‹ Le diable [microform]Chapitre 33 sur 182 · XX , 2, U · texte numérisé non relu

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sait de leurs escapades continues et par essaims innombrables à toutes les époques de l'histoire de l'Eglise, depuis même la vision de saint Jean jusqu'à l'heure présente. Le Diable et ses suppôts, nonobstant la rédemption, n'ont pas cessé un seul instant d'entretenir sur la terre, à côté de l'œuvre de Dieu, la désolation, les troubles de toute nature, le mal en un mot : la grâce et tous les autres privilèges de la prédestination n'en ont point garanti la famille bénie elle-même du Rédempteur, Il y a là, ce semble, un motif de conjecturer que l'ange chargé de mettre Satan sous verrou s'y est mal pris ou a été infidèle à sa mission. Ce qui est bien certain, c'est que, de tout temps, l'Église a admis la constante et universelle présence des démons dans nos milieux, tant religieux que sociaux, et que c'est à eux qu'elle a d^abord attribué nos tentations, le péché, et môme les fléaux qui affligent Inhumanité, sans en excepter nos maladies. D'après ce qui ressort de son enseignement, il n'y a pas dans l'air un atome, dans la mer et les fleuves une goutte d'eau, sur la terre un grain de poussière qui ne loge un esprit impur. L'Église n'a-t-elle pas, en effet, des formules d'exorcisme pour toutes choses? Elle en a pour l'air, pour l'eau, pour ,1a terre, pour le feu, pour tout ce qui est composé de ces quatre éléments. De là il ressort bien que le Diable est et a toujours été, au bout du compte, aussi universellement présent que Dieu ; car il n'y a pas une des œuvres de la création qui ne soit exorcisable, ce qui veut dire qu'il n'y en a pas une seule que l'esprit du mal ne pénètre de son souffle immonde. Rien n'échappe à ce souffle ; rien de si pur, rien de si saint,, dont il ne puisse faire une squalidité visqueuse.

Il y avait jadis en Franconie, dans un de ces jolis sites comme savaient les choisir,' — ce dont je suis loin de les blâmer, — les fondateurs de couvents, à

Schœnthal, un monastère fameux de l'ordre de Giteaux. Vers le milieu du treizième siècle, ce monastère avait pour abbé un saint homme du nom de Richalmus : l'Église l'ayant béatifié, je suis canoniquement autorisé à le qualifier comme je fais. Or, le saint homme en question nous a laissé sur cette ubiquité du Diable un ouvrage intéressant, où se reflète, comme dans un miroir fidèle, toute la foi naïve, un peu grotesque même, résultant par une conséquence logique et forcée de la façon dont le christianisme avait défini et comprenait l'action des mauvais esprits. Ce livre est naturellement écrit en latin, et il a pour titre : Liber revelationiim de insidiis et versutiis daemonu'in adverms homines^ ce qui veut dire : Livre de révélations touchant les embûches et les ruses des démons contre les hommes. Ces embûches, ces ruses, sont de mille sortes : le lecteur voudra bien ne pas exiger que je les lui énumère. Je vais prendre seulement le dessus du panier et au fur et à mesure que les choses se présenteront.

Le bienheureux Richalmus avait remarqué que, les jours de communion, c'est-à-dire tous les jours à peu près, quand quelque moine venait de recevoir la sainte hostie, il n'était pas rare que le Diable l'excitât à vomir. « Lorsqu'il m'urrivait, dit-il, que j'étais obligé de sortir, après la communion, je courais au vivier pour y rendre gorge ; s'il n'y avait pas de vivier ou d'étang dans le voisinage, je rendais dans une cuvette, et, à défaut de vase, dans un pli de ma robe. Mais, je vous le dis, le meilleur remède contre les vomissements, c'est le signe de la croix. Signezvous, et cela lestement et fréquemment. Il m'arrive aussi, quand je digère, — c'est toujours le saint homme qui parle, — que le diable me procure des nausées ; car il est malin, et il n'aime pas que je fortifie mon corps ; le jeûne m'affaiblisscmt, cela lui

