‹ Le diable [microform]Chapitre 44 sur 182 · Baslvdo, Der MeJisch m der Geschichte · texte numérisé non relu

Baslvdo, Der MeJisch m der Geschichte

Telle est, au fond et réduite à ses éléments contitutiPs, la doctrine chréiienne relativement à la puissance des' démons. Ce qui n'a pas empêché les pères et les docteurs ecclésiastiques de se comporter à l'égard de cette puissance comme si elle était absolument indépendante de Dieu et qu'elle formât un principe à part, ayant une volonté personnelle libre en opposition avec une autre volonté également personnelle, d'un caractère différent. Monothéiste en théorie, l'Eglise est manichéenne dans la pratique. Je vais faire assister le lecteur à des combats acharnés entre Dieu et le Diable, où l'on verra, en effet, le premier lutter de tous ses efforts contre l'autre, ■vaincre le plus souvent, il est vrai, mais succomber quelquefois, ce qui prouve que c'est bien à deux principes antagoniques qu'on a affaire, quelque creuse distinction qu'on ait imaginée pour persuader du contraire.

Laissons donc là pour un moment le pastissage théologique, et abordons les faits : ils nous montreront que, principe ou agent, le Diable, dans le christianisme lui-même, n'est ni moins fort ni moins habile que Dieu.

D'abord, il est le prince de ce monde ; la terre entière lui appartient : c'est l'Evangile qui l'atteste. Un jour, le Diable, ayant transporté Jésus-Ghrist sur une haute montagne, lui montra de là tous les empires, lui promettant de les lui donner, avec la majesté attachée au gouvernement, pour une adoration. On n'a pas retrouvé celte montagne, d'où Ton découvrait tout l'univers, et les savants, d'ordinaire plus respectueux de l'évidence que de la sainte Écriture, assurent même que, vu la forme arrondie de la terre, il n'y a pas, sur tout notre globe, un seul point d'oia l'œil puisse embratser un périmètre de l'étendue de plus de deux de nos départements. Mais il ne

s'agit pas de savoir si ce qu'on trouve dans les livres sacrés se lie ou non d'une manière quelconque ; tout ce que nous avons à rechercher ici, c'est l'opinion de l'Église touchant la puissance du Diable ^ Or, d'après cette opinion, tous les royaume du monde sont à lui, et il a fort bien pu les promettre, comme l'assure l'Évangile, car il en est le souverain, ainsi que le dit encore ce même Évangile en maints autres endroits. Il y a eu, dans les premiers siècles de l'Église^ des docteurs chrétiens, hérétiques, il est vrai, qui, ne pouvant concilier la prédominance du mai sur notre terre avec la bonté de Dieu, ont été jusqu'à prétend f-e que le monde avait été créé par le Diable. Du nombre de ces docteurs était ce même Manès, dont il a été question plus haut. Quoique je ne partage pas cet avis, je trouve que, s'il fallait, à l'exemple de l'Église, attribuer la création à, un propos délibéré de la Providence, ce serait, en effet, au Diable plutôt qu'à Dieu qu'en revieudrait l'honneur. Les sauvages habitants du Kamtchatka, frappés, eux aussi, de ce que cette création présente d'inconciliable avec l'idée d'un dieu essentiellement bon et en même lemps tout-puissant, disent qu'elle est l'œuvre d'un démon appelé Kutka, qui, même, était ivre quand il se mit au travail, et qui ne savait pas ce qu'il faisait.

Quoi qu'il en soit du véritable créateur, si Dieu, comme le dit Isaïe, a fait le mal ainsi que le bien, les ténèbres aussi bien que la lumière, on peut admettre qu'il est l'auteur de la création ; mais on peut aussi croire que le Diable en eût fait autant. Ce qu'il y a de certain, c'est ^que, la mort étant la

1. Il ressort d'une table de dépression calculée par M le colonel du génie Mangin, qui a bien voulu nous en donner communication, que du point le plus élevé du globe, à environ 9,0ii0 mètres d'altitude, la vue serait limitée par le profil de la mer à 370 kilomètres.

condition essentielle de la vie, qui ne se comprend pas sans le mouvement des trépas et des naissances, si le Diable est l'auteur de la mort, comme l'enseigne l'Église, il serait parfaitement logique de dire qu'il participe également comme auteur à l'entretien de la vie.

