Collection Buchon, t. XXXIX
et autrement qu'à poinct ; annulle toutes sentences, confiscations de biens meubles et immeubles, condamnations, demandes, payements, exécutions, et tout ce qu'au moyen d'iceux en est ensuivi ; remet lesdits condamnés, exécutés et accusés en leur honneur ; lève et oste toutes mains mises et autres empeschements quelconques, mis et apposés es biens tant meubles qu'immeubles, fruicts et revenus desdits demandeurs ; .... et au s urplus , pour réparation desdits excès, attemptats, fautes, abus commis par lesdits défendeurs, condamne ceux défendeurs à rendre et restituer auxdits demandeurs et autres emprisonnés et exécutées tous lesdits biens tant meubles qu'immeubles, fruicts et revenus d'iceux, pris et levés sur eux au moyen de prises, déclarations, confiscations, condamnations et exécutions ». Le jugement fixe ensuite la part de dommage et réparation de chacun des intimés, et conclut en ordonnant qu'une fête expiatoire aura lieu à Arras ; qu'il y sera dit en un prêche public « qu'à tort et contre toute forme de justice les prétendus vaudois ont été condamnés, échafFaudés, mitres et exécutés; que, en la fin dudit sermon, sera rompu et lacéré tout qu'il restera desdits procès ; qu'une croix de pierre de quinze pieds de hauteur sera érigée au lieu où lesdits condamnés ont été exécutés, en laquelle sera insculpé et afîché un épitaphe contenant l'effet du présent arrêt «.Finalement la cour défend « aux dits évesques d'Arras, ses officiers, inquisiteurs de la foy et touts autres juges ecclésiastiques et séculiers que dorénavant ils n'usent en procès d'exécutions extraordinaires, de géhennes, questions et tortures inhumaines et cruelles, comme capellet, mettre le feu es plantes des pieds, faire iivaler huile ni vinaigre, battre ni frapper le ventre des criminels ou accusés, sous peine d'en estre repris et punis selon l'exigence des cas ».
Le Parlement commit à l'exécution de ce jugement M" Jean Angenost, un de ses conseillers. Celui-ci partit aussitôt pourArras, où il arrivale 10 juillet. Deux jours après il signifiait Tarrêt à « messieurs les mayeurs et eschevins, » faisait dresser un grand échafaud à l'endroit où avait eu lieu l'exécution des prétendus sorciers et ordonnait de par le roi, pour le jour de l'expiation, « que chacun fît feste, joyeusetô et esbattement, et que l'on cessast de toutes œuvres ». La fête eut lieu conformément au programme le lundi, dixhuitjuillet. Elle commença dès huit heures du matin par le sermon de commande, qui fut fait sur l'échafaud par un docteur de Sorbonne nommé Geoffroy Broussard, peut-être un neveu du fameux inquisiteur, en présence de toutes les autorités de la ville et devant une multitude considérable de gens venus de plus de dix lieues à la ronde. Gomme, à cette époque, on croyait aux erreurs judiciaires, notre prédicateur ne craignit pas de prendre pour texte de son discours ces paroles du psaume deuxième : iŒrudiminiquijudicatis terrain. — Vous qui jugez la terre, instruisezvous ! » A la suite du prêche eurent lieu « les joyeusetés et esbattements ». Il y eut grand « bobant » dans toute la cité d'Arras, avec accompagnement de « folies moralisées ». Des prix furent décernés aux meilleurs joueurs; L'un gagna une paire d'oisons, l'autre une paire de chapons ; celui qui c joua le mieux de pure folie » eut unetasse d'argent. Ces jeux se prolongèrent, dit le chroniqueur,- «jusqu'à ce qu'on eût tout fait».