donne plus de prise sur moi ; mais je surmonte les nausées au moyen du signe de la croix. » Par ces temps d'impiété, les mauvaises langues diraient d'un homme qui a des nausées après ses repas qu'il a trop mangé. Un jour que le bon abbé se promenait en compagnie d'un novice, celui-ci, entendant grommeler dans le ventre du saint homme, lui demanda ce que ce pouvait bien être : « Ah ! répondit le bienheureux Richalmus, le bruit que tu entends là, c'est le Diable qui le fait; tous les jours il m'afflige ainsi... — Souvent, dit-il un peu plus loin, il me gonfle à tel point le ventre que je suis obligé de dénouer et laisser pendre ma ceinture. «

L'excellent homme se plaint encore de fréquents vertiges qui l'empêchent d'aller dire sa messe et qu'il met naturellement sur le compte des démons. Le couvent était riche, paraît-il ; dans ses appartenances se trouvaient des vignes, et le vin en était bon. On n'avait pas coutume dele vendre, et, comme d'ailleurs c'eût été mal reconnaître les bontés de Dieu que de le laisser perdre, on le buvait dévotement en famille. « Aujourd'hui, dit le bon abbé, nous avons bu de notre excellent vin, et voilà que tout à coup nous n'avons plus été entourés que de gens ivres, le réfectoire en était plein. Un jour de Toussaint, que nous avions goûté de ce même vin, le nombre des ivrognes que je trouvai étendus partout était si considérable, qu'il me fut impossible de circuler dans le couvent et d'alleràlachapelle. Lelendemain,toutavaitdisparu. » Qu'était-ce donc que ces gens-là? Avec nos habitudes frondeuses, et môme sans être trop frondeurs, nous n'irions pas dans Tautre monde, aujourd'hui, chercher l'explication de ces phénomènes. Le bienheureux Richalmus, qui y voyait quelquefois double, commeil vient dele dire, avaitreconnu dans tous ces gens ivres des démons venus des cabarets du voisinage.

Le Diable se plaisait à défigurer le monde. Il y avait, par exemple, tels de ses moines, dit nptre abbé, — peut-être lui-môme était-il du nombre, — dont ce vilain singe s'était amusé à picoter le nez pour leur en faice une rugosité informe. A d'autres, ce sont les lèvres qu'il attaque de préférence, notamment la lèvre inférieure. Un petit démon s'était pendant vingt ans escrimé après la sienne et avait réussi à la lui rendre pendante. Inutile de dire que toutes les distractions du saint homme pendant l'office, la messe ou les lectures de piété, c'était le Diable qui les lui procurait. « Il arrive même souvent, dit-il encore, que les démons m'assoupissent pendant que je prie. Quelqu(3fois, pour mieux me faire dormir, ils me poussent la main sous le menton. » Un novice lui disait un jour que, de la place qu'occupait dans le chœur le bon abbé, il lui semblait entendre venir de temps en temps un bruit assez semblable à celui d'un homme qui ronfle : « Ce bruit, mon cher enfant, lui répondit le saint, ce sont les démons qui le font. »

Richalmus affirme que les mauvais esprits dont l'homme est environné de toutes parts sont quelquefois si nombreux et si étroitement serrés, qu'un filet d'air aurait peine à se frayer un passage au milieu d'eux.

Il est difficile, avec la meilleure volonté du monde et pour si croyant que l'on soit, d^admettre que tous ces esprits aient été des étoiles, comme l'insinuent l'Apocalypse, les Épîtres de saint Pierre et de saint Jude, et les commentaires des thôologastres laïques mentionnés. Du reste, dès le temps de Jésus-Christ, il y en avait, en Judée seulement, infiniment plus que la queue du Dragon n'en a pu entraîner, plus que l'imagination la plus riche n'en saurait placer, en pressant même les rangs, dans la fameuse lacune du tiers dispara. Le possédé des bords du lac de Gêné-

sareth en avait, à lui seul, toute une légion dans le ventre ; (juand cette armée dut vider les lieux, sur le commandement du divin thaumaturge, il ne fallut pas moins de deux mille panses de pourceaux pour la loger.

