De la démonialité, page 37i
follet, ainsi qu'il l'appelle, se rit de tous les exorcismes et que ni les plus menaçantes injonctions, ni les prières les plus touchantes, ni l'imposition des reliques sacrées, pas même de la vraie croix, ne sont capables de lui faire lâcher prise. Il y est, il y reste ; quand il déloge, c'est qu'il lèvent bien.
Quoique ce soit de préférence comme follet incube que le Diable se plaît à marquer son pouvoir, il n'est pris rare qu'il joue aussi le rôle de succube ou diablesse : on en a des exemples. Mais alors, comme toujours, il se garde bien d'affecter des airs qui pourraient lé trahir. C'est d'ordinaire une bonne entant, naïve, franche et rieuse, qui n'a l'air d'entendre malice à rien, quelquefois une vertu, mais toujours • attrayante.
Saint Athanase a écrit une vie de saint Antoine, où il montre, néanmoins, le Diable prenant, entre une foule d'autres formes grotesques, pour tenter le solitaire, celle d'une courtisane effrontée. Saint Antoine résista bravement à tous ces allèchements impurs, et le Diable dut, au dire du biographe, s'avouer vaincu. Plus près de nous, en plein dix-neuvième siècle, l'auteur de la vie du curé d'Ars veut que ce soit sous la figure d'un chien, symbole de lubricité, que le maître fourbe venait incitera mal son pieux héros: « Il se cramponnait, dit-il, aux rideaux du lit, les secouant avec fureur ; souvent il criait d'une voix moqueuse: Vianney, Vianney, mangeur de truffes, nous t'aurons bien ! » Au risque de jeter le trouble dans le cerveau de quelquesdévotscroyants, je maintiens que saint Athanase, dans sa Vie de saint Antoine, et l'abbé Alfred Monin, dans celle de M. Vianney, le curé d'Ars, ont fait injure à la mémoire des deux saints personnages en mettant au nombre de leurs mérites d'avoir résisté, celui-ci aux attaques d'un chien lubrique, à l'exemple du jeune saint Stanislas
Kostka, et celui-là aux appas nauséabonds d'une gourgandine. Je sais bien que, pour mon compte, ce n'est assurément p-ss lento pede que j'eusse reçu de semblables tentateurs, et bien que je ne sois pas un saint, je ne tiendrais pas le moins du monde, le cas échéant, à ce qu'un panégyriste portât de pareilles victoires à mon avoir. J'estime, en effet, qu'on n'a pas besoin de la grâce ni de grands efforts de vertu pour se débarrasser d'obsessions de cette nature. Sans parler des romanciers qui, comme Gazette, dans son Diable amoureux, ont bâti sur la donnée du démon succube des choses au moins vraisemblables, comme nos théologiens gallicans de jadis s'entendaient autrement que les cuistres ultramontains d'aujourd'hui à arranger les histoires édifiantes! En voici une, prise au hasard, qui fait plus d'honneur à l'imagination de nos anciens que n'en retireront jamais de leurs contes pour rire nos modernes inventeurs de dévotions. Elle date de 1613 et a été imprimée à Paris, au Mouton Rouge, rue de la Harpe, avec autorisation et privilège du roy.
C'était un jour de l'an, le 1" janvier, par un temps de brume épaisse et de pluie. Un jeune gentilhomme, venant de déjeuner en compagnie joyeuse, rentrait chez lui, vers quatre heures du soir : il devait faire sombre^ sinon tout à fait nuit, et il n'y avait à Paris, à cette époque, ni réverbères ni lanternes d'aucune sorte. En mettant le pied dans le porche de sa maison, il se trouva en face d'une demoiselle fort plaisante, comme on disait alors, qui semblait être venue s'y abriter en attendant que l'eau eût cessé de tomber. Elle était, dit l'histoire, bien vêtue d'une robe de taffetas découpé, avec un riche collier de perles autour du cou et plusieurs joyaux beaux et bien apparents. A la vue du jeune homme, elle parut surprise et embarrassée, comme l'aurait été, à sa
place, toute autre, jeune fille modeste en pareil cas. Cependant, elle finit par reprendre quelque peu d'assurance et, s'adressant à notre gentilhomme, elle lui dit, dans le langage fraisé et bouillonné de la bonne société du commencement du dix-septième siècle :
« Combien, monsieur, que l'injure du temps ne me permette pas de me livrer à sa merci, j'aimerais toutefois mieux m'y exposer que de vous apporter la moindre incommodité du monde, occupant ici sans votre pern:iission l'entrée de votre logis. Que si c'est une chose qui se puisse faire sans votre mécontentement, je vous en serai autant obligée toute ma vie que pas une de celles qui aient jamais eu l'honneur d'être de vos plus affectionnées servantes. »
