‹ Le diable [microform]Chapitre 40 sur 182 · INCUBES ET SUCCUBES · texte numérisé non relu

INCUBES ET SUCCUBES

Le Diable peut avoir des enfants ; l'Égiise le laisse enseigner par ses' docteurs. Ces enfants, issus d'un accouplement monstrueux avec tel ou telle d'entre nous, ne sont pas de ces vaines ombres qu'un rayon de lumière dissipe ou qu'on écarte d'un signe de la main, comme celles de l'enfer païen, mais des garçons et des filles en chair et en os, généralement même plus vigoureusement constitués que les mortels Ordinaires, au dire des démonographes.

Dieu permet que le Diable puisse prendre à son gré l'un ou l'autre sexe, c'est-à-dire engendrer comme mâle et concevoir comme femelle. Le doute à cet égard ne serait pas seulement une témérité, ce serait presque une hérésie. Dans une bulle célèbre du pape Innocent VIII, portant la date du 9 décembre 1484, bulle dite Swnmis desiderantes^ parce qu'elle commence ainsi, ce pontife consacre de son autorité infaillible cette croyance : « Il est récemment parvenu » à notre connaissance certaine, non sans que nous » en ayons éprouvé une grande douleur, dit-il, que » dans quelques parties de la haute Allemagne, » ainsi que dans les provinces, villes, territoires, » localités et diocèses de Mayence, de Cologne, » de Trêves, de Saltzbourg et de Brème, un cer- » tain nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, » oubliant leur propre salut et s'écartant de la » foi catholique, se livrent aux démons incubes et

» succubes. » Nous reviendrons plus tard sur cette fameuse bulle, d'où sont sorties, comme de l'antre d'Éole, les plus épouvantribles tempêtes qui aient désolé la chrétienté. Pour le moment^ nous devons nous borner à. dire que, la définition de l'infaillibilité papale par le concile du Vatican, en 1870, n'ayant fait que constater et n'ayant pas créé cette infaillibilité, qui, avec l'immutabilité inhérente aux dogmes chrétiens, est aussi ancienne que l'Église, le pape Innocent VIII a été aussi infaillible en consacrant la foi aux démons incubes et succubes que l'a été Pie IX en se définissant lui-même.

Cette foi, du reste, ne date pas du moyen âge; elle est aussi vieille que le christianisme, qui l'avait luimême reçue des païens et se l'est appropriée, en la façonnant à sa manière. Elle a été celle des premiers pères et docteurs ecclésiastiques, notamment du plus grand et du plus justement célèbre d'entre eux, saint Augustin. Voici, en effet, comment s'exprime là-dessus cette lumière de l'Église en son livre de la Cité de Dieu, XV, 23 :

« C'est une opinion très répandue, et confirmée » par des témoignages, soit directs, soit indirects, » dont la véracité est incontestable, que les Sylvains » et les Faunes, vulgairement appelés Incubes, se )) sont souvent approchés des femmes, demandant et » obtenant de coucher avec elles. Certains démons, » que les Gaulois appellent Duses, se livrent assidû- )) ment à ces pratiques impures, ce qui est ailestô » par tant de monde et de telle manière, qiiil y aurait » impudence à le nier. »

Le fameux Marteau des sorcières, du révérend père Sprenger, qui a été pendant deux siècles le guide autorisé des tribunaux de l'inquisition ecclésiastique et civile contre la sorcellerie, assure qu'il n'y a peutêtre pas eu un seul sorcier ni une seule sorcière^ en

aucun temps, qui n'aient eu des rapports charnels avec le Diable. Le père Serclier, dans son Antidémoii historial, après avoir exprimé le même avis, ajoute sans sourciller que « souvent on a vu par les champs » des sorcières dénudées en forme honteuse, sans » voir l'incube, qui s'eslevoit après de dessus çlles » comme une vapeur noire ». Mais ce qui n'était qu'une ombre vaporeuse, pour les yeux indiscrets, n'en était pas tout a fait une pour les sorcières ; car de leur compression par l'esprit incarné du mal il résultait bien des fois autre chose que du vent.

