De Nat. Deor.ii, 2o, (Ji
munificence débonnaire qui commande la reconnaissance et le respect. Mais rien ne l'oblige, 'et . toutes ses largesses sont des largesses bénévoles ; la justice, dans la rigoureuse acception de l'idée, n'est point ce qui le détermine, car ce n'est pas ce qui est juste qu'il veut, mais ce qu'il veut qui est juste : nos jura condidimus et cmctontatem damus juribus^ non jura nabis ^ Le royaume des cieux, c'est-à-dire, ici, le Père céleste, a dit en son langage parabolique le doux Jésus ^ est semblable au père de famille sorti de chez lui à l'aube, afin d'aller louer des ouvriers pour travailler à sa vigne. Ayant fait marché à un denier par jour avec ceux qu'il rencontra, il les mit tout de suite à la besogne. Vers neuf heures, s'étant aperçu qu'il aurait besoin de plus de monde pour terminer l'ouvrage à temps, il sortit encore, et, trouvant sur la place des gens qui attendaient les bras croisés qu'on vînt les embaucher, il les accosta et leur dit : Allez-vous-en donc travailler aussi à ma vigne et je vous donnerai ce qui sera «juste » ^ Et ils y allèrent ensemble. Notre homme sortit de nouveau une troisième fois, puis une quatrième et une cinquième, à midi, à trois heures et à cinq heures,
3 , Tans lo Processus Sathanœ^ Gescliichto der populUren Litteratur des rSmiscli-canonischen Redits in Deutschand.
2, Saint-Mathieu, XX.
3. Grec : o sàv t) 5;V.aiov otoaw \i]xJ.v , Vulgate : quod justum fuerit dabo vobis.
ITIRODUCTION 3S
emmenant chaque fois des travailleurs et leur disant toujours : Vous recevrez ce qui sera <( juste » ^ A la fin de la journée, le maître de la vigne, ayant réuni les ouvriers, leur fît payer à tous par son intendant le même salaire, un denier. Ceux qui avaient été embauchés dès le matin se plaignirent d'être traités comme ceux qui n'avaient été embauchés qu'à la onzième heure (cinq heures du soir) : ^« Ces derniers, dirent-ils, n'ont travaillé qu'une heure, et tu les mets sur le même pied que nous, qui avons eu à supporter la fatigue de la journée et la chaleur ». Le propriétaire, s'adressant à un des réclamants, lui dit : a Mon ami, je ne te fais pas de tort; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier? Prends ton dû, et va-t'en. Il me plaît de donner à ce dernier autant qu'à toi ; n'ai-jepasle droit de faire chez moi ce que je veux ? Faut-il que ton œil soit méchant parce que je suis bon ? C'est ainsi que les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers ; car nombreux seront les appelés, mais peu nombreux les élus. »
Les ouvriers de la première heure étaient malvenus, en droit, à réclamer plus qu'il n'avait été convenu, et aucun tribunal n'eût admis leur plainte, s'ils l'avaient portée devant lui. Mais ces hom-
1- Ne se Ironvo que dans le texte gi-cc : o èàvvi oiV.atov X^j'AsaOe. La Vulgate a omis cette fin du verset 7.
mes, qui avaient eu toute la fatigue et fait à peu près tout le travail, n'avaient pas tort, assurément, de trouver étrange qu'on les confondît dans un même salaire avec ceux qui n'avaient travaillé qu'une heure, et si le maître était bon, leur œil n'était pas si mauvais que cela ; il voyait, au moins, juste. Parce qu'ils avaient reçu leur dû, il ne s'ensuit pas que ce dû fût bien ce qui découlait de l'idée de droit absolu qu'implique nécessairement celle de Dieu pour être rationnelle. La répartition des salaires ne fut ici qu'arbitraire, au point de vue de ce même droit, quoique conforme, je le reconnais, à l'idée qu'on est encore disposé;, dans les hautes régions delà jouissance, à attacher aux privilèges souverains de la propriété individuelle. Le bon Jésus, un homme de sacrifice, pourtant, partageait, lui aussi, l'erreur alors commune ; il croyait que le possesseur était, à l'égard de son bien, le maître de ses résolutions, indépendamment de toute considération d'ordre absolu, et que, à côté de son droit, il ne pouvait y en avoir d'autres.