A mesure que la foi progresse^ l'eiFectif des esprits déchus prend de telles proportions, qu'il n'est plus possible de concilier avec les chiffres. de la statistique démoniaque aucune des élucubrations théologiques touchant l'origine du Diable. L'idée que des étoiles aient pu être, non pas les corps qu'ils animaient, mais même leurs images et leurs symboles, devient saugrenue, et la fantaisie la plus désordonnée a de la peine à imaginer le coin de l'éternité d'avant la création' où pouvaient avoir place loutes ces individualités semi-spirituelles. Nous venons de voir ce que, au temps de Jésus-Christ, nos viscères abdominaux pouvaient en contenir. La capacité humaine, à cet égard, ne paraît pas avoir diminué depuis : vers la fin du seizième siècle, l'évoque de Vienne en Autriche, le docteur Gaspard Neubeck, exorcisa, dans l'église Sainte-Barbe de cette ville, une jeune fille de seize ans, Anna Schlutterbauer, du corps de laquelle il tira à grand renfort d'eau bénite et de signes de croix 12,652 démons bien comptés. Le procès-verbal de cette opération, signé du prélat exorciste, a été conservé dans les archives de Vienne, où il se trouve encore, au témoignage de M. Auguste Silberstein, un écrivain autrichien contemporain, qui l'y a vu \

Dans une autre Vienne, celle des Gaules, l'archevêque Turpin fut un jour attiré à sa fenêtre par un bruit inusité, dont il voulut connaître la cause. Ce

1. Dcnhsœuleii im Gebiete der Cultv.r und Literatur, IH, Teufvl tind Hexen. p. 2i'i.

bruit, assez semblable au bourdonnement que produisent des essaims de sauterelles, était celui d'une nuée de démons qui s'en allaient, en tourbillonnant^ assister aux derniers moments de Gharlemagne, pour tâcher de happer son âme au passage. « Ils étaient si nombreux, dit l'archevêque, que la lumière du jour en pâlit, et nul n'eût pu les compter. » Certains docteurs juifs. — on sait combien ces gens-là s'entendent au calcul, — estiment que chacun de nous en est circonvenu dans des proportions qui paraîtraient fabuleuses, si d'autres- le racontaient: 1,000 à notre droite, et 10, 000 à notre gauche î Gomme ces chiffres, ainsi que cela m'en a tout à fait l'air, sont pris de la Bible même, le croyant ne ^saurait les dédaigner. On lit, en effet, au psaume 90 : Deits meus, sperabo in eum, qiioniam ipse liberavit me.... ah iti" carsu et dsemonio m^eridiano. Cadent a latere tuo maille et decem millia a dextris tuis. Dans le psaume, les 10,000 sont à droite, et les 1,000 à gauche ; c'est la seule différence qu'on remarque entre les deux autorités, à moins de supposer, d'un côté ou de l'autre, une transposition de copiste. En évaluant donc à un milliard seulement le chiffre moyen de la population humaine de notre planète, cela ne ferait pas moins de 11,000,000,000,000 de démons rien que pour l'œuvre particulière de notre tentation. Il y a ensuite les démons, en infiniment plus grand nombre, attachés aux autres services de la destruction générale.

Le roi Salomon, d'après la Cabale, avait réussi, au moyen de conjurations magiques, à en grouper plusieurs millions de légions^ qu'il emprisonna dans un grand chaudron de cuivre et jeta ensuite dans un marais près de Babylone. Les Babyloniens, ayant aperçu ce chaudron, aujourd'hui perdu, crurent qu'il contenait un trésor et le repêchèrent : ils firent sauter le couvercle et les démons s'envolèrent.

La Cabale assure encore que ce même roi Salomon, qui fut, comme on sait, un habile homme, en tint longtemps prisonniers 3:22, 280 dans une petite fiole.

