‹ Le diable [microform]Chapitre 158 sur 182 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

Jusque vers la fin du XV" siècle, ce fut surtout en France et dans les contrées voisines, notamment en Angleterre, dans les Pays-Bas et en Suisse, que l'Inquisition exerça son zèle contre la magie. L'Allemagne, gui, depuis la croisade contre les Stedingues, n'avait plus été troublée, sous ce rapport, qu'accidentellement, va maintenant avoir son tour, et ce ne sera pas le moins tragique de toute cette lugubre histoire. Ge que nous avons vu n'a été en quelque sorte que le prologue du drame. Avec la bulle Summis desiderantes^ le sipanum s'abaisse définitivement, la scène se découvre tout entière, ouverte d'un bout à l'autre de la chrétienté latine, et les grands ébats de la sorcellerie commencent.

Deux jacobins, Henri Institor ou Krameret Jacques Sprehger, venaient d'être nommés inquisiteurs d'hérésie, — inquisitores hdereticsepravitatis, — le premier pour la haute Allemagne et le second pour les provinces du Rhin. Comme, dans ces pays, depuis les féroces prédications de Conrad de Marbourg, l'Inquisition était tenue en défiance et avait beaucoup de peine à prendre racine, ils imaginèrent, pour y concilier la faveur des populations, de recourir au moyen qui., alors, réussissait toujours ; aulieu delà diriger contre l'hérésie proprement dite, ils la tournèrent contre la sorcellerie. En Allemagne, où l'esprit semble plus porté qu'en France et ailleurs aux rêveries mystiques, la chose devait môme prendre des proportions qu'elle n'avait pas eues chez nous. Néanmoins;, pour vaincre

tout à fait l'opposition des évoques et des pouvoirs séculiers, que l'habile détour de nos dominicains paraissait peu séduire, ilsjugèrentdevoiry intéresser le pape. L'autorité du pontife romain était dans ce tempslà très grande de l'autre côté des Vosges, d'autant plus grande, plus respectée, qu'elle se faisait moins sentir et que celle des évêques et des seigneurs était plus tyrannique. La moinerie, cette armée papale, y jouissait, auprès des populations, d'un crédit que ne contribuait pas peu à entretenir l'éloignement qu'inspirait la superbe aristocratique d'un haut clergé féodal. Et parles moines,lespapestenaientalorsles seigneurs et les évêques, comme plus tard ils les perdirent par les moines encore.

Le pape qui occupait la chaire de Saint-Pierre était Innocent Vllî, Jean-Baptiste Gibo, de Gênes, homme de mœurs tout à fait déréglées et d'une profonde dépravation. 11 avait acheté la tiare des cardinaux en leur prodiguant les bénéfices, les légations, les palais et l'argent, et cette élection ainsi préparée, il la devait aux intrigues de celui qui fut Alexandre VI *. Il avait eu de nombreux enfants de différentes femmes, ce qui donna lieu, sur son compte, au distique suivant :

1. Hist. occlés.^ t. XXIIl, p. o98. Voici comment s'exprime, à ce sujet, le continuateur de l'abbé Fleury :

« On découvrit dans la suite les moyens dont on s'était servi pour gagner plusieurs voix, et on apprit que, pour y réussir, on avait donné au cardinal Savelli le cliîLteau de Monlicelli dans l'île avec la légation de Bologne; au cardinal Colonna,Ie château de Leperani et la légation du patrimoine de Saint-Pierre, plus 25,000 ducats, avec promesse de lui conserver un bénéfice de 7,000 ducats de rente lorsqu'il en vaquerait un de pareil revenu -, au cardinal des Ursins le château de Serreterre avec la légation de la marche d'Ancône ; au fds du roi d'AragoUj, Montecorvo ; à MarLinusius, le château de Gapranique et l'évêché d'Avignon ; au cardinal de Parme, le palais de saint Laurent i?i Lucina. n

Octo Nocens pueros gemiit totidemque puellas . Hune merito poteiit dicere Roma patrem.