Transportée dans le domaine des choses spirituelles, oij tend, du reste, et vient aboutir la parabole évangélique, suivant la direôtion voulue par son auteur, et avec la notion hybride de père miséricordieux et de maître irresponsable que nous venons de dire, cette idée devait engendrer les
monstrueuses conséquences qu'elle portait dans ses flancs : gratuité de la prédestination, impossibilité du salut sans la grâce, qui n'est, de la part de Dieu, qu'un don auquel il n'est nullement tenu, stérilité radicale du travail humain comme tel pour ce qu'on appelle, en langage tliéologique, la justification, en un mot subordination de la vie entière, en vue de ce même salut éternel, au quart d'heure de contrition finale, encore un don purement gratuit ! Tout cela est en opposition flagrante avec la loi évolutionnelle de l'enchaînement des causes et des effets, qui gouverne le mouvement intellectuel et moral de ce monde, comme elle en gouverne le mouvement extérieur. Si le salaire, en effet, comme corrélatif du travail, n'est point au mérite ce que l'effet est à la cause, une chose qui en découle, rigoureusement due, indépendamment de toute convention ; si, en d'autres termes, la mesure du mérite n'est pas donnée par les œuvres seules, — et elle ne l'est point dans la doctrine chrétienne, — il n'y a pas équité, jus sequum^ par conséquent pas de base de justice ; le Père céleste, avec ses trésors de grâces et son infinie miséricorde, cesse de répondre à ce qu'implique, dans notre esprit, l'idée que, philosophiquement, on peut se faire de Dieu. Dieu, en effet, n'est qu'un démon, s'il n'est avant tout une raison élevée à sa plus haute puissance, la raison suprême de l'ensemble des rapports
qui constituent, en même temps que la vie, l'intelligibilité de toutes choses. Jésus, consentant à expliquer à Ponce-Pilate dans quel sens il prenait sa royauté, lui dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde ! » Entendue de la doctrine du sacrifice, qu'il a prêchée et scellée de son sang, cette parole ne serait pas exacte ; tout ce qu'il y a eu et tout ce qu'il y aura jamais en ce monde même d'esprits nobles s'y est plié et s'y pliera sans effort. Mais entendue de la royauté du Père évangélique tel que nous le connaissons maintenant, rien n'est aujourd'hui plus vrai : son royaume n'est plus de ce monde I La science, qui^, en définitive, a toute l'autorité de l'évidence et qui s'impose de droit à la conscience de quiconque veut vivre d'une vie propre^, personnelle, en a ruii^é le prétexte.
Quelques grands esprits, dans le Christianisme, ont entrevu et affirmé, en termes, il est vrai, dont toute l'étendue semble leur avoir échappé, la fragilité de cette base. Malebranche, une de nos grandes gloires philosophiques, ne se doutait certainement pas qu'il sapait l'idée chrétienne dans ses fondements, lorsqu'il disait que « Dieu était nécessité par l'ordre, qui est lui-même, à produire tout ce qu'il pouvait de plus parfait». Fénelon avait très bien compris que « ce raisonnement va à prouver que l'actuelle production de la créature est éternelle et essentielle au Créateur ; que Dieu n'a pu se retenir
en rien dans la création de son ouvrage ; qu'il ne l'a fait avec aucune liberté^ ; » que, en un mot, le Père céleste, avec sa volonté souveraine et absolue, sa libre détermination et ses manières royales, n'était pas le vrai Dieu. Mais, si quelque chose est indigne de ce que l'on doit raisonnablement entendre par un si grand mot, ce n'est assurément pas cette idée. Ni Malebranche, en posant la nécessité de l'œuvre divine telle qu'elle est, ni Leibnitz, en établissant que ce monde est le meilleur possible, n'ont certes démérité ; ils ont renoué la tradition du Divin dans notre race aryenne, après une interruption de plus de quinze siècles ; ils ont, le dernier notamment avec sa loi de continuité, devancé la formule scientifique moderne de l'évolution. Ni l'un ni l'autre, néanmoins, n'ont voulu les conséquences d'un fait dont l'évidence s'est comme imposée violemment à l'honnêteté de leur conscience. Si Leibnitz eût vu l'abîme que creusait entre lui et le Jéhovah de la Bible sa conception si rigoureusement scientifique de la création, sa foi ne s'en seraitelle pas alarmée et n'aurions-nous pas eu. d'autres correctifs encore que celui de la détermination libre du commencement ? Il est en effet, certain que, si « le présent est plein de l'avenir et chargé du passé, » et que tout soit conspirant, suivant
i. Lettres sur la Métaphysique. Lettre IV, 2" question.