L'honnête Weier, un démonographe du seizième siècle, celui-là même qui porta le premier coup aux folies monstrueuses de Flnquisition contre les sorciers et sorcières, a donné, je ne sais d'après quelles autorités, un efTectif très précis de l'armée infernale. Cette armée ne serait pas de moins de 44,635,569 combattants valides, sans compter les milliards de farfadets, lutins, kobolds, gnomes, gnomides, etc., qui voltigent dans l'immensité en masses atoraistiques et pénètrent comme un impur virus tous les règnes de la nature. Comme la population de notre globe n'a pas encore donné et ne donnera probablement jamais un pied de guerre de cette force, il n'est pas étonnant que le monde soit resté en la puissance du Diable : princeps hujus mundù

GIIAI'ITIIE QUATRTEMK.

DE l'empire du diable

L'empire du Diable est aussi étendu que celui de Dieu ; il a pour limites celles du monde créé. Nous avons vu que, au témoignage de l'Église, il n'est pas une molécule, un atome microscopique, dans chacun des éléments dont se compose lamatiôre, qui ne puisse en loger au moins un. Partout où se manifeste une décomposition, — et il n'y a rien, absolument rien, dans aucun des régnes de la nature, qui n'y soit soumis, — là est l'action du Diable ; la mort est son œuvre; c'est de foi : Fer peccatum mors'^.

En disant que la mort est entrée dans le monde par lepéché, saint Paul, il est vrai, n'apeut-etre voulu parler que de la mort spirituelle, quoique le sens de ses paroles ne soit pas, à première vue, celui-là; mais le. troisième chapitre de la Genèse, qui a été le point d'appui de toute l'argumentation théologique à ce sujet, ne saurait autoriser une distinction de ce genre. Aussi les théologiens orthodoxes considèrentils la mort du corps comme la punition du péché et font-ils de l'immortalité matérielle la condition de l'homme en son état d'innocence '. Cette interprétation est, du reste, si manifestement légitime, que la mort

•1. Paul, Ep. ad Rom., V, 12.

2. « Dès que le premier homme, aussi indignement que volontairement rebelle, dit Bossuot, a perdu la y-rùce de Dieu, il l'a perdue pour lui-même et pour toute sa postérité, c'cst-h-dire pour tout le genre humain, qui, avec ce premier homme, d'où il est sorti, n'est plus que comme un seul homme justement maudit de Dieu et chargé de toute la haine que mérite le crime de son premier père. Ainsi les

La Cabale assure encore que ce même roi Salomon, qui fut, comme on sait, un habile homme, en tint longtemps prisonniers 5â2, 280 dans une petite fiole.

L'honnête Weier, un démonographe du seizième siècle, celui-là môme qui porta le premier coup aux folies monstrueuses de Tlnquisition contre les sorciers et sorcières, a donné, je ne sais d'après quelles autorités, un effectif très précis de l'armée infernale. Cette armée ne serait pas de moins de 44,635,569 combattants valides, sans compter les milliards de farfadets, lutins, kobolds, gnomes, gnomides, etc., qui voltigent dans l'immensité en masses atoraistiques et pénètrent comme un impur virus tous les règnes de la nature. Comme la population de notre globe n'a pas encore donné et ne donnera probablement jamais un pied de guerre de cette force, il n'est pas étonnant que le monde soit resté en la puissance du Diable : princeps hiijus mundi.

ClL\l'[TliE QUATRtEMK.

DE l'empire ])U DIABLIC

L'empire du Diable est aussi étendu que celui de Dieu ; il a pour limiLos celles du monde créé. Nous avons vu que, au témoignage de l'Église, il n'est pas une moLJcule, un atome microscopique, dans chacun des éléments dont se compose lamatière, qui ne puisse en loger au moins un. Partout où se manifeste une décomposition, — et il n'y arien, absolument rien, dans aucun des régnes de la nature, qui n'y soit sourais, — là est l'action du Diable ; la mort est son œuvre; c'est de foi : Fer pcccaltim mors^.