Les acteurs du lugubre drame des années 1460 ei 1461 manquèrent, néanmoins, presque tous à la fête: la plupart n'étaient plus de ce monde. Nous avons vu comment avait fini le doyen de Notre-Dame, Jacques Dubois. Son coassocié, Jean Faulconier, évêque de Bairouth, s'était, lui aussi, esquivé d'Arras, en voyant monter le flot de l'indignation publique. Arrêté en
Bourgogne, d'où il était originaire, il fut emprisonné pour sa criminelle conduite ; mais il réussit à s'évader, miraculeusement, selon ce qu'il dit plus tard, et s'en alla à Saint-Jacques de Gompostelle, remercier l'apôtre de sa délivrance. De là il vint à Paris, où l'idiote reine Marie d'Anjou, femme de GharlesVII, le prit pour confesseur. Quant aux vicaires généraux, l'évêqued'Arras les révoqua, à son retour, et il ne fut plus question d'eux. Les autres tortionnaires abandonnèrent à peu près tous la ville et allèrent se perdre dans d'autres grands centres de population. Le gouverneur d'Arras, Robert le Jeune, avait dû à son grand âge d'être épargné par l'opinion publique ; il était mort paisiblement dans son hôtel lo 19 avril 1463, âgé de quatre-vingt-douze ans. Ce Robert, un très habile homme, assurément, car il s'était élevé de fort bas, fut un des plus merveilleux coquins d'une époque où l'espèce en foisonnait. Avant dépasser à Arras, il avait été bailli d'Amiens, où il exerça «, si raide justice, dit Jacques du Clercq, qu'il fit, comme on disoit, que pendre, que décapiter et noyer dix-neuf cents hommes ou plus». Le souvenir de cette raideur ne fut probablement pas étranger au dégoût qu'inspirèrent à la population et à la justice d'Amiens les procès qu'encourageait à Arras le gouverneur, leur ancien bailli. L'année môme où eurent lieu les exécutions de l'Artois, dans le courant d'août 1460, "on brûla ù Mantes un misérable gueux appelé Noël Ferre, natif d'Amiens, âgé de vingt-huit ans,. qui avait confessé, dans la torture, avoir été quatre fois au sabbat, où il avait adoré le Diable sous forme de bouc. A ces différentes réunions, il avait vu l'Abbé de peu de sens, qui présidait à tout, et plusieurs autres personnes, qu'il nomma, tant d'Arras et d^Amiens que de Paris, de Blois et d'autres lieux encore. En une d'elles, on aurait arrêté de brûler par sortilège la ville de Pernes
en Ternois, qui avait effectivement péri dans un incendie le 13 mars précédent'. Ledit Noël n'était pas seulement sorcier; on l'accusait d'avoir commis plusieurs meurtres, larcins et «piperies». Il ne paraît pas, cependant, que ce soit ce dernier chef qui ait motivé sa condamnation ; car, sa femme, sa complice, arrêtée .avec lui, ayant appelé des juges de Mantes au Parlement de Paris, cette cour l'acquitta et renvoya absoute, ce qu'elle se fût bien gardée de faire, s'il s'était agi d'autre chose que de « vauderie »■.
Le Parlement, comme on voit, était en veine de réaction contre la sorcellerie ; les folies cruelles de l'inquisition d'Arras avaient éveillé en lui un certain zèle de bon sens, qui, malheureusement, ne dura que ce que durent les belles choses en ce monde. Jacques du Glercq, en ses Mémoires, cite, de cette réaction, un autre exemple à ajouter à ceux qui précèdent.
C'était toujours en 1460. Un curé des environs de Soissons, appelé Ives Fabius, prétendait avoir droit à la dîme sur certaines maisons et terres appartenant aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et dépendant de sa paroisse. Le censier des chevaliers, un nommé Jean Rogier, lui contesta ce droit. De là procès, que le curé perdit, avec dépens, « lesquels estoient grands et gros ; » de là aussi une haine profonde de ce même curé contre le censier, « bien que ledit curé ne lui en fît nul semblant ». Or, il advint quelque temps après, en ce même village, qu'une pauvre femme, fileuse de son métier, eut querelle avec madame la censière touchant le prix d'un travail. La femme disait avoir été mal payée et allait se plaignant partout. Le curé la vint trouver, heureux de pouvoir associer son ressentiment à celui delafileuse, et, tous deux, ils concertèrent un moyen de se venger.
