‹ Le diable [microform]Chapitre 42 sur 182 · CONTINUATION DU MEME SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU MEME SUJET

Nous savons que le Diable peut être père ; les bûchers de Wurzbourg, entre autre, l'ont établi de la manière la plus convaincante. Il n'y a doute que sur la question de savoir si d'une diablesse peuvent naître des enfants, comme il en naît de l'union des démons incubes avec les sorcières. Pendant longtemps on avait pensé que le maître paillard ne s'astreignait pas volontiers, pouvant s'en dispenser, aux longs mois de la gestation et aux obligations subséquentes de la maternité ; mais cette opinion a été modifiée par des théologiens, à la suite de la fameuse huile Strmmis desiderantes. Un éminent érudit du seizième siècle, Georges Schuler, dit Sabinus, raconte gravement, dans un commimlaire sur les ^iéf,a7norphoses d'Ovide, une histoire touchante, que le révérend père Delrio, de la société de Jésus, cite à l'appui de l'opinion nouvelle. Cette histoire, Sabinus la tenait des ducs de Bavière et de Saxe, et, par conséquent, on pouvait y croire. Un seigneur bavarois, dont la femme était morte, avait peine à se consoler de cette perte. Une nuit, tandis que, tout entier à sa douleur, il pleurait celle qu'il n'espérait plus revoir en ce monde, il entendit la voix aimée de la défunte qui lui dit tout bas : « Me voilà ; c'est moi ; ne pleure plus, je suis ressuscitée ! » En même temps il sentit une forme humaine, qu'il reconnut pour celle de sa femme, se glisser sous sa couverture. Ce n'était pas une om-

bre,, comme on pourrait être tenté de le supposer; c'était bien la défunte châtelaine, qui était revenue avec le même corps et les mêmes attraits qu'elle avait eus de son vivant précédent. La preuve, c'est que les deux époux reprirent leur vie d'autrefois au su de tout le monde, et qu'ils eurent de nouveaux enfants. Mais un beau jour que le mari, une nature grossière, mélange confus de toute sorie de sentiments violents, venait d'accabler d'injures et de coups sa chère ressuscitée, celle-ci se vaporisa soudain, et il ne resta plus en face du brutal qu'une défroque vide. Les savants docteurs qui dirigeaient à cette époque, en Allemagne comme dans le reste de la chrétienté, les consciences tant riches que pauvres, jugèrent sententialiter que ce n'était qu'au Diable qu'avait eu affaire l'infortuné baron, et que les enfants issus depuis la résurrection supposée de la défunte châtelaine n'étaient que les produits d'un démon succube. L'histoire ne dit point ce que devinrent ces produits, mais . il y a tout lieu de conjecturer qu'ils ne furent point appelés à partager la succession de la baronnie avec les enfants nés du premier vivant de la baronne.

Si les enfants que peut engendrer ou concevoir le diable ne sont pas des formes creuses, de simples ombres ou spectres, c'est que le corps d'emprunt dont il s'est servi pour les avoir n'est pas lui-même une vaine apparence. Le malin, cependant, étant le singe de Dieu, ainsi qu'on le qualifie dans tous les traités orthodoxes où il est question de lui, on aurait fort bien pu supposer, ce me semble, qu'il joue aussi à sa manière le rôle du Saint-Esprit, d'autant mieux qu'il est à peu près esprit lui-môme. Nous l'avons vu pousser l'audace jusqu'à « usurper la figure, forme et majesté de la sacrée mère de Dieu », et apparaître à saint Martin, d'autres fois à saint Friard, à saint Second et à saint Protit, sous celle de Jésus-Ghrist. Bien

plus, n'a-t-il pas en maintes circonstances contrefait à s'y méprendre les œuvres de Dieu le Père? Nous aurons occasion de le montrer.

Puisque le maître fourbe peut, à son gréet suivant l'occurence, faire ce que font le Père et le Fils, on ne voit pas pourquoi il a été plus respectueux à l'égard du Saint-Esprit. Il est cependant de t'ait qu'on n'a pas d'exemple certain d'une opération de sa part que l'on puisse comparer à celle de l'obombration de la Vierge parle divin Paraclet. Le subtil Lescot, un théologien, que l'on voudra bien, j'espère, ne pas confondre avec radmiral)le architecte du Louvre, son homonyme, a cru pouvoir affirmer, sans le démontrer, néanmoins, qu' « il y a en nos corps certaines parties de nos humeurs es quelles le diable s'arreste », mais il ne dit point qu'il les pénètre comme la lumière pénètre l'air, à l'imitation de l'Esprit-Saint. Il est, au contraire, généralement admis quCj « la virginité étant le cloistre delà divinité, » ainsi que s'exprime le non moins subtil Florimond de Raimond, dans son Anti-Christ^ le Diable, qui, d'ailleurs, contamine tout ce qu'effleure même son souffle impur, ne saurait déterminer une conception virginale : esprit des noires ténèbres, il n'a jamais opéré sous forme de langue flamboyante ni de rayon de lumière, comme le Paraclet à la Pentecôte et en l'Annonciation.