En disant que la mort est entrée dans le monde par le péché, saint Paul, il est vrai, n'a peut-être voulu parler c[uc do la mort spirituelle, quoique le sens de SCS paroles ne soit pas, à première vue, celui-là; mais le. troisième chapitre de la Genèse, qui a été le point d'appui de toute l'argumentation théologique à ce sujet, ne saurait autoriser une distinction de ce genre. Aussi les théologiens orthodoxes considèrentils la mort du corps comme la punition du péché et font-ils de l'immorlalité matérielle la condition de l'homme en son état d'innocence -. Cette interprétation est, du reste, si manifestement légitime, que la mort

•1. Paul, Ej-). ad Rom., V, 12.

2. « Dès que le ^M'emiei' homme, aussi indigncmcnl que volontaii-emcnl rebelle, dit IJossuet, a pei-du la ,^TÙce de Dieu, il l'a perdue pour lui-même eL poui' Loulc sa poslérilé, c'cst-h-dire pour loul le genre humain, qui, avec ce premier homme, d'où il est sorli, n'est plus que comme un seul homme justement maudit de Dieu et chargé de toute la haine que mérite le crime de son premier père. Ainsi les

de Jésus, regardée comme libératrice du péché originel, eut pour résultat immédiat la résurrection de la chair: corpora scmctoriim qui dormierant surrexerimt. Et quand les décès eurent lieu parmi les disciples, ce fut une stupeur très grande; dont on ne revint qu'en corrigeant la foi par des espérances plus éloignées; que l'on recula finalement jusque dans l'autre monde. Néanmoins, à en croire la lettre des textes sacrés et la tradition chrétienne, l'empire de Satan aurait des limites plus restreintes ; ce serait un domaine circonscrit dans des frontières à lui et parfaitement séparé de celui de Dieu : « Gieux, réjouissez vous, et vous qui y habitez, dit l'apôtre saint Jean en l'Apocalypse ^ Malheur à vous, Terre et Mer, parce que le Diable est descendu chez vous ! » Venant à la suite des versets du môme livre oh. il est dit que les mauvais anges, vaincus par l'armée du Très Haut, furent précipités sur notre planète et enfermés dans le puits de l'abîme, ces paroles semblent établir qu^il y a effectivement une séparation bien marquée entre l'empire de Dieu et celui du Diable : le Ciel serait exclusivement au premier, la terre et la mer, ou tout au moins les abîmes souterrains et sous-marins, appartiendraient à l'autre. Dès les premiers siècles de l'Église, on a cru universellement, sur la foi des textes précités, que les volcans et môme les sources sulfureuses étaient des soupiraux de l'enfer : cette opinion fut consacrée, au sixième siècle, par l'autorité in-

malheui's qui nous accablent et tant d'indig'ncs faiblesses que nous ressentons en nous-mêmes ne sont j)as de la 'première institution de notre nature, puisque, en effet, nous voyons dans les livres saints que Dieu, qui nous avait donné une âme immortelle, lui avait uni aussi 1171 corps immortel, si bien assorti avec clic, qu'elle n'était ni inquiétée par aucun besoin ni tourmentée par aucune douleur, ni tyrannisée par aucune passion. » (De la connaissance de Dieu et de isoi-)7iéme, chap. IV, g II.) i. XII, 12.

faillible du pape Grégoire le Grande Sous Vespa,sien, il y eut une éruption du mont Besbius que les chrétiens d'alors, au dire de Gedrenus ^, n'hésitèrent pas à tenir pour un vomissement diabolique. Le Vésuve, l'Etna, plus tard le mont Hécla, en Islande, ont été longtemps au nombre de ces soupiraux. Une dès grandes lumières de l'Église au XP siècle, le cardinal Pierre Damien, un saint, raconte gravement que Pandolphe Tôte-de-Fer, prince de Gapoue, dont la mort, en 981, coïncida avec une éruption du Vésuve, subissait au fond du cratère les supplices de la damnation. G'est.dans le brasier de l'Etna qu'un autre, le duc Berthold de Zcehringen, au dire de Gésar d'Heisterbach^, était torturé par les démons.

