Kirchenhote^ n" du 7 février
: . liirchenbote, no du 10 jauv. 80.
livres mêmes sur lesquels le protestantisme se base comme religion positive. L'Évangile n'est d'un bout à l'autre qu'une démonologie : qu'on en retire le Diable, et il ne restera à peu près rien des miracles invoqués par toutes les fractions de l'Eglise chrétienne pour prouver la mission divine de Jésus. Tout en déniant au protestantisme, entendu de la façon que nous venons de voir, le droit de s'autoriser de la parole dite de Dieu et de se poser en religion révélée, autrement que comme une simple philosophie évangélique, nous ne devons pas moins rendre hommage aux généreux efforts qu'il fait pour sauver de l'inévitable ruine dont est menacé le christianisme dogmatique ce qui survit encore en lui de sève morale et d'esprit religieux. Faisant sans doute allusion à la défiance que ce protestantisme libéral inspire à la masse des croyants orthodoxes, denieurés fidèles à Luther et à son enseignement, le /ùVc/ie^îôo^e cite l'exemple d'un paysan de Gotfesheim, près de Buchsweiler, qui n'aurait pas voulu pour SOO francs, disait-il, passer la nuit dans une maison où se serait trouvé un numéro de ce journal. Ce paysan n'était qu'une grosse béte, mais il était aussi, peut-être par cela môme, incomparablement plus chrétien en réalité, sinon en esprit, que la feuille libérale dont il redoutait le souffle satanique. L'herméneutique du Kirchenbote me remet en mémoire une petite scène de naïveté fort drôle à laquelle j'ai assisté, jeune alors, il y a quelque trente ans. C'était à une époque où le socialisme s'agitait beaucoup : dans la presse et les conversations les plus intimes il n'était question que de cela; partout on en discourait. J'allais alors prendre mes repas à une modeste table d'hôte du quartier Latin, où se réunissaient de nombreux étudiants. Un jour, un curé bonhomme du diocèse de Tulle vint prendre gîte chez notre hôte, qui nous le donna pour commensal. Il
fut le bienvenu : la note religieuse était, en ce temps-là, une note tonique, et le prêtre, grand bénisseur d'arbres de liberté, avait la place d'honneur dans toutes les réunions. A peine des nôtres, il se trouva, au centre de la table, où il avait été se mettre de luimême naturellement, le point de mire de toutes les questions : il lui en était décociié de face, de droite, de gauche, souvent de partout à la fois. Le pauvre homme en était ahuri. Je fus le seul à l'épargner : comme le plu.'* jeune, tout fraîchement ôclos, d'ailleurs, à la vie tumultueuse du monde, j'ignorais jusqu'aux éléments les plus simples de la politique^ Je ne disais donc rien, parce que je n'avais rien à dire ; je me suis aperçu depuis lors qu'on pouvait parier et qu'on parlait fort gaillardement quand môme. Suivant la mode du moment, un peu renouvelée de celle où l'on faisait de Jésus un sansculotte, c'était de préférence à l'Evangile que nos étudiants, à peu près tous socialistes, se plaisaient a emprunter leurs arguments. Les textes évangéliques tombaient dru comme grêle sur la tête du bon curé. Je ne sais si ces étourdissantes citations, qu'on amoncelait à l'appui des thèses économiques les plus saugrenues, étaient toutes bien authentiques: il me semble avoir reconnu depuis, dans ce que je merappelle de cette logomachie à coup de textes latins, bon nombre de choses prises à Lucrèce, au Gatilina de Salluste, et môme aux comédies de Plante et de Térence, que cette jeunesse sans vergogne mettait effrontément sur le compte de Jésus-Christ. Notre curé, néanmoins, à qui la sainte Ecriture ne me parut pas être très familière, prenait tout cela pour argent comptant, ne doutant pas le moins du monde de la loyauté des jeunes gens et de la parfaite authenticité de leurs citations; mais il était visiblement contrarié d'apprendre que son divin Maître
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eût pu dire ou laisser dire par ses apôtres des choses aussi déraisonnables, pensait-il, que celles qu'on lui prêtait. A la fm n'y tenant plus, à bout de ressources théologiques, il s'écria d'un air d'honnête bonhomie que je vois encore: « Oui, mes enfants, oui, j'en conviens, Jésus-Christ a dit cela; mais Jésus-Christ est mort jeune ;• s'il eût vécu davantage, il en aurait diablement rabattu ! >> Je dois ajouter que ce vieux prêtre routinier, qui faisait si bon marché de l'autorité du Verbe divin, croyait à l'infaillibilité doctorale du pape d'alors comme à celle de tous les papes passés, sans en excepter Jean XI et Jean XII, deux adolescents crapuleux, plus jeunes que ne l'était Jésus à sa mort, et qu'il n'hésitait pas à opposer aux textes plus ou moins évangéliques qu'on lui citait le langage frelaté de je ne sais quelles décrétales de la Gurie romaine. C'est là. je crois, la seule différence, grande, certes, et tout à l'avantage des protestants libéraux, qui sépare la noble manière de voir de ceux-ci de la façon de sentir, honnête mais grossière, de mon curé limousin.
Quoiqu'on puissent penser et dire les protestants du petit groupe auquel je fais allusion, il est donc de foi, dans toute l'Église catholique et dans le protestantisme, traditionnel, tant celui de Calvin que celui de Luther, que le Diable existe hypostatiquement, pour me servir du terme affecté à la désignation des personnes de la Trinité.
J'ai dit que notre héros était de tous les pays et de toutes les religions. J'ajouterai qu'il y en a même où l'on ne rend de culte qu'à lui seul, notamment parmi les indigènes de l'Amérique. Toutefois, comme c'est uniquement de la croyance de l'Eglise à cet égard et de ses terribles conséquences que j'entends entretenir mon lecteur, je ne parlerai que du Diable dans le Christianisme et chez les peuples chrétiens.