Il existe, cependant, à cet égard, ou du moins il a existé une opinion qui n'est pas tout à fait celle-là : on la trouve consignée dans le recueil des sermons du père Valladier, qui fut confesseur de la reine Marie de Mi'dicis. Voici ce que ne craignait pas de prêcher en pleine église, devant un public mêlé d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enlants, ce bénédictin d'une autre époque : « Ainsi que nous venons » de le dire, Satan pouvant emprunter d'ailleurs )) l'estoffe requise à la conception, l'influant à une

» femme par façon d'illusions nocturnes, elle en » concevra. Il pourra, par son agilité émerveillable, » et sans rien rompre, porter la même matière en la » vierge, où par la vertu formative elle sera retenue » et fomentée, sans même qu'elle s'en soit aperçue. » Mais, si la conception peut s'effectuer ainsi sans dommage pour la virginité, il n'en saurait être de même de l'enfanlement : il n'y a eu de vierge-mère, — virgo genitrix^ — que la seule mère du Verbe incarné ^

Où le Diable prend-il donc le corps dont il se revêt aux diverses fins que nous connaissons, et comment fait-il pour communiquer et donner la vie, lui, l'auteur de la mort?

A cette double question, les théologiens sont loin de répondre uniformément; il y a entre eux divergence d'opinions. Les conciles eux-mêmes, tout infaillibles qu'ils sont, ont été en contradiction flagrante à cet égard les uns avec les autres. C'est ainsi que le deuxième concile de Nicée, en 787, concile œcuménique, a formellement reconnu aux anges et aux démons un corps subtil de la nature de l'air et du feu, tandis que le quatrième concile de Latran, sous Innocent III, en 1215, également œcuménique, a établi, de son côté, comme article de foi, qu'il y a des créatures purement spirituelles, n'ayant aucun rapport avec la matière corporelle, et que de ce nombre sont les anges, bons et mauvais. Les théologiens avaient ici trop belle matière à discussion pour ne pas y exercer leur dialectique. Comme il fallait alpsolument mettre d'accord les deux conciles, afin que leur

1. V. le sermon prêché par le P. Valladier le lundi après le S» dimanche de l'A vent, dans la Sainte Philosophie de l'unie^ où ce sermon porte le titre suivant : « Des char^nes et sortilèges, ligatures, philtres cf amour, extases diaboliques, horribles et extraordinaires tentations de Satan, »

infaillibilité respective eût tant bien que mal raison, on fit la part de chacun, et l'on imagina une distinction quintessenciée, qui ne serait peut-être jamais venue à l'esprit de personne d'entre les profanes. Les démons, comme les anges, ne seraient pas tous de même nature. Saint Thomas, le Docteur angélique, ayant enseigné que ces êtres diffèrent d'essence, les théologiens en ont conclu que les uns sont plus ou moins spirituels, et les aut: es plus ou moins corporels ; qu'il y a, en un mot, des degrés dans la spiritualité et la corporéité, comme il y en a dans la certitude. De ces anges et démons, les uns sont ceux du deuxième concile de Nicée et les autres ceux du quatrième concile de Latran. Rien de plus simple.

Cependant, même avec cette savante distinction, si le corps que certains démons possèdent, selon la définition du premier de ces conciles, n'avait le privilège de se développer en quelque chose de plus solide, il eût été difficile au Diable de se manifester aux humains, comme il l'a fait souvent, d'une manière sensible, et surtout d'engendrer ou concevoir des êtres qui n'étaient point des fluides à l'état de liberté moléculaire, mais de robustes gaillards ; car j'ai peutêtre oublié de dire que, d'après les théologiens qui font autorité en la matière, les enfants du Diable sont généralement forts et bien constitués. L'op nion la plus communément reçue, celle que professait, du reste, saint Augustin, qui l'a consignée dans son livre de la Cité de Dieu, c'est que les démons se composent des corps au moyen d'une condensation de l'air épais et humide que nous respirons. Il y a bien une autre explication, celle du vénérable abbé Ceesarius d'Heisterbach, mais celle-là est difficile à dire, et je ne puis me risquer à la. reproduire que dans le latin du saint homme. La voici toute crue : Crementum humanum^ quod contra naturam funditur ^