G'est encore dans ce môme brasier etnéen, que l'âme du bon roi Dagobert, un dévot crapuleux^ comme on sait, était emportée dans une barque par des démons, qui, chemin faisant, la rouaient de coups, lorsque saint Denis, saint Martin et saint Maurice, s'élançant du haut du ciel sur l'infernal cortège, le dissipent et délivrent ce qui pouvait rester de spirituel d'un prince qui venait de mourir consumé de débauchés.

Il est bien vrai que, pour prévenir une confusion désagréable entre le Tartare des païens et l'Enfer de la nouvelle religion, qui, au fond, n'en diffère pas, quelques pères et docteurs, entre autres saint Jean. Ghrysostome et Théodoret, ont jugé préférable de placer le lieu de l'éternelle damnation des mauvais anges dans d'épaisses ténèbres de la région de l'air ; mais cette opinion paraît contredite par la lettre des nombreux textes évangéliques où il est question d'un abîme, d'un puits souterrain, d'une cavité profonde à

i . Moral., IV, 35.

2, Hist. Comp., p. 242.

-3. Mirac, Xlï, 13.

l'intôrieLir de la terre ou au-dessous des mers, comme siège de cette damnation. Il s'est rencontré des gens qui ont eu l'oreille assez fine pour entendre bruire dans ces gouffres des gémissements de damnés; c'est ce qu'un illustre médecin protestant du seizième siècle, Gaspard Peucer^ le disciple et le gendre de Melanchton, assure en particulier touchant le volcan de l'Hécla. M. de Mirville, qui, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, ferait volontiers dater la conflagration terrestre dont il parle du jour où Lucifer fut précipité avec son armée dans le puits de l'abîme, n'a pourtant rien ouï de pareil ; mais son acolyte, M. Clément d'Elbhe, qui, pour prouver que l'incandescence supposée du centre de notre planète n'a pas d'autre origine, s'appuie d'un article du Magasin pittoresque où il est dit que cette incandescence est de 193,000 degrés, pourrait bien avoir entendu, lui, quelque chose.

Les docteurs juifs nous ont laissé une description topographique intéressante de l'enfer. D'après la Cabale, il a la forme d'un entonnoir et comprend sept zones, chacune d'un évasement 60,000 fois plus grand que celui de la région qui la précède audessus. De la sorte, en comptant 1 seulement pour la première zone,' on a pour la dernière un évasement 46,656,000,000,000 de fois plus considérable, soit, relativement au globe terrestre, dont ce singulier étagement occupe le centre, un contenu infiniment plus grand que son contenant. Une région est divisée en départements ou plutôt compartiments : on n'en sait pas le nombre. Dans chaque compartiment il y a 7,000 cachots, dans chaque cachot 7,000 niches, dans chaque niche 7,000 scorpions, plus 1,000 tonneaux, — à moins que ce ne soit une erreur de copiste, pour 7,000, — de poix noire bouillante. Les scorpions n'ont ici que sept palpes, au lieu de huit, mais ce

léger défaut est compensé par la supériorité de leurs pinces.

Les descriptions de l'enfer abondent dans les livres chrétiens ; il n'y a pas un seul des grands visionnaires de quelque renom qui n'ait écrit ou dicté la i sienne. C'est ainsi qu^on en a de la bienheureuse Catherine de Ricci, qui avait visité plusieurs fois l'empire des ténèbres ; de sainte Françoise Romaine, du bienheureux Pierre Pétron, de sainte Thérèse, de la bienheureuse Osanne de Mantoue, dé saint Obice, de saint Baronte, etc., sans compter celle du roi Charles le" Chauve, qui, n'ayant pas été canonisé, bien que le chéri des évoques et du pape Jean VIII, a beaucoup moins d'autorité enralfaire.Mais ces récits, s'attachent surtout à décrire les tourments des damnés, n'entrent pas dans mon cadre; 'je me bornerai donc à pi'endre dans celui de sainte Françoise Romaine quelques traits qui s'y adaptent mieux.