1. Le feu aurait été mis par une femme « qui refrisoit oillo » dans sa poêle îi frire, Mém. de J. du Cl.
La femme alla quérir en un coin de sa chambre uti pot déterre, dans lequel était un gros crapaud, qu'elle y entretenait. Elle dit au curé que, s'il voulait le bap- I tiser et lui bailler à manger une hostie consacrée, elle en ferait une poudre avec laquelle on se débarrasserait du censier et de sa famille. Le curé y consentit. « Rempli du Diable d'enfer, d'ire et de vengeance, w il baptisa le crapaud, auquel il donna le nom de Jean , et « après ce, par sa maudite volonté, bailla l'hostie sacrée ou précieux corps de Notre-Seigneur Jésus- Ghrist audit crapaud, lequel usa ladite hostie ». La sorcière, ayant ensuite tué le batracien, le dépeça et en fit, en le mélangeant avec d'autres choses, un (( sorceron » qu'elle commanda à sa filJe d'aller jeter adroitement sous la table du censier. Celui-ci était à dîner avec sa femme et son fils, quand la jeune drôlesse se présenta. Sous prétexte de réclamer à la dame un complément de solde pour le travail dont il a été question, elle s'approcha et laissa glisser son « sorceron » sous la table ; puis elle se retira. Trois Jours après, le censier, sa femme et son fils étaient pris de maladie subite et mouraient. Avant de mourir, il avait eu le temps de dénoncer la fileuse et sa fille comme auteurs du maléfice auquel il succombait avec sa famille. On arrêta donc les deux sorcières, puis, sur leur déclaration, le curé de la paroisse. Les deux femmes furent condamnées à être brûlées, et la mère le fut en effet sur une des places de Soissons ; mais, la fille « s'étant faite enceinte d'enfant, » on la remit en prison. Elle réussit à s'évader, et s'enfuit à Marolles, dans le Hainaufc, d'oii elle était originaire. Elle y fut reprise et ramenée ù Soissons, d'où, ayant interjeté appel au Parlement, elle fut dirigée sur Paris, en compagnie du curé Ives Fabius. Le Parlement renvoya le curé absous, « au grand esmerveillement de plusieurs, » et probablement aussi la jeune rusée
qui (c s'était faite enceinte » pour échapper à la justice soissonnaise.
Le Diable en avait décidément trop fait. Son jeu devenait suspect ; on y croyait un peu moins. Le même Jacques du Clercq, dans ses Mémoires^ raconte une fort curieuse affaire de diablerie, qui s'était passée de son temps et qui témoigne, en effet, d'une baisse notable dans le crédit du sire.
Tandis qu'on brûlait à Arras et que la France entière paraissait en proie à une panique de sorcellerie, en l'an 1460, on amena à l'évêque du Mans une jeune fille d'une vingtaine d'années, que l'on disait travaillée de l'ennemi d'enfer. Les exorcismes que pratiqua l'évêque furent accompagnés de tant de merveilles, que bientôt il ne fut bruit, dans plus de la moitié du royaume, que de la jeune Manseaute et de son démon. La reine Marie d'Anjou, à qui Robert Blondel avait dédié son livre des Douze périls d'enfer et que passionnaient les histoires fantastiques, voulut savoir ce qu'il y avait au fond de celle-ci.' Elle s'en enquit auprès de l'évêque du Mans, qui s'empressa dévotement de répondre. On a la lettre de ce prélat;, et c'est d'après cette lettre vénérable que, à mon tour, je vais raconter la chose.
La jeune possédée était de Case-lez-Unnon et avait longtemps vécu à Laval. Elle se nommait Jeanne Seron, mais, pour reconnaître les grâces particulières de la sainte Vierge à son égard, elle voulut être appelée Marie, ce que l'évêque lui accorda. Cette substitution de nom la soulagea pour un temps, le Diable n'osant plus se risquer à reprendre la lutte contre un vocable si redouté. Sa réserve, néanmoins, ne fut pas de durée continue. Profitant du moment attendu où l'efficacité talismanique du pentagramme sacré commençait à s'émousser, il fît de nouveau subitement invasion dans le corps de la pauvre fille. On fut donc
obligé de la ramener au Mans. L'évoque reprit ses exorcismes, mais cette fois avec moins de succès. Le Diable tint bon. Ce qu'il fit souffrir à la malheureuse, qu'il satura de douleurs de toutes sortes, n'eût pas été croyable, même aux yeux de la reine Marie, une demi idiote, si l'autorité d'un aussi saint homme que le prélat manseau n^en eût garanti la vérité. Il la blessa cruellement « à la teste, en face, aux épaules, en poictrine et es mamelles, es bras; es mains, es côtés, au ventre et cuisses ; et de ses plaies issit moult de sang, tant que sa teste, son visaige et autres parties de son corps estoient tout ensanglantés avec son couvrechief. »
Nos théologiens contemporains affirment qu'un des signes certains, signe infaillible, de la possession démoniaque, c'est la suspension par les pieds ou autrement à la voûte et aux parois d'un lieu : « Quand un possédé, dit l'abbé Leriche^, demeure suspendu en l'air quelques instants, sans que l'artifice puisse y avoir aucune part, et qu'un docteur, fût-ce Dupuytren ou Récamier ^, viendra me dire qu'il faut attribuer cet eïï'et surprenant à une trop grande quantité de bile noire, je lui répondrai qu'il se brouille avec les premiers éléments de la physique ». La possédée du Mans ayant été de ceux-là, il ne saurait y avoir lieu, d'après le Rituel, de douter que son cas ne fût réellement diabolique. Elle était, en effet, dit l'évoque, « élevée et transportée, maintenant haut en l'air, maintenant bas de touts costés ». D'autres signes encore, tout aussi infaillibles, de pos-
1. Étudca sur les possensions en (jénéral et sur celle de Loudun en parllculicr, p. 9.