Soit en français :

« Ce coupable Innocent engendra huit garçons et autant de filles. A bon droit Rome eût pu l'appeler son père. »

\i'Eistoirc ecclésiastique de l'abbé Fleury, au livre cité en note, ne mentionne, il est vrai, que sept bâtards de lui, mais, ici, ce nombre pourrait bien, à côté du sens naturel, en avoir un symbolique et signifier aussi les sept péchés capitaux. Ce qu'il y a decertain, c'est que la luxure ne fut ni le seul ni le plus gros de ses péchés d'habitude. S'il n'eût pratiqué que celui-là, quelque peut fait qu'il soit pour recommander un pape, .peut-être ne l'aurais-je pas relevé et Thistoire ne se serait-elle pas montrée plus difficile à l'endroit de ce pontife que ne le fut le Saint- Espriten le choisissant pourchefdel'Eglise chrétienne. Il avait bien pris pour devise ce verset du psaume XXV : Ego aiitem in innocentia mea i?igressus suin, ce qui veut dire : Je marche dans Vinnocence ; mais ce n'était « apparemment, dit le continuateur de l'abbé Fleury, que pour marquer ce qu'il aurait dû être ». Innocent VIII a dans son compte un crime que le temps et le pays où il a vécu ne devraient expliquer que chez un autre. Le prince turc Djem ou Zizim, vaincu par son frère Bajazet, était venu à Rhodes demander asile aux chevaliers, dont le grand-maître était alors Pierre d'Aubusson. Celui-ci, feignant de prendre ses intérêts contre le sultan, le reçut avec honneur ; mais il négocia en secret avec Bajazet, envers qui il s^engagea à retenir son. frère prisonnier moyennant une assez forte somme annuelle. Puis il le livra au pape en échange du chapeau de cardinal. Le pape fît au prince un accueil très amical ; « il fut

ému jusqu'aux larmes envoyant couler celles de l'in-. fortuné Djem au souvenir de ses maux». Un émissaire du sultan étant venu à Rome pour assassiner Zizim, Innocent le fit déchirer avec des tenailles rougies au feu. Mais ces démonstrations n'étaient rien moins qu'animées d'une idée quelconque d'hospitalité ; ce que voulait le pape, c'était battre monnaie avec son hôte. Bajazet lui ayant proposé son alliance et offert cent vingt mille écus d'or, s'il consentait à retenir Zizim prisonnier, Innocent n'hésita pas ; il accepta le marché et en reçut le prix, en même temps qu'il repoussait l'offre que lui faisait le soudan d'Egypte de restituer Jérusalem aux chrétiens en échange du malheureux prince qu'il voulait sauver. Cette préféi^ence donnée par un pape à l'or d'un assassin sur le tombeau de Jésus-Christ est un trait de caractère qui nous dispense d'insister sur les autres.

Tel fut l'infaillible ^ qui, à la requête des deux jacobins mentionnés, reprit officiellement, ex cathedra^ laplusinsensée, la plus monstrueuse des inquisitions, en la marquant d'an cachet d'acerbité sauvage qui a fait dire de sa fameuse bulle Swmnis desiderantes que c'était « un chant de guerre de l'enfer^». Je dois, néanmoins, reconnaître, que, avec les idées qui régnaient dans le monde chrétien, tout autre pape, pieux et même relativement honnête, eût probablement agi en la circonstance comme Innocent VIII. Si je rappelle ce qu'a été personnellement ce pontife, dont la dépravation de son siècle explique, du reste, quelque peu les mœurs et la conduite, ce n'est donc pas pour faire peser sur l'homme la responsabilité exclusive de la nouvelle situation que détermina sa bulle.

1. V. sur Innocent VIII VEpUome po7itificiim Romanorum d'Onol'rio Panvini, un religieux Augustin de l'époque. ■1. Sclnvager, Hexenprocess.

Cette biille, dite iS''«mm/5 deside?'a?2tes ^arce qu'elle commence ainsi, porLe la date du 9 décembre 1484, Tan premier du pontificat d'Innocent. Elle est adressée aux évêques des diocèses où inquisitionnaient Sprenger et Institor. Gomme, en la matière que je traite, c'est un des actes les plus importants de l'autorité ecclésiastique, je crois devoir en donner une traduction intégrale. Voici cette traduction, que- je fais aussi littérale que possible :

Innocent, évoque, serviteur des . serviteurs de » Dieu, Pour qu'il en soit éternellement gardé mé- >•> moire.

