‹ Le diable [microform]Chapitre 28 sur 182 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

LA PERSONNE DU DIABLE 6i

nous condamnerions, nous, comme barbare, si devant la Bible, nous n'avions coutume d'abdiquer l'esprit de notre race ; etSatil, dont nous exalterions la bonne foi, Fhumanité et la sagesse, pour avoir, selon la parole donnée, épargné Agag, les troupeaux et tout ce qu'il y avait de bon et d'utile chez les Amalécites vaincus, est rejeté comme impie.

Dans cet état;, la raison, dont le contrôle serait une impiété et l'approbation une inconvenance, n'est pas même légitimement autorisée à se donner la petite satisfaction de dire que Dieu ne veut que le bien. Dieu veut ce qu'il veut ; il n'appartient pas à l'homme de qualifier ses actes. 11 l'a créé uniquement pour l'adoration,, et quand il a parlé, tout doit se taire. Du reste, dans le monothéisme exclusif, avec un Dieu comme celui quia pu dire, selon le prophète Isaïe, que, seul, il a tout fait, le mal ainsi que le bien, il ne pouvait y avoir de place pour Satan.

Au retour de la captivité, l'idée du mal commença à se détacher de celle du bien dans la personne de Jéhovah. Ii^n voici la preuve :

La colère de Dieu « s'était de nouveau allumée contre son peuple », et de là vint qu'il dit à David : « Va donc, dénombre Israël et Juda. » Le roi fît appeler Joab, un de ses généraux, et le chargea de présider à l'opération, sans lui dire, néanmoins, qu'il en avait arrêté le plan à l'instigation de Dieu, ce qui, pour lui, devait équivaloir à un ordre. Le travail dura neuf mois et vingt jours. A l'issue de ce dénombrement, David fut pristout à coup d'un remords qu'on ne s'explique pas, et il dit à Dieu : « J'ai commis Là, Seigneur, un grand péché, et je vous prie de ne pas m'en vouloir de ma sottise. » Mais le Dieu de la Bible n'est pas de ceux qui se paient bonnement' d'un acte de contrition ; il lui faut quelque chose d'effectif, une satisfaction argent comptant, de gré

OU de force. Tl paraît, du reste, d'après les définitions sacramentelles du saint Concile de Trente, que le châtiment est une preuve de la bonté divine, puisqu'il rend plus vigilant et plus attentif pour l'avenir : ce sont les propres termes de l'infaillibilité synodale. Dieu laissa, néanmoins, à David le choix de la pénitence^ tout en limitant ce choix à trois choses, savoir : trois années de famine pour tout le pays^ une peste générale qui raflât en trois jours soixante-dix mille personnes, ou trois mois d'échecs militaires successifs avec danger de capture pour le roi. Il est fort à présumer que chez les Grecs, à Athènes, par exemple, où le roi Codrus se fit tuer pour sauver son peuple, c'est la dernière de ces alternatives que le prince aurait choisie. Mais les Grecs étaient des gentils, exclus du partage des grâces d'état que le Seigneur réservait pour la descendance d'Abraham, d'isaac et de Jacob, et ils ignoraient que Dieu eût fait les peuples pour les rois. David, qui professait cette doctrine, pleura beaucoup et fut un moment en grande perplexité. Il avait le cœur sensible et ne savait trop à quoi se résoudre. A la fin, « estimant, dit le texte sacré, qu'il valait mieux pour lui tomber entre les mains de Dieu que courir le risque de tomber entre les mains des hommes, » il se décida pour la peste. La peste ravagea donc le piiys, depuis Dan jusqu'à Bersabée, et ce fut en immolant à sa colère les soixante-dix mille victimes du fléau que Dieu se vengea d'un péché dont il avait été lui-môme l'instigateur.

Or^ la tentation à laquelle David succomba et qui eut pour conséquence le châtiment que je viens de mentionner, c'est sur Satan qu'un autre livre de la Bible, celui des Paralipomènes, chap. XXI, en fait peser la responsabilité. Que signifie cette nouvelle rédaction? Gomment ! d'après -ie second livre de Samuel ou deuxième livre des Rois, Dieu inspira lui-

même au roi-prophète la pensée du dénombrement, afin d'avoir une occasion de décharger la colère dont son cœur était gros^ et voilà que maintenant un autre livre de cette même Bible, tout aussi divinement inspiré et autorisé, dit que ce fat le Diable! Cette contradition provient évidemment de ce que le livre des Rois, qui date d'avant la captivité de Babylone, n'a pas, comme celui des Paralipomènes, postérieur à la captivité, subi l'influence des idées persanes sur la double origine du bien et du mal. Là est la vraie raison du conflit des deux chroniques. Mais l'Église ne l'entend pas ainsi ; elle enseigne et il est de foi qu'un môme souffle, celui du Saint-Esprit, règne d'un bout à l'autre de la Bible, depuis le premier chapitre de la Genèse jusqu'au chapitre XXII et dernier de l'Apocalypse, d'où il résulte que notre explication, la seule raisonnable, pourtant, n'est à ses yeux qu'un blasphème abominable.