Abstraction faite de ces généralités théoriques^ nous constatons dans les agissements ou^ si l'on veut^ dans l'histoire de notre personnage, ceci : à savoir qu'il peut faire, à sa manière, il est vrai^ c'est-à-dire en imprimant à ses œuvres un cachet que l'Église a seule autorité pour discerner, tout ce que Dieu fait et imagine de faire. Gomme lui, il peut produire la pluie et le beau temps, soulever les tempêtes, rassembler les nuages et les précipiter sur nos vergers et nos moissons pour les détruire : le spectre de milliers de sorcières, qui ont péri sur les bûchers de l'Inquisition, convaincues d'avoir opéré de la sorte, est là pour en témoigner. 11 peut envoyer des maladies, et il peut aussi les guérir, car il est médecin : le révérend père Delaporte ne lui conteste, à cet égard, qu'une seule chose, le dévouement! Il prédit l'avenir, car il est prophète ; seulement, comme il est surtout trompeur, il n'y a pas trop à se fier à ses prophéties^ qui ne sont ^uère plus claires^ du reste^ que celles des nabis Israélites. Il fait même des miracles, et l'Église, en s'arrogeant exclusivement le droit de prononcer sur ceux qui sont les vrais et ceux qui sont les faux, reconnaît implicitement qu'il n'y a rien, à l'extérieur, qui distingue l'œuvre de Dieu de celle du Malin. Il existe, à Rome, un avocat spécial appelé l'avocat du Diable, c[ui, dans les procès de canonisation, a pour office l'éplucher les dépositions des miraculés et de revendiquer pour son client la plus grande part possible ies faits en cause.

Les chapitres VII, VIII, IX, X et XII du livre de

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l'Exode sont consacrés au récit d'une lutte des plus intéressantes entre Dieu et le Diable. On y voit que, pour le mal à faire au pauvre monde, l'un ne le cède guère à l'autre en ressources et en habileté. Voici cette histoire :

Les Israélites, qui ne se trouvaient plus bien dans le pays des Pharaons, depuis qu'on y avait perdu le souvenir des bienfaits de Joseph, un de leurs anciens patriarches, auraient voulu émigrer pour aller s'établir ailleurs. Mais le roi ne l'entendait pas ainsi. Il avait besoin de bras, paraît-il, pour la construction de ses monuments, et la famille de Jacob, qui, dans le court espace de deux ou trois siècles, était montée de soixante-dix personnes à près de deux millions, lui en fournissait en quantité. Comme il ne payait pas ses ouvriers et qu'il les nourrissait mal, il avait double avantage à ne pas se séparer d'eux. Il s'opposa donc au départ des enfants d'Israël. Ceux-ci crièrent vers Dieu, et Dieu, « entendant leurs gémissements, se souvint de l'alliance qu'il avait faite avec Abraham, Isaac et Jacob, » et dépêcha Moïse et son frère Aaron au roi d'Egypte pour lui signifier d'avoir à laisser partir les Israélites. Néanmoins , comme il tenait, ainsi que la Bible l'affirme, à se ménager une occasion de faire éclater sa puissance par des prodiges et des merveilles, il commença par endurcir le cœur du Pharaon, afin que, grâce à cette insensibilité, il pût avoir le temps d'opérer les miracles qu'il avait promis. Ces miracles, au nombre de dix, dont un seul, s'il eût été de la façon du Diable, aurait suffi, au seizième siècle, pour faire brûler cent mille sorcières, sont ce qu'on appelle les plaies d'Egypte.

Moïse et son frère allèrent donc trouver le roi, tenant tout prêt le miracle à faire pour la circonstance, dans la forme et suivant l'ordre préalablement arrêtés

en prévision de l'endurcissement préparé aux fins énoncées plus haut. Ici commence la lutte des deux grandes rivalités en compétition.