» Désirant d'une souveraine ardeur, comme le re- )) quiert la sollicitude pastorale, que la foi catholique » soit accrue et Ilorisselepluspossiblepartoutennotre » temps, et que toute méchanceté hérétique soitre- ». poussée loin des frontières des fidèles, nous ôdictons » de bon gré et statuons à nouveauceparquoice pieux » désir pourra avoir l'effet voulu et, toutes les erreurs » extirpées par notre ministère comme par le sarcloir » d'un sage cultivateur, le zèle et le respet de cette foi » s'imprimer plus fortement dans !e cœur de ces mômes » fidèles. Il est récemment venu à notre connaissance M certaine, non sans que nous en ayons éprouvé une » grande douleur, que dans quelques parties de la » haute Allemagne, ainsi que dans les provinces, «villes, territoires, localités et diocèses de Mayence, » Cologne, Trêves, Salzbourg et Brème, un certain » nombre de personnes de l'un et l'autre sexe, ouj) bliantleur propre salut et s'écartant delafoi catho- » lique, se livrent aux démons incubes et succubes, » et, parleurs incantations, leurs charmes, leurs con- » jurations, sorCjges, excès, crimes et actes infâ- ))mes, font périr et détruisent le fruit dans le sein des » femmes, la ventrée des animaux, les produits de la » terre, le raisin des vignes et les fruits des arbres.

o74 LE DIABLE

)) aussi bien que les hommes, les femmes, le bétail, » et autres animaux de différentes espèces, les récol- » tes, les vignes, les vergers^ les prairies, les patura- )) ges, les blés, les froments et autres céréales; qu'ils ->•> affligent et tourmentent de douleurs et de maux )) atroces, tant intérieurs qu'extérieurs, ces mêmes » hommes , femmes, bêtes de somme, troupeaux et » animaux, et empêchent que les hommes ne puissent » engendrer, les femmes concevoir, les maris remplir » le devoir conjugal envers leurs femmes et les fem- » mes envoies leurs maris ; que, en outre, ils renient » d'une bouche sacrilège la foi qu'ils ont reçue au » saint baptême ; qu'ils ne craignent pas de commet- » tre et perpétrer, à l'instigation de l'ennemi du genre » humain, beaucoup d'autres excès et crimes abo- » minables, au péril de leurs âmes, au mépris de la » Majesté divine, et au dangereux scandale du grand » nombre. Et quoique les chers fils Henri Insti- )) tor et Jacques Sprenger, de l'Ordre des frères prô- » cheurs et professeurs de théologie, aient été, par » lettres apostoliques, délégués comme inquisiteurs » de la méchanceté hérétique, et le soient encore, le » premier dans les susdites parties de la haute Alle- » magne, où sont censés devoir être compris aussi les » provinces, villes, territoires, diocèses et autres lieux » comme dessus, et le second dans certaines parties » de la ligne du Rhin, cependant quelques clercs et » laïques de ces pays, cherchant à savoir plus qu'il M ne convient, parce que, dans les dites lettres de dé- » légation, il n'est pas nominativement ni spéciale- » ment fait mention de ces provinces, villes, diocèses » et autres lieuxsusdits, non plus que de leurs person- » nés ni desdits excès, ne rougissent pas d'affirmer obs- » tinôment que ces choses ne sont pas du tout com- » prises dans les dites parties ; que, par conséquent, il » n'est pas permis auxdits inquisiteurs d'exercer un

