Isaïe, XLV
jet de graves délibérations. Suivant l'opinion la plus commune, Dieu ayant annoncé à ceux de sa cour la future incarnation du Verbe, et cela bien avant le péché du premier homme^ qui aurait pourtant motivé celte incarnation, jLucifer, un des anges, refusa de s'incliner devant l'ombre hypothétique du Christ et entraîna dans sa rébellion un nombre infini d'esprits. D'autres, avec saint Thomas d'Aquin, ont pensé que Lucifer et ses complices se crurent capables d'atteindre par leurs propres forces à ce que ce saint appelle la « béatitude surnaturelle » et voulurent la conquérir sans l'assistance de leur Créateur.
A première impression, on serait tenté de ne voir, dans cette béatitude surnaturelle dont parle l'Ange de l'Ecole, qu'un peu de galimatias ; on ne s'explique pas très bien, en effet, ce qu'il entend par le surnaturel dans un état où tout est déjà du surnaturalisme. Du reste, l'explication ne se fera peut-être pas attendre : avec la prédilection manifestée par le pape Léon XIII, dans son encyclique du 4 août 1878, pour l'enseignement de ce saint, il pourrait bien nous arriver un de ces jours de la chaire infaillible de Pierre une illustration officielle de son opinion touchant le péché du Diable.
Je dois, néanmoins, faire observer que, dans le judaïsme, d'où l'Eglise chrétienne a tiré une bonne partie de ses dogmes, la révolte des mauvais anges, au sein de l'éternité, est une idée qui ne date que de la captivité de Babylone : le superbe Satan qui fit la guerre à Dieu et dont l'indomptable orgueil ne serait vaincu que si les siècles devaient finir, n'est guère que l'Ahriman des bords de l'Euphrate et du Tigre, dépouillé de son caractère de principe et ramené, pour les besoins du monothéisme, dans les proportions de simple créature. Quant à celui du livre de Job, ce n'est qu'un agent de contradiction, un avocat
de mauvaises causes, un huissier exécuteur des jugements de Dieu^ rien déplus. Il ya bien aussi le serpent qui, dans le paradis terrestre, tenta la sotte gourmande à laquelle l'humanité devrait tous les maux qui IViffligent ; mais ce serpent n'a pas le moindre rapport avec le Diable. Pour en convaincre, je n'ai qu'à citer les paroles mômes du texte sacré: « Et le serpent, est-il dit, était rusé entre tous les animaux que Dieu a créés dans les champs. » Plus bas, après la tentation, le rusé animal est ainsi anathématisô : « Parce que tu as fait cela, tu seras maudit entre toutes les bètes des champs. Tu ramperas sur ton ventre et tu mangeras la terre toute ta vie. « Il n'y a rien dans tout cela qu'on puisse entendre de Satan, qui n'est point une bête que Dieu ait créée dans les champs et dont le châtiment soit de ramper sur le ventre et de manger la terre. Est-il,' du reste, besoin de faire remarquer que Safan avait été maudit et puni, selon la tradition chrétienne, bien avant la chute de Ihomme, et qu'il ne pouvait y avoir rien à ajouter à l'enfer, créé pour lui et pour ses anges ^ ainsi que s'exprime le catéchisme ? Il ne saurait donc s'agir ici du reptile immonde dont la race est restée eninimitié avec celle de la femme, et l'Eglise, en substituant le Diable à ce reptile^ évidemment un ancien fétiche appartenant à quelque culte ophique rival;, n'y a été amenée que par des considérations étrangères à l'idée de la Genèse.
Jusqu'à leur ciiptivité de Babylone^, jusqu'au moment où leurs rapports avec les Ei'àniens vinrent modifier beaucoup de leurs idées théologiqueS;, les Juifs ignorèrent le Diable proprement dit. 11^ avaient, il est vrai, à l'exemple de tous les peuples païens, la croyance en des esprits ou fantômes vivants, reste de vieux fétichisme qu'ils associaient tant bien que mal au culte de Jehovah, Nous trouvons, nar exem-
pie, dans le Lévitique ', un esprit impur du nom d'Azazel, auquel on envoyait, dans le désert, le fameux bouc émissaire, chargé, dit le texte biblique, de toutes les iniquités d'Israël. Ils avaient aussi, comme les autres peuples, des lieux hantés, des magiciens et des magiciennes, avec leurs philtres, leurs formules cabalistiques et tout Tarsenal magique dont a hérité la sorcellerie. Mais le Diable, comme l'ennemi né et l'antagoniste de Dieu, comme esprit de mensonge et d'erreur, suborneur infâme d^is enfants des homnies, inspirateur du mal, principe de toute laideur et père du mensonge, la Bible ne le connaît pas. Le mal, pour ce livre sacré, se résumant en une simple désobéissance aux commandements formels de Jehovah, quels que puissent être ces commandements, justes et raisonnables ou dépourvus de toute justice et de toute raison, suivant l'idée que nous attachons naturellement à ces mots, il n'y avait aucun besoin de faire intervenir une puissance étrangère pourexpliquer ce qui n'est en soi ni bien ni mai et qui n'est bien ou mal que selon que Dieu le veut. Le Décalogue est assurément une loi parfaitement morale et qui s'impose à toute conscience honnête, du moins en ce qui concerne les rapports de l'homme avec ses semblables ; mais la moralité de cette loi est tout à fait indépendante de notre manière de sentir et déjuger. En d'autres termes, la notion du bien et du mal, qui, pournos civilisations issues de la Grèce et de Rome, est fondée sur une appréciation naturelle, n'a d'autre base, dans les théocraties, que la volonté divine révélée. Là, le bien est ce que Dieu veut; le mal, ce qu'il ne veut pas. Abraham, pour s'être montré disposé à immoler son fils, sur l'ordre du Seigneur, a été loué d'un empressement que