une expression qu'il empruntait à Hippocrate*; si, par conséquent, ce monde est bien nécessairement le meilleur possible, clans le sens qu'il y attachait et que Voltaire, dans le Candide, a 'feint de ne pas Yoir, on ne saurait admettre l'intervention d'un vouloir de circonstance capable d'en arranger et déranger à plaisir l'économie. Dès. lors que devient ce « pouvoir absolu de Dieu, qui remue tout l'univers par sa volonté et y fait tout ce qu'il lui plaît ^ ? » Que devient cette Providence si ingénieusement qualifiée d'impénétrable dans ses desseins^, c qui gouverne à son grêles nations et mène comme elle l'entend les peuples elles rois ? » Que devient, enfin, l'idée fondamentale de toute autorité religieuse^ celle d'un remaniement en sous-œuvre du plan éternel de la création : remaniement qui aurait déjà changé l'essence même des choses par l'introduction de la mort dans notre nature et dont la possibilité toujours menaçante ne laisse à la raison de prise définitive sur rien, ruine toute science? toute logique, toute morale^ toute vie de l'esprit, et nous livre pieds et poings liés aux exploitations du merveilleux ? La complaisance des événements ne vadonc pas jusqu'à se prêter à ces combinaisons en dehors de toute série de causes et d'effets naturels,
1. aup.-vo[a Tîavxa. V. la TJiéodicée et les Nouveaux essais sur r e7itendement humain.
2. Bossuet, De la Connaissa7ice de Dieu et de soî-mcme, cliap. IV, 4.
qui feraient de la magie, si elles étaient réelles, la maîtresse suprême des mondes, et des enseignements de l'histoire la plus A'aine des prétentions. Quand je vois, dans V Histoire imiverselle deBossuet, la longue suite des faits de tout ordre tourner comme une procession de pénitents autour de la grotte de Bethléem et se courber dévotement devant le nouveau-né, je me demande si l'auteur était bien fondé à dire dans sa préface que c'est par le secours de l'histoire que l'on forme son jugement. Qu'à voir la raison, en effet, dans le débrouillement de cette trame mystérieuse, dont il lui est même interdit de sonder le secret, et de quel profit peut lui être la contemplation de ce spectacle ? Rien dans cette divine Comédie, dont les acteurs ne sont pas même des artistes, mais de simples automates mus par une main cachée au moyen des ficelles de. la grâce et de la prédestination, ne s'adresse à la vue de l'esprit ; tout y parle seulement à l'imagination ; rien n'y a d'intérêt que pour la foi ou la vue passive des sens. Ainsi interprétée, l'Histoire serait exactement ce qu'était la Géographie au IX° siècle, quand l'Anonyme de Ravenne rangeait les terres et les mers en cercle autour de Jérusalem et plaçait le centre du monde dans le trou môme oii fut plantée la croix de Jésus-Christ.
S'il fallait qu'il y eût dans l'économie des lois de la nature un plan arbitrairement conçu et exécuté,
non seulement nous ne serions pas fondés à dire que ce monde est le meilleur possible, mais, au contraire^ inclinerions-nous généralement à penser qu'il est loin d'être aussi bon que son auteur, dans la Genèse, s'est plu à le considérer: et vidit quod esset bonum. Dans tous les cas, nous pouvons en concevoir un qui réponde mieux à l'idée que nous nous faisons de la bonté d'un père, nonobstant l'hypothèse du péché originel. Quelque bien ordonné que paraisse l'enchaînement des causes, ce qu'on appelle la création, la somme du mal y est si grande qu'il serait difficile de se défendre d'une tentation contre la Providence, si nous devions l'entendre à la façon toute sensuelle des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans. Il nous resterait toujours l'arrière-pensée que, puisque cette Providence n'est empêchée par aucune sorte de considération et qu'elle est toute-puissante, elle eût pu arriver à ses fins par des moyens différents, en écartant le mal, même relatif, dont l'utilité ne saurait être avouée théologiquement. L'hypothèse des « voies cachées » ou « desseins impénétrables », pour exphquer ce mal dans le monde, outre qu'elle fait double emploi avec celle du péché originel et qu'elle est;, par conséquent, au point de vue chrétien, plutôt injurieuse au dogme delà chute, dont elle tend à infirmer l'autorité, n'apparaît en philosophie que comme un paUiatif de circonstance^.