On connaît l'épouvantable enseigne que le Dante a mise sur la porte de son Enfer:

Pci' me si va nolla ciUà dolonlo ; Pei' me si va nell' elerno dolore ; Per me si va Ira la pcriliita gente.

Lasciale ogni speranza voi ch'entrate.

Ce que l'on croyait n'être qu'une image de poète, la sainte, qui vécut près d'un siècle plus tard que le Dante, l'a vu en réalité. « A l'entrée, dit son biographe, elle lut des lettres écrites disant: « Ici est l'enfer; ici plus d'espérance, aucun repos. » On ne sait pas dans quelle langue étaient ces paroles ; il est, néanmoins, prôsumable que sainte Françoise Romaine les a lues en italien, quoique l'histoire les reproduise en latin, dans cet ordre : hte est locus infer-

7ialis, sine spe et intervallo, vbi nulla est requies ^ » La vision continue ainsi : L'enfer est divisé en trois régions, où les supplices sont gradués et proportionnés aux fautes commises. Partout les ténèbres, la puanteur, des tourments inénarrables. Un horrible dragon, dont les replis monstrueux vont se déroulant jusqu'au fond du gouffre, présente, à l'ouverture, une immense gueule béante d'où sortent en tourbillonnant, ainsi que de ses yeux et de ses oreilles, un feu sombre et des vapeurs infectes. Au centre trône Satan, dont la tête s'élève jusqu'au sommet de l'abîme et les pieds touchent au fond. Il a les bras superbement étendus sur ce noir empire en signe de commandement. Son front est couronné d'une énorme ramure de cerf, dont les nombreuses branches sont comme autant de flambeaux. Mais tout roi qu'il est, des chaînes ardentes le tiennent lié à son trône d'ignominie.

L'enfer, dit, de son côté, Gœsarius d'Heisterbach, est une vallée profonde, horrible, pleine de l'odeur du soufre, oii les démons jouent à la paume avec les âmes des réprouvés. Au milieu est un puits fermé d'un couvercle embrasé, qui se lève, sur un coup de trompette, pour donner entrée à ces malheureuses âmes. Gœsarius résume en ces simples mots les souffrances qui les y attendent : Pix, nix, nox, vermis, flagra, vincula, jms, piiclo?', Iiorror' .

Il n'a jamais été dressé d'état nominatif des démons, dont le seul recensement, du reste, à en juger parles chiffres que nous avons donnés, aurait été. fort difficile. Mais on connaît les noms de quelques-uns. L'Evangile nous a conservé celui de leur chef, qui est Beelzebuth, suivant une interprétation, et Satan

1, Matliolli, Bollandistes, 9 mai-t., 1, 8, p. 165, n. 46. f2. Dial. Mil'., XII, 1.

OU Lucifer, d'après d'aulres. Nous savons d'ailleurs que tous les dieux des gentils, notamment ceux des pays voisins de la Judée, étaient des diables. On est donc tenu de croire qu'il y a des démons qui se nomment Astaroth, Asmodée, Baalphégor, Baal- Berith, Baalzephon, Belial, Gamos, Uagon, Leviathan, Lilith, Mammon, Molocli, Thammuz, etc., sans compter les milliers de dénominations éparses dans les différentes mythologies païennes.

Les exorcismes auxquels ont donné lieu les possessions d'une époque postérieure ont fait découvrir bien d'autres noms encore, mais ceux-là ne s'imposent point à la conscience avec la môme autorité ; le doute à leur égard serait peut-être téméraire ou irrespectueux, sans constituer, néanmoins, un poché. C'est ainsi que l'on est arrivé à savoir qu'il existe des diables des noms de Gaassimolar et Giassiabolas, Brulefer, BrilFaut, Léonard, Elimi, Zabulon, Gham, Acuas, Uriel, Easas, Rothomago, Salmac, Volac, Ghax, Carabia, etc. Los derniers ou à peu prés qui se soient fait connaître nominativement sont ceux qu'un jésuite habile tira du corps d'une jeune lîlle de Teilly, prés d'Amiens, en iSlG. Ils étaient trois : Tun déclara se nommer Mimi, l'autre Zozo, et le troisième Grapoulet. Miml et Zozo, à qui l'eau bénite fit lâcher prise sans trop de difficulté, ont paru authentiques aux dévotes : on avait vu Zozo fuir à tire-d'aile et s'ouvrir une issue en cassant un carreau de vitre des bas-côtés de l'église pour échapper à l'aspersion, et Mimi gagner clopin-clopant une porte du fond sans demander son reste. Relativement à Grapoulet, il y a doute ; il s'était effrontément cramponné aux 2^udenda de la demoiselle, et rien ne put l'en déloger. De guerre lasse, après avoir épuisé Teau de tous les bénitiers et l-es prières sans nombre du formulaire appelé le Fléau des Démons, du révérend