D'abord Aaron jeta sa verge aux pieds du roi, et elle fut changée en serpent ^ Ce n'était que le prologue, une petite scène insignifiante, où il n'y avait pas grand mal encore. Les magiciens que le roi avait mandés n'eurent pas beaucoup de peine à en faire autant. Chacun d'eux ayant jeté sa verge, toutes ces verges furent converties en serpents; néanmoins, celle d' Aaron, qui paraît avoir été une vipère engouleuse, dévora les autres. La Bible laisse entendre qu'elle conservacette forme pour les opérations subséquentes. ' Le lendemain, nouvelle visite des frères au Pharaon, nouveau miracle, mais cette fois un miracle qui en valait la peine. Aaron ayant étendu sa verge sur toutes les eaux d'Egypte, fleuves, ruisseaux, marais et lacs, toutes ces eaux furent changées en sang; les poissons qui s'y trouvaient moururent, et, pour pouvoir boire, les Égyptiens furent obligés de creuser la terre le long du Nil, la corruption n'étant sans doute qu'à la surface. Les magiciens, quoiqu'ils n'eussent plus leurs baguettes, opérèrent exactement le môme prodige sous les yeux du roi. On pourrait demander quelles furent les eaux qu'ils convertirent en sang, puisque « toute l'eau n'était déjà que sang » et que, pour en avoir de potable^ les habitants durent se creuser des puits.

Huit jours après, Moïse et son aîné allèrent encore trouver le roi, qu'ils menacèrent d'une nouvelle plaie, s'il persistait à s'opposer au départ des Israéhtes. Le cœur de Pharaon demeurant endurci, « ainsi que Dieu l'avait ordonné, » dit crûment le texte sacré

1. A la prise de Constantinople^ en d204, les ci'oisés retrouvèi-ciit celte verge, rendue à son état naliirel, parmi une foule d'autres reliques de même s'i^nre.

Aaron étendit sa main sur tous les fleuves, les ruisseaux et les marais d'Egypte, dont les eaux avaient apparemment repris dans l'intervalle leur qualité première, et il en sortit une infinité de grenouilles qui envahirent toutes les maisons, depuis la cave jusqu'au grenier, et infestèrent tout. Les ministres du Diable en firent autant : l'Egypte entière ne fut que grenouilles.

La plaie qui suivit ne dut pas être moins désagréable. Aaron ayant frappé de sa verge la poussière de la terre, cette poussière fut convertie en vermine et en sales moujshes. A la vue d'un pareil prodige, le Diable fut stupéfié et s'avoua vaincu. Il essaya bien de produire de la vermine, lui aussi, mais il n'en put venir à bout, c'est laBible quiTaffirme. Gela m'a toujours étonné, et j'ai lieu de croire que le Diable a voulu faire ici le modeste. A moins de supposer, en effet, que, honteux de son échec, il se soit tout particulièrement exercé depuis Moïse à ce genre de prestidigitation, je ne saurais me l'expliquer. Le fait est que, de l'aveu de tous nos savants théologiens, et d'après ce qui ressort des procès de sorcellerie, il n'y a rien aujourd'hui qu'il produise avec plus de profusion et de facilité que la vermine et les mouches malpropres.

Il paraît que le Diable recula aussi devant l'imitadon des autres plaies qui suivirent: il ne put ni produire la peste, qui fît périr toutes les bêtes cVEgypte, non plus que les ulcères subséquents dont ces mômes bêtes furent pourtant frappées, en même temps que les hommes, y compris les magiciens thaumaturges ; ni faire pleuvoir l'horrible grêle qui détruisit encore toutes les bêtes des champs, comme si elles n'étaient pas déjà mortes deux fois, ruina toute culture et brisa tous les arbres; ni amasser des nuées de sauterelles, pour achever l'œuvre de destruction de la grêle; ni,

enfin, répandre la mort dans toutes les maisons du peuple égyptien.

Mais, je le répète, cette impuissance n'a été qu'accidentelle ; nous verrons, dans la suite de ce travail, que, revenu, depuis de sa stupeur première, le Diable s'est glorieusement vengé plus tard de son déconcertement en la circonstance. Je ne connais guère qu'un miracle marquant de la façon du Dieu de la Bible, que le Malin n'ait pu encore reproduire, c'est celui dont il est parlé au chapitre X dujivre de Josué.

Voici ce dont il s'agifc.