2. Si l'abbé LerJclic cùl connu Récamier', qui croyait pieusemeiiL ou affectait de croire à la soi-cellerio, en bon catholique intransigeant qu'il était, il se fût bien gardé d'associer ici son nom à celui de Dupuytren.
session véritable, selon la théologie, furent constatés : « Nonobstant qu'elle fust gardée par ceux qui la gardent, ajoute le prélat, le mauvais esprit lui mettait souvent sa teste entre ses jambes ; elle a esté soudainement jetée hors de son lit, la teste contre bas, les jambes contre mont, transportée de son lit long en la place, la paille dudit lit et autres choses ostées et jetées ; les draps, les ustensils de l'hostel, coinme plat, ayelles (poêles), écuelles, candrelats, transportés et abattus à terre ; plusieurs poudres et poisons, comme soufre, jetés et espandus par diverses fois, de la puanteur desquels les autres^ hommes et femmes, ont été malades. » Rien, en un mot, ne manquait ici de ce qui caractérise le travail du Diable. Aussi tout le pays en fut-il émerveillé. Les confessionnaux étaient encombrés d'une foule de pécheurs que la vue de ces prodiges ramenait à Dieu ; « les pénitenciers et curés, tant de la ville que des champs, n'y pouvoient fournir, et il convint en mettre, d'autres ». Ce fut à ce point, que, si le Diable avait été pour quelque chose en une affaire qui tournait si fort à son désavantage, on ne saurait trop admirer sa bêtise.
L'aventure se continuant, le roi voulut, à son tour, s'en doQuer le spectacle. Il envoya quérir au Mans la possédée, que l'on amena à Tours. Là, le prince la fit interroger et examiner par son conseil, qui, en dépit des signes infaillibles de possession que je viens . de dire, jugea que ce n'était qu'une rusée coquine et la condamna à être mitrée et prôchée publiquement dans chacune des villes du Mans, de Tours et de Laval, «pour, ensuite, estre ramenée au dit lieu de Tours et y pleurer et gémir ses péchés en prison fermée, Tespace de sept ans^, en pain de douleur et en eau de tristesse ». Cette fille, que l'évoque du Mans, dans sa lettre à la reine Marie, disait avoir été trouvée
vierge par d'honnêtes femmes qui s'y entendaient, avoua qu'elle avait été la maîtresse d'un jeune clerc, et « confessa que, quand on cuidoit qu'elle fust tourmentée par le diable, rien n'en estoit ». Le jour où elle fut prêchée à Tours, 2 mai 1461, ce fut le grand maître de Navarre, Guillaume de Châteaufort, qui présida la cérémonie et prononça le sermon, en présence du conseil du roi, du chancelier de France et d'autres notabilités. La mitre dont on la coiffa portait deux inscriptions, l'une en vers latins et l'autre en vers français. Voici Tinscription française :
J'ay, de ma langue, du Diable la voix feinte, Et faussement feint qu'il me tourmenloit, La langue traistre a fait confession sainte, Feintes visions, dont ma langue mentoit.
Autres abus qui l'erreui' augmentoienij
Des sacrements ay abusé sans crainte,
Fait faux serments ; nuls ne me démentoient ;
Pourquoy je suis pour mes péchés cy peinte.
Un homme que la misérable issue de toute cette histoire ennuya beaucoup fut l'évêque du Mans. Le conseil du roi lui reprocha sa crédulité, et beaucoup se moquèrent de lui. Les dévots, néanmoins, persistèrent à trouver qu'il avait bien fait, ne pouvant admettre, nonobstant les résultats de l'enquête et le jugement du conseil, que les merveilles que j'ai dites ne fussent pas l'œuvre du Diable. Il est certain que, si saugrenue que fût la possession, l'argumentation théologique en pareille matière donnait raison à l'évoque contre le bon sens du conseil du roi : un prélat de nos jours, en présence de faits semblables, ne se comporterait pas autrement.