père Menghi, l'exorciste dut abandonner la partie. D'un autre côté, l'autorité civile, ayant eu l'indiscrétion de mettre son nez dans l'afTaire, crut découvrir que la jeune possédée, une rusée drôlesse, grasse et rebondie, était travaillée d'autre chose que de vapeurs démoniaques, et elle jugea que ledit Crapoulet pouvait bien n'être que le fait de quelque gros gars du voisinage.

Quoique l'empire du Diable soit, au dire des théologiens, celui de la confusion suprême, il est constant qu'il y a une hiérarchie des démons, et les écrivains qui ont traité la matière assurent môme que cette hiérarchie est tout aussi régulièrement ordonnée que celle de nos sociétés. Nous savons que c'est une monarchie: l'Évangile dit de Beelzebuth qu'il est le prince et ar.tocrate des démens, ot les démonographes s'accordent à reconnaître qu'il y a parmi eux de grands et de petits dignitaires, ducs, marquis, comtes et barons, avec officiers et fonctionnaires publics de tous les degrés^ et môme une Légion d'honneur, l'Ordre de la Mouche. Dans l'énumération qu'ils font des divers emplois on trouve jusqu'à un grand ordonnateur des fôtes et menus plaisirs de la cour infernale, Nyhbas ; un directeur des théâtres, Kobal ; un chef de la police secrète, Nergal ; un médecin-inspecteur général de la cour, Rimmon, peu considéré, d'ailleurs, dit Weier ; un maître des cérémonies, grand introducteur des ambassadeurs, Verdelet, qu'on nomme aussi Joli-Bois, Vert-Joli, Maître-Persil, Saute-Buisson ; un chauffeur général, chargé d'entretenir la braise des fourneaux, Xaphan ; un intendant des cuisines de l'empereur et roi, Nysbrock ; un grand panetier, inspecteur de la boulangerie, Dagon.

Il doit y avoir aussi, en enfer, des villes et des bourgadeS;, tout comme sur la terre, puisqu'il y a

un grand architecte maçon, appelé Halphas ou Malphas, que l'on représente, je ne sais pourquoi^. peutêtre parce qu'il habite de préférence les citadelles haut perchées, sous la forme d'une cigogne.

Toutes les charges sont inamovibles et, de plus, rétribuées ; car il y a un payeur général, Melcora, et un gardien des trésors, Gaziel. On ignore avec quelle monnaie s'effectuent les paiements. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, si cet argent est lé môme que celui dont le Diable paie ses sorcières, il ne doit pas embarrasser la poche ; nous ne sachions pas, en effet, que ces pauvres femmes aient amassé beaucoup d'or (à son service. Il pourrait se faire que, en enfer^ oii Virgile assure qu'on ne rencontre que formes creuses promenées par le vent, volitantes cava sub imagine formai \ on se contentât^ pour les transactioUj, de l'ombre des métaux précieux. Il est arrivé quelquefois^ néanmoins, au témoignage des auteurs, que le Diable, quand il a eu affaire à d'autres qu'à des esprits, a réellement payé en espèces sonnantes ; mais, lorsqu'on voulait sortir cette monnaie de sa bourse, on ne trouvait plus que feuilles grésillécs ou tranches de carotte desséchées.

i . En., YI, 293.

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