Néanmoins, pour trouver le Diable véritable, non seulement tentateur libre, mais auteur de tout mal, l'ennemi de tout ce qui est bien, il faut arriver jusqu'au livre de la Sagesse. C'est là qu'on le rencontre pour la première fois, dans le judiiïsme, sous son nom de Diabolos et avec le caractère de principe du mal. il est dit, en effet, au verset 24 du chapitre 2, que c'est par l'envie du Diable que la mort est entrée dans le monde. Ce livre de la Sagesse, si faussement attribué à Salomon;, a été écrit en gvec, peu de temps avant la venue de Jésus-Christ^ et a pour auteur un juif d'Alexandrie. Il reproduit sans doute les idées qui avaient cours dans la synagogue à cette époque^ et nul doute que ce ne soit de ces idées que s'est inspiré le Christianisme. Voilà donc le simple archer^ l'huissier du Seigneur, devenu l'auteur de lamort^ roi des ténèbres et de l'enfer. Cette fois, ce n'est plus le serpent condamné à ramper sur le ventre et à man-

ger de la terre tous les jours de sa vie ; c'est bien l'Ahriman des bords de l'Euphrate et du Tigre, le principe opposé au Dieu bon par excellence. Gomme Ahriman, il aura sa cour: le roi des dévas, dans le Parsisme^ sera^ pour les Juifs, le Satan roi des démons. Ces démons^ quels seront-ils? Tous les dieux des gentils d'abord, puis l'innombrable essaim des esprits mauvais que l'on supposait résider dans l'air, sur la terre^ partout où Ton entrevoyait une souillure de l'œuvre divine. Les dévas^ originairement les dieux brillants de l'atmosphère^ avant le schisme de Zoroaslre, n'étaient-ils pas tout cela? Mais^ comme, pour les Juifs et les Chrétiens, toujours monothéistes^ malgré l'intrusion du mauvais principe mazdéen dans leur dogmatique, Satan ne pouvait être logiquement qu'une créature de Dieu, on dut faire de lui une créature déchue ; et comme, d'ailleurs, ainsi que le reconnaissent les théologiens eux-mêmes, les étoiles du firmament symbolisaient l'armée céleste à laquelle il appartenait, on trouva tout naturel de lui appliquer ce verset supposé prophétique du chapitre XIV d'Isaïe : «Gomment, ô belle étoile du matin, as-tu disparu des )) cieux? » Le mot dont se sert la Vulgate pour rendre en latin le terme hébreu qui désigne cette étoile (hillel) étant lucifer, ce fut Lucifer qu'on appela ce superbe Déva sémitique, précipité du Ciel pour son ors:ueil.

Selon les démonogr.iphes chrétiens, les étoiles, dont l'ensemble formait ce qu'on appelle l'armée céleste, ont été, tout au moins, des symboles angéliques. Les Pères et les docteurs s'accordent à reconnaître, en essayant d'idéaliser le fait, que c'est bien dans les hauteurs du ciel étbéré, et entre des esprits lumineux symbolisés par les astres, qu'eut lieu le grand combat oii Lucifer fut vaincu: « Les étoiles tombèrent du ciel, » dit, entre autres, V Imitation de Jésus-ChristK

l. L. III, c. ^4.

Ce symbolisme^ dont l'origine s'explique par l'existence^ même en Israël, d'un culte des étoiles, n'en est devenu un que dans la dernière rédaction de la Bible. De nombreuses traces de ce vieux culte se retrouvent dans cette rédaction, telle qu'elle nous est parvenue, et autorisent à affirmer que ce qui plus tard a été symbole ou image était tenu dans le principe pour une réalité objective. Il est dit du roi Manassé qu'il fit « dresser des autels à tous les astres du ciel dans les deux parvis du Temple ^ ». Le même livre des Rois ajoute un peu plus loin^ que Josias, le petit-fils de ce même Manassé, fit détruire ces autels et exterminer les prêtres attachés au culte du soleil, de la lune, des planètes et de toute l'armée des cieux. Les Israélites partagèrent donc, à une époque qu'il serait difficile de préciser, mais, dans tous les cas, antérieure à la dernière rédaction biblique, la foi de presque tout l'Orient en la divine puissance des astres, foi qui, par suite de transformation, est devenue chez nous l'astrologie. Il ressort de là que tout ce qui paraît image dans les livres de celte rédaction, appliqué par métaphore à des personnalités indépendantes des astres eux-mêmes, doit être ramené pour son explication au fait réel de l'existence d'un ancien culte sidéral. Les auteurs chrétiens qui veulent que la lutte où l'archange saint Michel fut vainqueur de Satan ait été un combat réel entre les étoiles, dans les hauteurs de l'empyrée, sont plus près de la forme originelle du récit que ceux, en plus grand nombre^ il est vrai, qui font de tout cela un symbole. La tradition vraie est et doit rester celle qu'a suivie Milton dans son Paradis p e?' du, cqUq dont l'Apocalypse a conservé la