Li; PERSONNEL DU DIABLE o7o

» tel office d'inquisition dans les provinces, villes, » territoires et lieux susdits, non plus que de procéder à » la punition, emprisonnement et correction de telles )) personnes pour les excès et crimes énoncés. C'est » pourquoi, danslesprovinces, villes, diocèses et lieux » susdits, les excès et crimes en question demeurent » impunis, non sans dommage évident pour leurs » âmes, et sans danger pour leur salut éternel. Vou- » lant, donc, comme c'est notre devoir, écarter tous » empêchements de nature à faire obstacle d'une ma- » nière quelconque à l'accomplissement de l'office » desdits inquisiteurs, et prévenir par des remèdes » opportuns que la souillure de la méchanceté héré- » tique et autres excès semblables ne répande son in- » fection pour la perte des autres qui sont innocents, le » zèle delà foi nous y poussant surtout, afin qu'il ne » puisse résulter de là que les provinces, villes, dio- » cèses, territoires et lieux susdits de ces mômes ré- » gions de la Haute-Allemagne soient privés de l'of- » fice d'inquisition qu'il appartient, nous statuons » par ces présentes, en vertu de l'autorité apostoli- » que, qu'il sera permis auxdits inquisiteurs en ces » régions d'y exercer le dit office d'inquisition et y » procéder à la correction, emprisonnement et puni- » tiondes personnes pour lesdits excès et crimes, en » tout et pour tout, comme si les provinces, villes, » diocèses, territoires, lieux^ personnes etexcès susdits » étaient nominativement et expressément désignés » dans lesdites lettres. Et pour plus de sûreté, éten- V. dant lesdites lettres et députation aux provinces, » villes, diocèses, territoires, lieux, personnes et ') crimes susdits,' nous accordons auxdits inquisiteurs )) qu'eux ou l'un d'eux, s'étant adjoint le cher fils » JeanGremper, clerc du diocèse de Constance, maître » ùs arts, leur notaire actuel, ou tout autre notaire » public, qui par eux-mêmes ou par l'un d'entre eux

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» aura été temporairement délégué dans les provinces, «villes, diocèses, territoires et lieux susdits, contre » toutes personnes de quelque condition et rang élevé » qu'elles soient, exercent ledit office d'inquisition^ » corrigeant, emprisonnant, punissant et châtiant, )) selon qu'elles l'auront mérité, lesdites personnes, » qu'ils auront trouvées co-upables comme dessus ; » avec pleine et entière faculté d'annoncer et prêcher ■■'■> au peuple fidèle la parole de Dieu, aussi souvent » qu'il leur conviendra et leur paraîtra utile, dans tou- » tes et chacune des églises paroissiales desdites » provinces, faire toutes autres choses nécessaires et • )) opportunes, dans les cas susdits, et les exécuter li- )) brement et licitement. Nous ordonnons en même » temps par lettres apostoliques à notre vénérable » frère l'évêque de Strasbourg que, par lui-même, » par un autre ou par d'autres, prêchant solennelle- » ment les choses ci-dessus où, quand et toutes les » fois qu'il le reconnaîtra expédient ou qu'il en sera » légitimement requis de la part des dits inquisiteurs » ou de l'un d'entre eux, il ne permette pas qu'ils » puissent être molestés et empêchés d'une manière » quelconque par quelque autorité que ce soit tou- )) chantla teneur des lettres susdites et des présentes, )) menaçant tous molestateurs, récalcitrants, oppo- » sants quelconques et rébellionnaires, de quelque « hautrang, état, grade, prééminence, noblesse, excel- » lence ou condition qu'ils soient, et de quelque pri- » vilège d'exemption qu'ils jouissent, d'excommuni- » cation, suspension, interdit, et d'autres sentences, )) censures et peines plus redoutable encore, selon qu'il » avisera, et cela sans appel, avec faculté, après tous » procès de droit par lui à faire en ces chos 'S, d'og- )) graver et réaggraver, en vertu de notre autorité, les » jugements rendus, aussi souvent qu'il Je faudra, » recourant pour cela, si besoin est, au bras sécu-

» lier, sans que d'autres constitutions et décisions » apostoliques antérieures contraires puissent y être » opposées. Ou si à quelques-uns il a été accordé par » ce Siège apostolique, en général ou en particulier, de » nepouvoir être interdits, suspendus, excommuniés, » en vertu de lettres apostoliques ne faisantpas mention » entière, expresse et littérale dudit induit, ou tout » autre indulgence générale ou spéciale de ce Siège, » qui, pour n'être pas mentionnée en ces présentes » ou insérée totalement, pourrait avoir ses effets em- )) péchés ou différés d'une manière quelconque, men- » tion expresse devra en être faite dans toute la teneur » en nos lettres. Qu'il ne soit donc absolument permis » à personne d'enfreindre cette page de notre décla- » ration, rédaction, octroi et mandat, ou d'y contre- » dire par une audace téméraire. Mais si quelqu'un » osait le tenter, qu^il sache qu'il encourrait l'indigna- » tion du Dieu tout-puissant et des bienheureux apô- » tre Pierre et Paul.

» Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le neuf » décembre de l'an de l'Incarnation de N. S. mil » quatre cent quatre-vingt-quatre, l'an premier de » notre pontificat » ' .