Un certain Adonisadok^ roi de Jérusalem, ayant .appris que Josué voulait détruire la ville de Haï, dont il avait pendu le roi et passé tous les habitants au fil de l'épée ; que les gens de Gabaon, ses alliés, avaient fait leur soumission aux vainqueurs, et qu'il pouvait s'attendre à être attaqué lui-même d'un moment à l'autre, fut saisi d'une très grande crainte. Ce n'était pas, du reste, sans motif. Les Israélites, en effet, avaient" ordre formel de Dieu de ne laisser âme qui vive dans la contrée qu'ils venaient d'envahir, de tout exterminer sans merci, hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux, même les malades et les infirmes, de faire, en un mot, suivant l'expression du texte sacré, « un tombeau éternel » de tout le pays ; et ils exécutaient cet ordre avec un zèle religieux dont le Seigneur devait être content.

Le roi de Jérusalem s'adressa donc en toute hâte à sesvoisins, les rois d'Hébron, de Jérimoth, de Lachis et d'Églon, et n'eut pas de peine à leur faire comprendre qu'il était de leur intérêt comme du sien de s'unir contre l'ennemi commun. Tous ensemble, ils marchèrent sur Gabaon, où- Josué vint les attaquer. Les alliés furent taillés en pièces ; le Seigneur avait jeté le désordre dans leurs rangs, de sorte que les Israélites purent y promener le carnage et la mort

tout à leur aise, sans rencontrer beaucoup de résistance. Tandis que les cinq rois et ce qui leur restait de troupes fuyaient à la débandade, Dieu fit pleuvoir sur eux du haut du ciel une grêle de pierres, qui les accompagna l'espace de plusieurs kilomètres. Néanmoins, cette volée balistique d'un nouveau genre ne paraissant pas produire tout l'effet désiré, le général hébreu, qui craignait que les rois ne finissent par lui échapper, tendit des bras suppliants vers Dieu et s'écria: « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, et toi, lune, sur la vallée d'Aïalon ! » Et le soleil et la lune s'arrêtèrent, chacun de son côté, dit le texte saint, pour donner aux Israélites le temps de tout exterminer jusqu'au dernier homme dans l'armée ennemie. Nous sommes ici en présence, non pas seulement d'un prodige, ni de deux, ni de trois, mais d'une série entière, et de ce qu'il y a jamais eu ou qu'on a pu lire de plus merveilleux à aucune époque de l'histoire du monde. Si la grandeur du miracle se mesure d'après son degré d'irrationn alité ou, en d'autres termes, si un miracle est d'autant plus grand qu'il paraît plus invraisemblable et en contradiction avec la raison et Tévidence, nous pouvons dire qu'il ne s'en est jamais produit, sur la terre, de comparable à celui-ci, et que le Diable, à vouloir le singer, y perdrait sûrement son latin. Je ne m'arrêterai pas à la grêle de pierres qui mena battant les Amorrhéens depuis Beth-Horon jusqu'à Azeca. Ceci n'est qu'un modeste tableau de lever de rideau, qui ne semble même pas avoir exigé beaucoup d'invention ; car les dieux des païens, qui n'étaient que des démons, au témoignage de nos théologiens, en faisaient aisément autant. Eschyle rapporte qu'Hercule, ayant rencontré la vaillante armée des Lygiens dans ce qu'on appelle aujourd'hui la plaine de la Grau, entre la ville d'Arles et celle de Marseille, invoqua le

secours de Jupiter, qui, touché de son embarras, amassa au-dessous du ciel d'épais nuages et fit pleuvoir sur la surface du sol une immense quantité de cailloux, dont le héros se servit pour disperser l'ennemi. Touchant la grêle de pierres, il n'y a donc trop rien à dire. Mais où commencent les vraies proportions du miracle, c'est lorsque vient l'affaire du soleil et de la lune s'arrêtant, celui-là sur Gabfion, et celleci au-dessus de la vallée d'Aïalon, à deux lieues de là, juste dans la direction de l'ouest. Il était midi quand eut lieu cet arrêt simultané des deux astres, le soleil venant du levant et la lune du couchant : la Bible dit que ce fut au milieu du ciel, par conséquent à son passage au méridien de Gabaon, que le soleil s'arrêta, et elle laisse entendre qu'il avait la lune en avant de lui, ce qui ne saurait se comprendre, à moins de supposer que, ce jour-là, par exception, la lune avait rebroussé chemin et avançait d'occident en orient. Pour bien apprécier l'énorme portée de cet acte unique dans les annales de l'intervention divine, il faut se remettre en mémoire : 1° que le mouvement diurne de la lune n'est point d'occident en orient, mais d'orient en occident, comme , celui du soleil ; 2° que, si le soleil était à midi sur Gabaon, il devait être midi moins quinze ou vingt secondes à Aïalon, à environ deux lieues de là, vers l'ouest, quand la lune y fit halte, d'où il suit qu'elle était nouvelle et que, par conséquent, elle n'eût pu être visible régulièrement ; 3" que, de toutes façons, lorsque le soleil est sur nos têtes, il n'y a pas plus de lune apparente à l'horizon de droite qu'à l'horizon de gauche. Voici, par exemple, pour le Parisien, le spectacle qu'aurait offert à ses yeux la scène magique de ce chapitre X du livre de Josué : le soleil resplendissant de tous ses feux sur le méridien de Paris, au-dessus de l'Observatoire, et la lune venant de Versailles et s'arrêtant