pieusement imaginé pom^ justifier la volonté libre du Tout-Puissantj mais qui ne résulte de rien et ne s'impose à la raison par aucun motif d'évidence. Comment veut-on, d'ailleurs, que, même chrétien, si je tiens au peu de raison que me laisse la foi, je croie à la sagesse providentielle d'une puissance capricieuse qui fait tour à tour le bien et le mal, comme pour varier son jeu ; qui n'a produit à la lumière les plus savantes combinaisons que pour se distraire de sa solitude, et qui, la plupart du temps, brise son ouvraq:e avant de l'avoir achevé ? Ce démon hargneux, auquel le plus saint de ses adorateurs n'est jamais sûr d'avoir été agréable, parce que, en effet, son caprice du lendemain peut ne plus être celui de la veille et que telle chose qui lui a plu aujourd'hui peut lui déplaire un autre jour ; ce génie morose qui veut et ne veut pas, se résout sans motif, se ravise après coup, se repent, se met en colère, se venge de ce qu'il pouvait et n'a pas voulu empêcher sur tout le monde, bons et méchants, par la souffrance et la laideur dont il dispose, par les maladies, les pestes, la famine, les inondations, les tremblements de terre, le déchaînement de toutes les horreurs possibles, les désolations maternelles, les haines fratricides qu'il souffle au cœur des peuples, les exterminations de la guerre, les pensées mauvaises qu'il mêle au sang et à la boue de l'âme des tyrans, les injustices et
les violences de ceux qui régnent par lui et pour l'exécution de ses desseins, et enfin par la mort h laquelle il commande et par les peines inutiles d'un enfer inimaginable ; cet être fantastique^ pour qui le mêmemal est tout à la fois un moyen de vengeance et un prétexte à de nouveaux courroux, châtiant ainsi son propre châtiment, n'est pas le divin Objet dont se nourrit et s'entretient la raison, et en refusant de l'adorer, loin d'être orgueilleuse et re belle, elle ne fait qu'obéir à la voix du vrai Dieu qui la détourne de cette idolâtrie.
On a beau qualifier ces choses du nom de monothéisme, cette conception du Divin n'en est pas moins un composé d'éléments contradictoire's qu s'excluent réciproquement et qui, en conséquence, ne sauraient concourir à former une unité rationnelle. Le Mazdéisme, avec son double principe, vaut infiniment mieux que cela, et je préfère Ormuzd, le Dieu bon par excellence, au Jéhovah de la Bible et au Père équivoque de l'Évangile. Si les premiers docteurs chrétiens n'eussent été surtout préoccupés du soin de faire prévaloir contre le polythéisme, qui n'était guère de fait qu'une pluralité extérieure, l'unité également extérieure duDieu jaloux et exclusif, unité fausse intérieurement, sans cohésion organique, ils n'auraient point rattaché le Père céleste de l'Évangile au Maîlre tout sensuel de la Bible. Au heu de proscrire des doctrines aussi
bien liées que l'étaient celles de Marcion et de Manès entre aiitreS;, ils eussent, à leiir exemple, répudié Jélio^'ah, et puisqu'ils devaient conserver à la Providence une façon tout humaine de liberté d'action, ils se fussent empressés d'adopter les conclusions de ces habiles coordonnateurs de systèmes. Ils auraient proclamé, avec l'un, que « la création visible n'est ni d'une parfaite sagesse, ni d'une haute puissance, ni d'une véritable bonté; que le monde est trop indigne des perfections de l'Être suprême, pour que l'on puisse admettre que sa main y ait touché ; que, par conséquent, ce n'est pas l'œuvre du Dieu de la loi nouvelle ; » ou, avec Manès, que « la matière est essentiellement mauvaise ; que Satan est le souverain maître du monde, y,6çio- Toû xd(7|j,ou, » ct quc la rédemption, dans cet état de choses, est une délivrance à la manière l)ouddhique. Ce n'est pas, certes, que nous admettions avec ces hérésiarques un double principe personnel dévie; ce que nous voulons dire, c'est que, posé Dieu comme une volonté souveraine et absolue, leur mystique théorie de la création a plus d'adhérence logique que n'importe quelle doctrine religieuse d'unité exclusive.
Un des griefs les plus graves de la raison contre l'idée du principe providentiel entendu dans le sens Ihéologique, un grief irrémissible, le vrai péché contre le Saint-Esprit, f/icod non remittetur, neque
in hoc sœxulo, neqiie in futuro\ c'est celui qui se déduit de la cause la plus fréquente du mal moral en ce monde. Que la misère, qui est déjà elle-même un mal si grand, plus souvent subi que mérité, déprave le malheureux damné qu'elle étreint, vicie sa nature et inocule dans son sang un virus héréditaire qui perpétue la corruption dans sa descendance ; que, par contre, le puissant sans entrailles ou le scélérat élégant, que le crime ou les exploitations dont ce même damné peut avoir été victime ont élevé en .dignité, pour me servir d'une expression si odieusement profanée par l'usage, que cet homme puisse devenir, comme le sont devenus tant de vainqueurs heureux et de spoliateurs des faibles, un chef de lignée bénie, un germe de haute et grasse distinction, c'est ce que l'Esprit saint qui réside dans toute raison honnête ne pourra jamais associer avec l'idée de Providence et de Volonté souveraine dans le tout-puissant Père éternel. C'est assez qu'une fatalité impitoyable entretienne dans le monde, souvent à la faveur de préjugés sociaux qu'elle a elle-même inspirés, cette abominable loi, contre laquelle i^roteste toute conscience et finiront bien par prévaloir à la longue les soulèvements indignés de l'esprit de justice en nous ; c'est assez, dis-je, de cette fatalité, sans que nous fassions in-