Saint Jérôme, qui, dans le désert de Ghalcis, continuait à faire ses délices de « l'éloquence de Gicéron et de la douceur de Pline, » raconte que, une nuit, il fut transporté devant le tribunal de Dieu, d'où sortit une voix puissante qui lui demanda qui il était : « Je suis chrétien ! » répondit Jérôme. — « Tu mens, répartit la voix ; tu es cicéronien^ ! Une légende prétend que, pour le punir de trop bien écrire

1. Ma traduction est faite sur le texte officiel de la bulle, tel qu'on le lit dans le Maliens maleficarum de Sprengei*.

2. A-pol. ad Ruffin. liv. I. Il y a, à Rome, sur les muraillosdu cloître de San-Onofrio, une superbe fresque de Léonard de Vinci reproduisant

celte vision du grand ascète,

la langue des classiques païens, le Diable le fouetta, jusqu'au sang. En lisant, dans le texte réputé latin, la bulle que je viens de traduire, on pourrait croire qu'Innocent VIII, qui connaissait sans doute l'aventure de saint Jérôme, a craint les étrivières du Diable ou le reproche de la grande voix céleste. Ce que l'on peut affirmer, c'est que Cicéron n'eût absolument rien compris à la langue qu'y parle le pape. Munis de cette bulle, les deux inquisiteurs se mirent résolument à l'œuvre. Le rescrit papal fut publié d'abord en Tyrol par l'évêque de Brixen, Georges Gobser, le 23 juillet 1485, et dès le mois d'octobre de la même année la chasse à la sorcellerie se trouvait régulièrement organisée dans toute l'Allemagne. Dans l'espace de quelques mois, leseulcomté de Wormserbad, où eut lieu le lever de rideau, vit périr sur le bûcher qaarante et une personnes. Ces premières exécutions furent dues au zèle de l'associé que^ en exécution des dispositions pontificales, s'étaient adjoint les délégués apostoliques, un moine nommé Gumanus. Les deux autres, de leur côté, ne demeurèrent pas inactifs. Dans le seul diocèse de Constance, qui reçut leur première visite, et dans la petite ville de Ravensburg, ils firent brûler 48 sorcières, convaincues par leur justice de s'être livrées à des démons incubes. Ce fut surtout l'affaire de Sprenger. Son collègue Institor, qui opéra plus particulièrement dans le Tyrol et le comté de Salzbourg, y mit tout sens dessus dessous. Il faisait arrêter, emprisonner, torturer sur la moindre dénonciation. La terreur avait glacé les courages ; la désolation et l'efTarement étaient partout. Le clergé séculier lui-môme tremblait de peur. L'assurance, à la longue, reprenant petit à petit le dessus, la diète tyrolienne, réunie à Hall dans la vallée de l'Inn, en août 1487, éleva la voix et se plaignit hautement que « beaucoup de personnes, dans

ces derniers temps, eussent été emprisonnées, torturées et traitées de. manière outrageuse, ce qui était évidemment contre Dieu, contre le prince et contre la foi '. » L'évêque, d'autre part, jugea prudent d'inviter l'inquisiteur, ce qu'il fit, du reste, en termes bien doucereux, à se retirer dans son couvent.

Ces débuts insuffisamment fructueux ne découragèrent pas nos moines. Ils crurent que leur insuccès tenait surtout à ce que leur procédure, manquant (le base juridique, pouvait paraître arbitraire. En la codifiant, ils espérèrent y donner un cachet de loi et la rendre, delà sorte, assez respectable ou assez redoutable, pour faire hésiter toute rébellion ouverte. De cette pensée et de la suite qui y fut donnée est sorti le Maliens mqle/îcariijn. Ce livre inepte^ qu'on pourrait prendre pour un rituel de sacrifices humains à l'usage des prêtres du dieu aztèque Huitzilipotchli, devint, dès son apparition, en 1487, et est demeuré jusqu'à la fin le guide officiel de la procédure contre la soi'cellerie. Sous bien des rapports, du reste, cet honneur lui était dû. Tout méchamment grotesque et grimaçant que soit le Maliens^ ce n'est, pourtant, en effet, qu^un commentaire de la hu\\Q Summis desiderantes. Aussi le pape, .y reconnaissant toute sa pensée, s'empressa-t-il de le sanctionner de son autorité infaillible, et l'empereur Maximilien, qui passait, cependant, pour aimer les lettres, en honora d'un de ses plus aimables sourires les barbares auteurs : ce prince, par sa patente du 16 novembre 1486, avait déjà pris les inquisiteurs sous sa haute protection et commandé à ses peuples de respecter leur mission sainte et, au besoin, d'y prêter assistance ". Enfin