Les archives de Wurzbourg- nous ont conservé un curieux état nominatif des personnes brûlées daiis cette ville comme sorciers ou sorcières, en vertu de jugements du tribunal ecclésiastique, sous le pontificat de l'évêque Philippe-Adolphe d'Ehrenberg, en 4627 et 1628. Dans cet état, qui est incomplet et ne comprend que 29 exécutions collectives, sur 42 qui eurent lieu, figurent : parmi les victimes de la septième de ces exécutions, une jeune fille de douze ans ; parmi celles de la treizième, une jeune fille de neuf ans et sa petite sœur, plus jeune encore, enfants l'une et l'autre d'une femme qui fut brûlée plus tard ; dans la quinzième exécution, un garçon de douze ans ; dans la seizième, un autre garçon de dix ans ; dans la dixseplième, un garçon de onze ans; dansladix-huitième, deux garçons de douze ans et une jeune fille de quinze; dans la dix- neuvième, un garçon de dix ans et un autre de douze ; dans la vingtième, entre autres suppliciés, la plus jolie fille de Wurzbourg, Gœbei Babeline, plus un étudiant de cinquième, excellent musicien vocaliter et instrumentaliter , dit notre liste, et deux garçons de douze ans; dans la vingt-unième, un garçon de quatorze ans et deux élèves de collège ; dans la vingt- troisième, un garçon de douze ans, fils de David Kroten, et les deux enfants du cuisinier du

prince, l'un de quatorze ans et l'autre de dix ; dans la vinf^t-sixième, le « tout petit garçon » de Balkenberger, ainsi que, s'exprime cet intéressant document, et « la toute petite fille » du Raths-Vogt ; dans la vingt-huitième, une jeune fille aveugle. Tout ce petit mondeavait été condamné et brûlé, pour aller rebrûler encore en enfer, comme issu plus ou moins directement du commerce des démons avec les sorcières. Il ya plus, et ce que je vais dire est, je crois, une des plus hideuses monstruosités que Timagination dépravée par le fanatisme ait jamais conçues : en Poméranie, d'après le Theatrum Europmum^ X, p. 400, on fit périr dans les flammes du bûcher une pauvre mi- .gnonnette de dix ans, à qui l'on avait fait avouer clans les tourments de la question qu'elle avait déjà eu deux enfants avec le Diable et qu'elle était enceinte d'un troisième.

On lit dans les auteurs anciens que les peuples d'origitie phénicienne avaient coutume d'offrir à leur dieu Baal, pour l'apaiser ou se le rendre favorable, les prémisses de toutes choses, entre autres les premiers enfants qui leur naissaient. Ces enfants étaient souvent immolés, et quand c'était à Baai-Moloch, une sorte de dieu tout feu et flamme, que le sacrifice se faisait, on les jetait vivants dans la gueule embrasée d'un bœuf d'airain chauffé à rouge, qui figurait la divinité. Lors du siège de GarLhage par Agathocle, tyran de Sicile, on donna à dévorer de la sorte à l'horrib e idole deux cents de ces petites créatures. Tout cela était abominable, et les pères de l'Église ont eu raison d'en inspirer l'horreur; mais on ne peut pourtant s'empêcher de reconnaître que, si ce n'eût été que pour mettre le bûcher à la place du bœuf d'airain qu'on vient de dire, il n'aurait guère valu la peine de changer de religion.

Le christianisme, qui a consacré, comme nous

venons de le voir, la croyance aux incubes et succubes, l'avait reçue cla paganisme auquel il succéda, comme il en a reçu tant d'autres choses. On raconte du philoso[)he Ménippe qu'il eut long-temps pour maîtresse une comptise, c'est-à-dire un démon femelle, et qu'il ne s'aperçut que tard, probablement au décours de la lune de miel, à qui il avait afFaire. La mère d'un des plus grands orateurs grecs, Elschine, passait pour une empuse^sorie de démon nocturne de même catégorie.

On sait que les premiers docteurs et pères de l'Église, qui n'entendaient absolument rien aux mythes païens et qui les avaient même défigurés à dessein, pour en dégoûter davantage les populations, prenaient à la lettre tout ce que les poètes disent des dieux et dw leurs exploits amoureux. Ces dieux n'ayant plus été dans la suite que des démoi s, il était tout naturel que Ton fît autant d'enfants du Diable des rejetons supposés issus de leur union avec les mortelles. C'est ainsi qu'AlexMudre de Macédoine, dont la mère, Olympias, avait eu commerce avec Jupiter transfiguré en serpent, est réputé fils de démon. A cet égard, il n'y a pas le moindre doute à entretenir; le père putatif de notre héros, qui était borgne, avait perdu l'œil en voulant^ d'après Plutarque, regarder indiscrètement pMr le trou de la serrure ce que sa femme faisait avec le dieu. Contre un pareil mir.icle, tout diabolique qu'il est, des théologiens ont exprimé l'avis qu'il serait au moins téméraire d'élever une objection. Romulus et Rémus, nés du dieu Mars et d'une vierge, sont aussi réputés enfants du Diable, ainsi que Scipion l'Africain et Auguste, issus l'un et l'autre de Jupiter-Serpent. Le fameux enchanteur Merlin^ qui n'a jamais existé, était né d'un incube et d'une religieuse, fille do Gharlemagne. Enfin, Cocleus, cité par Maluenda,