dœmones colligunt et ex eosibicorpora, in quibiis tangi videriqife ah hominihus possint, asmmnnt; de masculino vero masculina^ et de feminino feminina. Une fois en possession de ce noyau, le Diable s'y développe, en imprimant à son évolution la forme qu'il lui plaît. Quelquefois, cependant, trouvant un cadavre encore chaud, il s'y loge et le revivifie par sa présence, au point de faire croire à une résurrection de la personne morte : nous en avons cité des exemples.

L'opinion de Cêesaiius d'Heisterbach touchant la façon de se produire et d'engendrer des incubes a été aussi celle de Vallesius de Reggio et de Maluenda. Le roi Jacques I" d'Angleterre, qui laissait aller son royaume à vau-l'eau pour s'occuper de sorcellerie magique, a été d'un autre avis. Ce prince a composé un livre stupide de démonologie, ovi il établit doctoralement que le Diable ne saurait opérer qu'au moyen d'un corps d'emprunt, généralement un cadavre tout frais. Dans une farce pimentée à l'anglaise, intitulée : Le Diable n'est qu'un âne, le poète Ben Jonson, se moquantirreverencieusement.de son souverain, représente Satan comme fort humilié du rôle amoindri que le roi théologien lui fait jouer en la circonstance. S'adressant à un de ses lieutenants, qui a grande envie de se transformer en quelque chose, au fameux Puck, dont il a été question dans un précédent chapitre, le diable lui dit piteusement :

» You must get a body ready made, Pug, » I can create you none; »

ce qui peut se traduire ainsi :

(( Tâche, mon 'paume Pug, de trouver quelque part une forme toute prête ; je Jiepuis, moi, t'en fabriquer une. »

Ben Jonson a eu parfaitement raison de ridiculiser

la théologie jacobine ; nous verrons, en effet, dans les chapitres qui vont suivre, que le Diable ne se contente pas de revêtir des formes toutes trouvées, mais qu'il est aussi créateur.

Il y aurait bien d'autres choses à dire sur la façon d'opérer des incubes et des succubes, mais je veux être plus réservé que le révérend père Jude iSerclier, qui, dans son A72tidémon historial, après avoir épuisé le sujet, s'excuse de ne pas le pousser plus avant, « pour ce que, dit-il, ceste matière est un peu clfatouilleuse ».

Quant à l'opinion du père Sinistrari, elle n'est peut-être pas hétérodoxe^ mais, quoique appuyée de bonnes preuves théologiques, elle n'a point fait fortune dans le monde religieux. Sous le contrôle de notre sainte mère l'Église, — sub correciione sanctœ matris Ecclesiée, — cet intrépide moine émet l'avis que les démons incubes, dans leur commerce avec les femmes, engendrent ex propt'io ipsorum semble. Ces sortes de démons seraient, d'après lui, ceux que le deuxième concile œcuménique de Nicée, en l'an 787, a doués d'un corps subtil de la nature de l'air et du feu, et formeraient une catégorie de créatures tout à fait différentes des bons et des mauvais ang'S. A proprement parler, ce ne seraient pas des diables, mais de véritables animaha, naissant, vivant et mourant comme nous, dans un milieu moins (iense et avec des corps éthérés, les uns mâles et les autres femelles : « Toutefois, ajoute-t-il, leur nourriture ne doit pas être aussi matérielle que celle qu'exige la grossièreté du corps humain ; ce doit être une substance délicate et vaporeuse, émanant par effluves de tout ce qui, dans la nature, abonde en corpuscules volatils, comme le fumet des viandes, notamment des viandes rôties, la vapeur du vin, la s-^nteur des fleurs et des fruits, etc. » Il ne fait môme pas difficulté d'ad-

mettre qu'ils puissent vivre en société; qu'il y ait entre eux des différences de rang et de préséunce ; qu'ils cultivent les sciences et les arts ; qu'ils exercent des fonctions, entretiennent des armées, bâtissent des villes. La seule question qui l'embarrasse est celle de savoir si leurs premiers parents ont péché comme les nôtres et s'ils ont eux-mêmes part au bénéfice de la Rédemption. Pour des diables véritables, ce ne sont pas des diables : notre docteur le conclut de ce fait, que l'eau bénite, les plus saintes invocations, les reliques les plus vénérables, y compris celles de la vraie croix, ne peuvent rien contre eux. A l'appui de sa thèse, licite une histoire qu'il qualifie de démonstration, l'empruntant à saint Jérôme, c'est-à-dire à une autorité dont aucun catholique n'oserait contester le respectable caractère. Voici cette histoire, que je résume un peu :