1. Rapp, Die Ilexnnprocesse imd ihre Gegner mis Tyrol, p. 12-13-

2. On lit, à ee sujet, dans le Maliens maleficarum : Sei'enissimus Dominus, Romano7nim rex, ipsam eamdem bullam apostolicam tueri et defendere voluit, atque vidt et ipsos inquisitorcn in suam omnimo-

rillustrissime faculté de théologie de Cologne, la première de l'Allemagne, y donna, le 19 mai 1487, sa pleine et entière approbation, déclarant que la docirine en était parfaitement catholique.

Ce que les inquisiteurs espéraient de la codification de leur procédure se réalisa ; leurs sentences, désormais appuyées de considérants réguliers, s'imposèrent aux consciences avec l'autorité des jugements de droit ])0sitif. On a dit que le procès des sorcières avait reçu de ce livre sa forme définitive. Un criminaliste célèbre du XVP siècle, Damhouder, attribue, dès cette l'îpoque, à ses dispositifs à peu près force de loi, et Roskoff ne craint pas de le rendre responsable « de la fureur sauvage qui, durant trois • siècles, sévit impitoyablement dans toute la chrétienté contre des millions de malheureux ^ »,

Le Maliens maleficarum ou Marteau des sorcières est divisé en trois parties : c'est en l'honneur de la sainte Trinité qu'a été faite cette division.

I. Dans la première partie on s'applique à démontrer que la sorcellerie n'estpointune superstition, mais un t'ait réel ; qu'il est hérétique de la nier comme telle. La thèse est appuyée de citations de Pères et docteurs de l'Eglise, entre autres, de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin.

Cette première partie comprend dix-huit Questions, dont voici le résumé: — 1° Il est catholique de croire à (les sorcières, qui, avec le secours du Diable et en (.'onséqaence d'un pacte conclu avec lui, opèrent ma- ,i.>iquement, — 2" // est catholique de croire que le Diable, par lùi-môme, et les sorcières, conjointement ïivec le Diable, exercent des maléfices. — 3" Il est

ilum prolectumem suscipit, mandas et prœcipines omnibus et singulis i-nmano imperio subditis, ut in executione talium 7iegotiorum fidei ipisis inquisitoribus omnem. favorem et assistestiam exhiheunt, 1. Geschichie des Teufcls, t. II, p. 223.

catholique de croire cju'il y a des démons incubes et succubes qui peuvent engendrer et concevoir. Le fait est prouvé par TÉcriture sainte, où l'on voit,, au chapitre VI de la Genèse, les Géants, qui n'étaient que des démons, s'unir aux filles des hommes et avoir d'elles des enfants ; par la tradition, et par saint Thomas d'Aquin. — I^l" Il est catholique A.^ croire que, parmi, les démons, il y a une hiérarchie, ce que démontre l'Evangile, où Beelzebub, Lucifer et Satan sont qualifiés de princes. — o" // est catholique de croire que l'origine et la multipHcation des maléfices sont dues à l'influence des corps célestes ou à la méchanceté des hommes. D'après saint Augustin, cité à Tappui, le magicien est dépravé par le péché, de sorte que l'origine du mal doit être attribuée à la volonté perverse de l'homme lui-môme ; le Diable ne coopère avec lui que suivant ses dispositions. — 6" Pourquoi ya-iilplus de sorcières que de sorciers ? Réponse : Parce que la femme est plus volage que l'homme, plus facile à suborner, d'une inconsistance de complexion [flexibilitas complexionis) qui donne plus aisémejit prise au Diable sur elle ; parce qu'elle a la langue plus mobile, ne sait rien garder et s'épandplus immodéri'ment que l'homme en indiscrétions et sottises de toutes sortes. C'est la femme qui, la première, dans lo Paradis terrestre, perdit la foi, de sorte que, sans la femme, le monde serait encore un Paradis. I^'étymologie de son nom prouve bien^ du reste, ce qu'elle est: (.(Dicitur enim f&mina a fe et my^vf^, quia semper minorem habet et sat'vat fidem. » Gela veut dire : « On l'appelle femme, de/e et ininus, qui signifie ào, foi moiu dre ou de moins de foi. » Et elle aie sens de travei's. parce qu'elle a été formée d'une cote d'Adam qui était tortue. — T 11 est catholique de croire que le Diable et, par lui, les sorcières peuvent faire naître dans le cœur des hommes la haine ou l'amour. — 8° // est