en dit autant de celui qu'il appelle le damné hérésiarque Martin Luther. Plusieurs docteurs chrétiens, entre autres Bellarmin, Suarezet toujours Maluenda, assurent que l'Antéchrist naîtrri de la même manière. C'a été l'opinion de saint Hippolyte et d'Orig-ène, parmi les anciens pères. Il est douteux seulement que sa mère doive être une viergO;, même une vierge « fantastique », comme l'a dit saint Hippolyte et selon son expression. Lq Miroir du monde est très catégorique sur ce point :

Ne le croyez, humains, car l'ordonnance est telle, Que Dieu tout seul est né d'une mère pucelle, Et qu'après sa gi'andeuj', oncques il ne fuudroit Qu'autre pensast jouir de ce grand passe-droit.

Quant à naître du Diable, il naîtra du Diable, c'est à peu près certain, mais s'il a pour mère une vierge, ce ne sera qu'une vierge folle : pas de passe-droit pour lui!

Ce ne sont pas toujours, néanmoins, des enfants de notre espèce qui naissent du commerce en question. Souvent, le plus souvent même, il ne résulte de ces unions que des monstres : serpents, couleuvres, crapauds, gros rats, taupes, Irirves, asticots, mouches autres que mouches à miel. D'autres fois, c'est môme moins que cela. On cite l'exemple de sorcières qui ne sont accouchées que de masses informes et visqueuses, de cette odeur repoussante, mélange de toutes sortes de choses infectes, à base supposée de soufre, qui carnctérise les produits démoniaques. Plusieurs de ces fausses couches ont fourni des victimes aux bûchers de la sainte Inquisition.

Il devrait paraître absolument logique de conclure de l'éternelle damnation du Diable et de la nature de cette damnation que ce qu'il vise, dans shs accouplements abominables^ ce ne peut être un plaisir,

toute jouissance lui étant interdite, mais le péché d'autrui. Ce n'est pas l'avis du père Sinistrari. Dans son livre de la Démonialité ^ cet intrépide capucin assure que souvent Jes démons n'ont en cela qu'un but^ un désir : posséder charnellement la personne qu'ils aiment ! Le Diable peut, être amoureux, même amoureux fou, perditissimiis amasius. Mais cet amour n'est pas toujours délicat. Le même Sinistrari affirme, d'après un autre démonographe, Guaccius, que les démons ne s'attaquent pas seulement aux femmes, mais encore aux juments : « Sont-elles dociles à leurs désirs, ajouté notre théologien, ils les comblent de caresses, ont pour elles toutes sortes d'attentions, tressent leur crinière en une infinité de nœuds gracieux; mais si elJes résistent, ils les maltraitent, les rouent de coups, leur donnent la morve, et finalement les tuent, comme il est constaté par V ex2:)érience journalier p ^ ».

Nous avons dit que le Diable pouvait prendre toutes les formes. Quand il veut séduire la personne sur qui il a jeté son dévolu, il n'est pas, néanmoins, assez sot pour se montrera elle noir et velu, avec des cornes et des pieds debouc. Il n'ya pas de fringant officier, d'abbé musqué, de petit crevé coiffé à l'anglaise, qui s'entende mieux que lui au métier de séducteur: c'est alors un beau, tout ce qu'il y a de plus beau. A ce compte seul, il serait déjà fort da^igereux pour les petites fillettes; mais une particularité exceptionnelle aggrave encore ce danger, c'est que, une fois qu'on a prêté l'oreille à ses discours et qu'il a pris pied dans la place, l'eau bénite ne peut plus rien sur lui. Le père Sinistrari, déjà cité, affirme, pour en avoir été lui-même témoin oculaire, dit-il, que le méchant

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