Une nuit, saint Antoine, alors âgé de plus de cent ans, eut une vision d'un genre plus particulier. Il lui fut dit par une voix céleste qu'au fond de la Thébnïde, dans une grotte déserte qui, du temps de la reine Cléopâtre, avait servi de repaire à de faux-monnayeurs, vivait un homme plus parfait quelui. Quel pouvait être cet homme ? Antoine, qui comptait, à cette époque, près de quatre-vingts ans de solitude, déjeunes, de prières, de macérations de toute espèce, de tentations atroces et de victoires journalières sur le Diable, n'en crut pas la voix mystérieuse qu'il venait d'entendre; il voulut se rendre compte d'une si grande merveille. Un homme plus parfait que lui ! Il n'en revenait pas! Son humilité en fut toute contrite ^ A peine le jour pointait-il à l'orient, que,

1. Il y avait à Constantinople, sous l'empereur Maurice, nn patriarche qui pouvait passeï- pour un parf.ijt modèle d'humilité, de ci\arlté, de continence et de toutes les autres verlus clu'éliennes. C'était Jean-Ie-Jeûneur, un saint dont l'Eglise d'Orient' Célèbre la fête le

debout et alerte comme un jeune homme, le pieux centenaire, piqué au vif parce qu'il venait d'apprendre, se lève et part. Il avait marché depuis l'aube et se trouvait, à midi, sous un soleil torricle, au milieu des sables du désert, quand tout à coup se présente à lui un animal extraordinaire, moitié homme et moitié cheval. Antoine, qui était fait à ces sorles d'apparitions, ne vit rien ici que.de naturel. Sans être le moins du monde déconcerté, il demande son chemin au centaure, qui lui indique de la main la direction qu'il doit prendre et s'enfuit aussitôt. Un peu plus loin, nouvelle rencontre : cette fois, c'est un petit nain, aux mains crochues, au front hérissé de cornés et avec des pieds de chèvre. Pour le coup Antoine, qui s'y connaissait, ne douta pas que cène fût le Malin. Il se hâta donc de faire le signe de la croix. Mais, loin de fuir à ce signe, loin même d'en paraître ému, le petit homme s'approche respecueusement du saint vieillard, à qui il offre des dattes. Antoine lui ayant demandé qui il était : « Je suis mortel, répondit-il, et un de ces habitants du désert que la Gentilité, trompée par tant d'erreurs, honore sous les noms de faunes, de satyres et d'incubes : je suis délégué par mon troupeau et viens te supplier en son nom de prier pour nous le Dieu commun, que nous savons être venu pour le salut du monde et dont les louanges retentissent dans toute la terre. » Gomme il serait téméraire de douter de la vérité ie cette histoire, ajoute le père Sinistrari, il en faut

' septembre. Or^ ce très humble serviteur de Dieu, qui avait paru uir l'épiscopat comme unepnniiion, fut le premier qui osa prendre le itre de patriarche œcuménique, ce qui inspira au pape St Grégoirce-Grand les réflexions suivantes dans une lettre qu'il écrivit à l'emlerour byzantin à, ce sujet: « Nos os sont consumés déjeunes, et lotre esprit confié de superbe ; nous avons le cœur bouffi d'orf^ueil ous de misérables vêtements ; couchés sur la cendre, nous visons à lous faire adorer. »

conclure, selon lui, que les incubes ne sont pas des démons, mais bien des créatures plus oa moins denses, semi-éthérées, semi-ignées, souvent même très solidement charpentées, comme on vient de le voir. Cette conclusion, néanmoins, n'a point paru rigoureuse à nos démonographes modernes, qui, nonobstant l'autorité si considérable de saint Jérôme, persistent à ne voir dans tout cela que l'œuvre du Diable. 11 n'y a plus guère aujourd'hui que les spirites qui croient peut-être à un monde intermédiaire de cette nature.

Page 1