au-dessus de Sèvres, pour continuer à briller, à côté du soleil, de son éclat le plus pur et dans tout ce qu'elle a de plus plein ! Si Ton considère, en outre, que l'arrêt du soleil et celui de la lune impliquent, non pas seulement l'arrêt du globe terrestre, mais celui encore de tout notre système planétaire, l'arrêt môme de l'universalité des mondes, le bouleversement de la nature entière et la suspension de la vie générale, on devra convenir que, en. fait de miracles, celui-ci est le mieux conditionné qu^'aucune religion ait jamais fourni à la dévote croyance de ses fidèles. Pour qu'il puisse trouver place dans un cerveau humain, il faut apparavant, ce me semble, que la raison et le bon sens on aient évacué de compagnie jusqu'à la plus liiince fibre. Gela n'empêche pas, néanmoins, le Syllabus, en son article VI, de prendre le superbe grand air que voici : « Anathème à qui dira : La foi chrétienne est » en opposition avec la raison humaine ! »

Des commentateurs se disant chrétiens ont voulu expliquer naturellement les miracles de la Bible. Dans les plaies d'Egypte, par exemple, ils n'ont vu qu'une série de phénomènes particuliers à ce pays, et dans le récit du chapitre X du livre de Josué, une image poétique de la grandeur du triomphe obtenu par les Hébreux, après un combat acharné de jour et de nuit, qui aurait eu pour témoins le soleil et la lune. Cette explication est, d'abord, une impiété, en ce qu'elle amoindrit le miracle, dont l'éclat et l'importance, comme je le disais plus haut, sont en raison directe de sonirrationnalité, et elle rabaisse, par conséquent, le prix de l'intervention divine; ensuite, c'est une hérésie dangereuse, que rÉghse a formellement condamnée comme ne tendant à rien moins qu'à infirmer l'autorité du surnaturel et à saper de la sorte les bases mêmes de la religion. hQ Syllabus, art. VII, est très catégorique sur ce point : « Anathème à qui

» dira : Les prophéties et les miracles exposés et ra- » contés dans les saintes Écritures sont des inventions » poétiques ! »

Il n'y a pas à marchander avec l'Église : ou tout croire ou ne rien croire du tout ; on ne se sauve pas à demi. Que notre bourgeoisie semi-voltairienne, qui brûle aujourd'hui ce que ses pères ont adoré et qui adore ce qu'ils ont brûlé, ne s'imagine point être quitte envers Dieu parce qu'elle fait élever ses enfants chez les Jésuites, qu'elle suit dévotement les ©ffices, communie peut-être à Pâques et fait même le pèlerinage de Lourdes. Tout cela n'est que pour l'extérieur — ad ornamentum — et ne comptera pour le salut que comme simple appoint. Les œuvres sans la foi, une foi absolue, sans réserve, ne signifient rien, et. si l'on ne croit pas aux m.erveilles que je viens d'exposer et à une infinité d'autres de même genre qui remplissent les Livres saints, nos pieuses ingurgitations d'eau miraculée, nos messes, nos offices, nos pèlerinages, tout cela passera devant les yeux du Seigneur comme de la fumée. Je crains bien, pour cette portion de bourgeoisie que j'ai ici en vue, comme, du reste, pour les deux tiers de nos modernes pratiquants, que, au jour du jugement définitif, la grande voix que saint Jean entendit dans sa solitude de Pathmos ne leur répète ces dures paroles destinées jadis à la tiède Église de Laodicée : « Il eût mieux valu que vous eussiez été ou tout l'un ou tout l'autre, mais parce que vous n'avez été ni tout à fait ceci ni tout à fait cela, je vous vomirai de ma bouche. » La grande voix aurait, du reste, raison; ce n'est, en effet, que le vomissement que peut provoquer l'affligeant spectacle auquel nous fait assister, dans la patrie de Bossuet et de Voltaire, dans ce pays des grands et nobles contrastes^ cette bourgeoisie introuvable avec sa religion de bric-à-brac.