C'était bien dit; notre grand Molière ne fit pas mieux parler plus tard Philaminte et Bélise. Aussi le gentilhomme, jugeant qu'il avait affaire à une personne honnête et de distinction, crut, ajoute l'histoire, qu'il était de son devoir de lui rendre la pareille, tant en parole que d'effet, et pour cela il lui dit :
« Mademoiselle, je suis grandement fâché de ce que ma venue ait été trop tardive pour vous témoigner les égards que j'ai voués de 'tout temps aux dames, principalement à celles de votre qualité; et pour vous le faire connaître, je ne vous offre pas seulement le logis, mais ce qui dépend de moi et que vous croirez être en ma puissance ; cependant, je vous supplierai de prendre la peine d'entrer en attendant que la pluie soit passée. »
La demoiselle était trop bien élevée pour accepter ainsi l'offre d'un jeune homme. Elle la refusa donc poliment, en priant qu'on voulût bien lui permettre •d'attendre dans le porche son carrosse, qu'elle avait envoyé quérir par son laquais. Ce ne fut que bien tard et ajirès les instances les plus respectueuses, que, ni laquais ni carrosse ne paraissant, elle consen-
tit, en maugréant contre le temps et contre son laquais maudit, à se laisser introduire dans l'appartement du gentilhomme et, toujours en attendant le carrosse, à accepter à souper. Le souper fini, on causa, puis, comme la rafale battait les fenêtres et que rien ne venait, la demoiselle pria qu'on voulût bien lui donner l'hospitalité de la nuit, dans une chambre séparée et bien close, ce que l'on s'empressa naturellement de faire. Elle alla donc se mettre au lit, en oubliant par mégarde de fermer sa porte. Le bruit du' vent qu'il faisait dut troubler le sommeil de la demoiselle ; notre jeune homme, du moins, parut le craindre, et, trouvant tout ouverte la chambre qu'on avait demandée bien close, il s'y glissa doucement et s'approcha même du lit. La demoiselle ne dormait pas : elle avait peur. Il n'y avait qu'un moyen de la rassurer, c'était de rester auprès d'elle, de lui parler, de lui dire de bonnes choses. L'histoire laisse entendre que plus elle tremblait, plus elle s'éloignait du mur et se serrait contre son généreux hôte. Que voulez-vous? on n'est pas de fer, et puis tout le monde n'est pas taillé non plus pour faire un saint! J'aurais bien voulu voir ici tout de même saint Antoine et le vénérable curé d'Ars, mais jeunes et vigoureux comme notre gentilhomme, au lieu de vieux débris qu'ils étaient quand le Diable les tenta si vilainement ! C'est alors^ s'ils s'en fussent tirés sans dommage, que j'aurais pu croire à l'efficacité réelle de la grâce, quoique, à la rigueur, l'exemple de Xénocrate, un païen, qui triompha fort bien sans cela des séductions de Laïs, la plus jolie femme de son temps, prouve que la grâce n'est pas toujours et absolument indispensable.
Quoi qu'il en soit, notre jeune gentilhomme, qui n'avait que la grâce suffisante, la seule à laquelle Dieu s'estime en quelque sorte tenu, mais qui ne uffifc pas, comme on sait, pour faire le bien, suc-
comba à la tentation. Ensuite il sécha les larmes de, la demoiselle, et finalement on s'endormit. L'aube le réveilla, mais, comme sa voisine ne bougea pas, il crut devoir, en galant cavalier^, respecter son sommeil et sortit du lit sans bruit. Une heure après, il revint, et, tirant doucement le rideau, il se pencha pour déposer un baiser sur les lèvres de la belle endormie. Ces lèvres étaient glacées ; il, n'avait embrassé qu'un cadavre. On alla vite chercher la justice et des médecins. L'histoire ne dit pas de quelle faculté provenaient ces docteur.3 ; ils pouvaient bien, néanmoins, être de Paris, à en juger par ceux que Molière mettait en scène quelques années plus tard et dont ils étaient les dignes prédécesseurs. Après avoir constaté d'un commun avis que le corps qu'ils avaient devant eux était celui d'une femme qui avait été pendue depuis quelque temps, ils jugèrent par sentence que « le Diable s'était revêtu de ce corps pour décevoir le pauvre gentilhomme )).
A peine avaient-ils prononcé ce grave jugement, que, à la vue de tous, il s'éleva du lit une grosse fumée, qui dura environ l'espace d'un Pater et remplit la chambre d'infection. Cette fumée était si épaisse, que les médecins, qui n'y voyaient pas déjà trop clair, furent tout à fait aveuglés et ne s'aperçurent pas de la disparition de ce que le pieux conteur appelle la charogne.
