « avoir l'obéissance d'exploiter ce qu'il avait de charge ». La vue des bâtons fit réfléchir les vaillants tortionnaires de femmes, qui ne jugèrent pas opportun de se montrer. L'huissier se retira donc, mais ce fut pour se rendre, toujours suivi de ses estafiers, à la prison où était détenu le sire de Beaufort. lien demanda les clefs au geôlier, qui les lui refusa. 11 les prit de force et délivra le prisonnier, que l'on conduisit directement à son hôtel de la Chevrette. De là l'huissier se transporta de nouveau chez les vicaires, pour leur signifier d'avoir à comparaître, le 25 février suivant, devant le Parlement de Paris, afin d'y répondre « en la cause d'appel dudit seigneur et autres choses». Le lende-
main, il reprit le chemin de la capitale, en emmenant avec lui le sire deBeaufort. Les vicaires comparurent effectivement au jour assigné, maisl'afFaire ayant été renvoyée, ils retournèrent à Arras.
Ce fut dans le courant de juin de la même année 1461 que le Parlement de Paris jugea la cause en appel du seigneur de Beaufort contre les vicaires do févêque et tous ceux qui avaient interrogé et torturé les victimes de l'inquisition artésienne. L'avocat de, rappelant, M" Jean de Popincourt, fit un tableau navrant des folies cruelles du tribunal de sang en la circonstance. Il dit, entre autres choses, que, dès qu'un individu était pris pour fait de vaudoisie, on lui déclarait « que, s'il ne confessoit ce qu'on lui diroit, il serait ards et brûlé, et que, s'il confessoit, on le lais- 'seroit aller franchement sans quelque peine, sinon un petit pèlerinage ; et quand il ne vouloit confesser, on le mettoit à la torture, tellement qu'il falloit qu'il confessast tout ce qu'on vouloit ». Le parlement pronononça l'élargissement des prisonniers, se réservant de statuer plus tard sur la question des réparations, restitutions, dommages et intérêts à la partie demanderesse. Le jugement, sur ce point de l'affaire, se fît attendre trente ans. Il ne fut rendu que le 20 mai 1491. Le texte en a été reproduit, précédé d'un historique en français, dans les Mémowes de Jacques du Glercq, d'après un Mémorial de l'échevinage d'Arras ^ Ce jugement porte que : « Il a esté mal et abusement fait, pris, emprisonné, procédé, sentencié, exécuté parles dits intimés, et bien appelé par les appelants. » En conséquence de quoi, la cour « condamne le duc de Bourgogne es dépens de la cause d'appel, déclarant tous les procès faits en cour laye et en cour d'église, pour ladite affaire, abusifs, nuls, faits faussement