Mais revenons au Diable, que nous avons un peu perdu de vue dans la bagarre.

J'ai dit que, de tous les miracles de foi», il y en avait très peu qu'il n'eût imités et reproduits à sa manière. J'ai fait exception pour quelques-unes des plaies d'Egypte, celles qui causèrent le plus de mal, et pour le grand miracle du chapitre X de Josué. J'aurais pu noter également, dans le répertoire de ses actes, le défaut de quelques autres prodiges d'espèce analogue, comme, par exemple, la rétrogradation du soleil sur le commandement du prophète Isaïe. Le roi Ézéchias, se trouvant malade à la mort, intrigua tant par ses larmes et ses prières, que Dieu, qui avait, du reste, pour lui une préférence méritée, lui fît promettre par ce prophète la guérison et une prolongation de vie de quinze ans. Mais Ézéchias voulut avoir un gage que la promesse venait bien de Dieu, et Isaïe obtint du Seigneur que l'ombre rétrogradât de dix degrés sur un cadran solaire établi par le roi Achaz,, père et prédécesseur du miraculé. C'était le signe ou gage qu'avait demandé celai-ci.

Je n^ai rien trouvé non plus, dis-je, de comparable à cette seconde grande merveille dans le répertoire en question. Néanmoins, je vois mentionné, dans les opérations du Diable, quelque chose qui en approche. C'est ainsi qu'on a cru longtemps, en Europe comme ailleurs, qu'un démon allongeait, à certaines époques^ ses griffes noires sur le soleil et la lune, pour s'en saisir et les dévorer, ce qui occasionnait les éclipses. On a cru aussi que le Diable pouvait détacher la lune de la voûte céleste et qu'il la tenait enfermée dans une sombre grotte, lorsqu'il avait à exercer quelque mauvaise action de nuit pour laquelle la clarté de cet astre lui eût paru gênante. Dans la mythologie des peuples da Nord, Germains et Scandinaves, il est question de deux démons qui, sous la forme de loups,

courent, l'un après le soleil et l'autre après la lune, pour les dévorer. Ces deux démons, appelés Skœil et Hati, passent pour le dédoublement d'un autre du nom de Fenrir, dont les dieux ont réussi depuis à s'emparer et qu'ils tiennent aujourd'hui étroitement enfermé dans le Valhalla, où ils lui ont forgé des fers en tressant ensemble de la fiente de chat, de la barbe de femme, le soupir d'un ours, la racine d'une vieille roche et l'âme d'un poisson. Cette chaîne, contre laquelle il fait rage depuis des siècles, il ne la brisera qu'à la fin du monde : alors il s'élancera sur le soleil et la lune, qu'il mangera pour de bon, et tout sera fini. Mais ceci n'est plus de foi, et notre bourgeoisie dévote est libre d'en rire à son aise, sans crainte pour son salut, tandis que les plaies d'Egypte, le miracle de Josué et le cadran du roi Achaz, toutes choses, pourtant, de digestion aussi peu facile pour la raison humaine que l'histoire du loup Fenrir et de sa merveilleuse chaîne, s''imposent impérieusement à sa conscience.

Les démonographes ont paru croire pendant longtemps que le Diable n'avait point, comme Dieu, la puissance de donner la mort. Cette opinion, en contradiction, du reste, avec l'idée que ces mêmes démonographes nous donnent du personnage, est démentie par les faits : « Je vis s'avancer un cheval pâle, dit saint Jean en son A2:)ocalypse^, et celui qui le montait se nommait la Mort^, et l'enfer le suivait. Il lui avait été donné pouvoir sur les quatre parties de la terre, pour y faire mourir les hommes par l'épée, par la famine, par les épidémies, par les bêtes sauvages. » Comme l'individu monté sur ce cheval pâle et qui se nommait la Mort n'était autre que le Diable, au dire des commentateurs, il n'y a pas ortho-

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