c«^Ao/«ç'z^e de croire que les sorcières, comme il est dit en la bulle, peuvent étouffer et détruire le fruit dans le sein des femmes, la ventrée des animaux, les produits de la terre, les hommes, le bétail, tout ce qui, en un mot, a vie, respire ou croît d'une manière quelconque. Le Maliens mentionne^ d'après Pierre delaPalud, qui avait été patriarche de Jérusalem au siècle précédent, cinq manières de procéder du Diable pour empêcher ou stériliser les unions : a) Il interf)ose son propre corps ou sa personne ; b) il échauffe outre mesure ou refroidit la semence masculine au moyen de subsstances dont la vertu spéciale lui est connue ; c) il agit sur l'imagination de l'homme de manière à lui faille prendre la femme en dégoût ; d) il endort le membre viril ; e) intercludit vias seminis ne ad vasa generationis descendat velut ab eis recédât. Je passe le reste, ne me croyant pas de sainteté suffisante pour insister davantage sur ces obscénités théologiques. — 9° // est catholique de croire que, par art magique, les sorcières peuvent réellement ou illusoirement ensorceler le membre mâle. — 10°// est catholique de croire que, par enchantement, les sorcières peuvent se métamorphoser et changer les autres en animaux, par exemple en loups-gai'ous. Dieu seul, il est vrai, créateur de toutes choses, a la puissance de les transformer réellement ; mais le Diable peut pervertir les sens et l'imagination au point de nous faire voir, toucher et sentir ces mômes choses autrement qu'elles ne sont en réalité. Telle fut la foi de saint Thomas ; telle est la doctrine du Maliens et celle de nos docteurs catholiques contemporains les plus conciliants, entre autres, du P. de Bonniot dans son, livre : Le miracle , et les sciences médiccdes. — 11° // est cat/iolicj^ue de croire qu'il y a des sorcières, sages-femmes, qui détruisent le fruit dans le sein de la mère de différentes manières ou procurent des avortements ;

que, tout au moins, quand elles n'y . réussissent pas, elles vouent les nouveau-nés au Diable. Il y en a môme qui dévorent les enfants. — 12° // est catholique de croire que, quoique Dieu ne veuille pas le mal, il le permet pour l'épurement de sa création. La liberté, dans l'homme, exige, du reste, qu'il puisse pécher. — 12° La preuve de cette permission do Dieu, \q Maliens, en cette treizième question, la déduit de la chute des anges rebelles et du péché de nos premiers parents, d'où il infère qu'elle peut tout aussi bien être donnée aux magiciens et à leurs maléfices. On reconnaît assez aisementles sorcières à leurs yeux verts, quoique beaucoup les aient d'autre couleur. Les yeux rouges sont aussi fort suspects : il convient de s'en méfier, — 14° Le crime de sorcellerie surpasse tous les autres. (Test le plus grand mal que Dieu ait permis sur la terre. Par la sorcellerie, en cITet, l'homme déchoit de l'état où l'avait élevé le baptême, devient apostat et hérétique, et sa vie tout entière est péché. A ce crime, le plus grand de tous^ doit être appliquée une peine plus grande que celle qui est réservée à n'importe quel autre crime, môme à l'hérésie simple. La mort seule peut Texpieren ce monde. Il est écrit : Maleficos non j^atieinsvivere, — «tu ne laisseras pas vivre les sorciers ' ». — 15° // est catholique de croire que des personnes innocentes peuvent être ensorcelées, soit pour leurs propres péchés^ soit à cause des péchés des sorcières. — 16° Il y a quatorze espèces d'arts magiques de moindre importance quantàleursefïets, comme, par exemple, la nécromancie, la géomancie, rhydromancie,raéromancie, la pyromancie et tous les genres de divination. Gomme, dans ces opérations secondaires, quoiqu'elles aientlieuavec l'assistance voulue ou implicite du Diable, il ne s'agit

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