Voilà comment le Diable, père de toute paillardise, suivant l'expression de ce môme conteur, s'y prenait au temps jadis, quand il voulait faire tomber quelque jeune étourdi dans le péché de luxure. « C'est par de tels exemples, dit l'histoire en terminant, que Dieu rappelle ceux qui, lâchant la bride à leurs passions, se laissent emporter à toutes sortes de femmes inconnues, desquelles nous n'avions jamais tant vu qu'il y en a pour le présent... Que ceux qui se licen-
cient à leurs débauches sachent que leur portion est préparée dans l'étang de feu et de soufre; mais ceux et celles, au contraire, qui serviront Dieu seul, hériteront de la gloire céleste. Ainsi soit-il ! »
Je me suis permis d'exprimer un doute sur la figure qu'auraient faite saint Antoine et le vénérable abbé Vianney, en les supposant jeunes et vigoureux comme le malheureux gentilhomme dont j'ai raconté l'histoire, s'ils eussent eu affaire à une tentation de saveur analogue. Ce doute n'est point irrespectueux ; j'ai, pour le justifier, l'aventure fâcheuse arrivée à un saint qui les valait ou, du moins, valait le curé d'Ars, puisque l'Église l'a canonisé malgré cela Ht qu'elle célèbre sa fête le 3 septembre.
La Fontaine a dit quelque part :
J'aime assez toute aventure Qui tient de près h. l'iiumaine nature.
Celle-ci eût été assurément du goût de notre grand fabuliste et conteur, et je m'étonnerais qu'il l'eût oubliée, si les Actes des Saints avaient été un des livres de sa bibliothèque.
Le saint à qui la chose arriva se nommait Victorin. Il vivait retiré dans une grotte déserte, au milieu des bois, passant les jours et la moitié des nuits en prières. Quelques racines sauvages, dont il ne mangeait môme que modérément, faisaient toute sa nourriture, et pour boisson, il avait l'eau d'un torrent, limpide et fraîche, il est vrai, mais peu réconfortante.
Une nuit, que le solitaire, enfermé dans sa grotte, se livrait à son exercice de prière habituel, il crut enten.lre au dehors un léger bruit de pas qui s'approchaient tout doucement de lui. Ce bruit, le premier de ce genre qu'il entendait depuis des années, devait naturellement le distraire. Oubliant sa inédi-
LA PERSONNE DU DIABLE ll3
tation, dont le fil demeura tout à fait rompu, il prête l'oreille Les pas s'étaient arrêtés, et il n'ouït d'abord que le craquement des arbres agités par le vent. Mais bientôt un petit coup timide est frappé à sa porte, et une voix douce et tremblante lui crie : « Ouvrez, pour l'amour de Dieu ! Je suis une pauvre égarée qui a perdu son chemin. » Le pieux solitaire n'avait pas le cœur dur; il ouvrit sa porte, et il se trouva en face d'une charmante enfant, dont le clair de lune encadrait les gracieuses formes. Cette vue le troubla et il païut hésiter : « Au nom du ciel, reprit la pudique apparition d'un ton plus bas encore, donnez-aïui pour cette nuit une petite place dans un cuin de votre logis ! J'ai marché tout le long du jour et maintenant mes forces m'abandonnent. Je ne puis plus aller... Entendez-vous là-bas les hurlements des loups ? J'ai peur ! » En même temps, comme transie de crainte et toute haletante, elle fait un bond et se trouve dans la grotte. Le solitaire ne pouvait ruisonnablement la mettre dehors ; il était d'ailleurs sensible et bon, et, après avoir fait partager son maigre plat de racines à la belle enfant, il lui prépara un lit de feuilles sèches dans le coin demandé, à gauche de l'entrée, où elle se coucha, tandis qu'il prenait, lui, le coin de droite. Je ne sais comment la chose se fit, — l'histoire ne le dit pas, — mais le fait est que, soit que le coin de droite ait été à gauche ou que celui de gauche ait été à droite, les deux, à un moment de la nuit, n'en firent qu"'un. La grotte, du reste, était si étroite, avait déjà eu soin de faire observer l'indulgent biographe, qu'il n'y avait guère place que pour une seule personne.
Le saint avait péché ! La terre nes'entr'ouvrit pas, néanmoins, pour l'engloutir, et la lune ne se voila point pour ne pas voir une si grande chute. Mais un cri strident, accompagné d'un immense éclat do
rire, dans lequel tout l'enfer semblait s'être réuni, fit vibrer jusqu'aux rochers de la caverne et s'en alla, porté par le vent, résonner d'un bout à l'autre de la forêt. Le Diable triomphait; car c'était lui qui, sous la figure d'une jeune et belle égarée, venait, en quelques minutes, de mettre à néant dix années de prières, de jeûnes, d'abstinences et de macérations ! Le coup était d'un maître. Notre pauvre saint, honteux et confus, eût voulu n'être que poussière ; moins que cela encore, une larme qu'un rayon de la lune eût pu humer d'un trait. Il fut si profondément humilié et pleura tant son péché, que rÉglise, bonne mère cette fois, peut-être aussi pour faire pièce au Diable, ne l'en a pas seulement absous, mais l'a canonisé, ce qui paraît assez propre à rassurer bien des chrétiens.