i. il, IV, Rois, XXI, 5.

■2. G. XVII, 4, 3 et 12.

troce et qui a inspiré les pieuses rêveries de tous les mysliques.

Gomme la plupart des cultes, celui des astres avait une organisation monarchique; Il y en avait un, — un de ces astres, — dans lequel résidait la puissance suprême. Celui-là passait pour le roi, le souverain maître. Quel était-il? Était-ce le plus brillant ou le plus élevé ? Il est fort probable que les théologiens du sidérisme, — toutes les religions ont eu et ont les leurs, — ne furent pas toujours d'accord sur ce sujet. Nous savons que les uns plaçaient le siège du roi dans l'astre que l'on supposait être le plus élevé, et j'incline à penser que d'^autres le plaçaient dans l'astre le plus brillant et que c'est précisément cette lutte d'opinions qui explique celle des deux astres rivaux entre eux. Selon mes conjectures, la royauté aurait môme appartenu dans le principe au plus brillant, c'est-à-dire, à celui-là même que nous nommons Lucifer. C'eût été ce qui me semble le plus naturel, La pensée qu'il ait pu y avoir un astre plus haut situé que les autres dans les régions célestes n'a pu naître qu'à la suite de certaines observations astronomiques, et l'idée d'attribuer la puissance souveraine à celui-ci plutôt qu'à l'autre n'a pu, de son côté, être déterminée que par des motifs de pure théologie spéculative. Je m'imagine que la séparation dont il s'agit ici date de l'époque, fort reculée, du reste, où les planètes commencèrent à être distinguées des étoiles fixes et accaparèrent, en opposition avec ces dernières, toute l'essence divine, comme paraissant être, par la visibilité de leurs mouvements, les astres véritablement actfis, ceux qui ont la vie et qui peuvent la donner. L'orbite de la planète la plus éloignée, dans cette dernière opinion, embrassait doue tout le ciel lumineux ; avec l'idée de cause, qui est un progrès et qui

marque la première étape dans la voie des spéculations théologiques, là devait être, par conséquent, le principe des mondes. Dieu était le Très-Haut, et par Très-Haut l'on entendait originairement l'astre-dieu dont l'orbite enserrait celles des autres, celui, qui englobait tout, celui qui décrivait le cercle céleste et qui était en quelque sorte la raison même du ciel et le suprême dispensateur de la vie des mondes. Ici ce n'est point une hypothèse que je fais ; les traditions mythologiques des peuples sémites s'accordent à placer dans Saturne, qui, avant la découverte d'Uranus par William Herschell, en 1781, et celle de Neptune par Leverrier, en 1846, était la planète la plus élevée, le siège royal de leur Baal-Ram, le même que l'Elioun d'Isaïe \ V Hypsouranios des Grecs et V Altissimus ou Très-Haut de la Vulgate. On voit par là le sens qu'a eu d'abord ce dernier mot : c'était bien à ce que l'on croyait être le plus élevé des astres qu'il s'appliquait. De là ressort, ce me semble, une confirmation de la conjecture que j'ai émise d'une lutte entre l'idée de souveraine clarté, au sein de la nuit primordiale, et l'idée cosmogonique et un peu peu plus abstraite de l'orbite planétaire enserrant tout comme base de la dogmatique judéo-chrétienne touchant le grand combat de l'armée de Lucifer avec celle du Très-Haut. Le vaincu a été le premier ; mais le révolté, était-ce bien lui? 11 est manifeste et démontré que c'est par son côté extérieur que le Divin a été saisi, à l'origine, et que ce qui a frappé en premier lieu l'imagination des peuples a été ce qui frappait leurs sens : par conséquent, adoration de la lumière avant celle de toute autre spéculation cosmogonique, résultat d'une transformatioa subséquente de la sensation. Le révolté, ce fut donc le

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