‹ Le diable [microform]Chapitre 48 sur 182 · CHAPITRE NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIEME

DE l'ubiquité du DIABLE

Les théologiens ont inventé le mot ([''ubiquité pour désigner le privilège qu'ils attribuent exclusivement à Dieu d'être présent partout en môme temps : ils le dérivent du latin uhique, dont c'est, du reste, le sens.

Or, est-il exact de dire que l'ubiquité, ainsi entendue, n'appartienne qu'à Dieu seul? Nous avons vu que l'empire du Diable avait pour limites celles du monde créé, et que^, de plus, le Diable était présent et à l'œuvre partout où Dieu manifeste son action. Quand même nous n'aurions pas, pour le prouver, le Rituel des exorcismes, un livre où se trouvent entassées les formules de conjuration ; quand même nous ne saurions points ce qui ressort de ce Rituel, qu'il n'y a pas dans tout l'Univers une seule molécule qui ne loge au moins un démon, sQii in potentiel^ soit m vii'tute^ ainsi que l'on s'exprime à l'Ecole, il suffirait, pour se convaincre du fait, de se bien pénétrer de ceci, à savoir que, le Diable étant réputé l'auteur de toute décomposition et de la mort, il n'existe rien que le souffle démoniaque ne suive d'un bout à l'autre de son évolution. Il est dès lors évident que l'ubiquité appartient au Diable, parmi tout ce qui vit, dans la môme mesure qu'à Dieu, ou, en termes moins solennels, qu'il n'y a pas le moindre coin dans le monde où le Diable n'ait un bout de sa queue. Si Dieu est quelque part tout seul, où par conséquent, le

Diable ne soit pas, ce ne peut donc être que là où il n'y a rien.

L'action du Diable, dans l'œuvre de la création, suivant de la sorte parallèlement celle de Dieu, pour l'équilibrer ou la combattre, on a dû être quelque peu surpris de lire aux chapitres II et III que les démons, précipités du Gielà lasuite de leur révolte, expiaient leur crime dans les chaînes au fond d'un abîme ; qu'ils n'avaient, en un mot, d'autre demeure que Tenfer. On ne doit pas l'être moins délire aussi dans les Évangiles, les Pères et les Docteurs de la primitive Église, sans compter les théologiens et les mystiques venus plus tard, que, après les villes, les villages et les hameaux, souvent même de préférence aux lieux habités, les endroits que les démons hantent le plus sont les lieux arides et déserts, les vieilles ruines, les solitudes incultes, les antres, les cavernes où règne une nuit profonde, les étangs et les marais d'où s'exhalent des miasmes putrides, les souterrains, les mines et carrières abandonnées, en un mot tous les repaires d'aspect lugubre. « Le désert est ta demeure, » dit au Diable le Rituel romain. Ailleurs, on lit dans l'Évangile de saint Luc : « Lorsque l'Esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par les lieux arides, cherchant le repos. » Saint Jérôme, saint Athanase, et, plus près de nous, le révérend père Thyrée, dans ses Loca m/esta, citent une foule de faits d'où il semble ressortir que le Diable a bien réellement une prédilection pour le désert.

Tout cela paraît en contradiction avec ce qui a été dit des faits et gestes du Malin, de sa mission ou de son action dans le monde créé. On ne comprend pas ce que peut faire, là où il n'y a plus rien à vicier ou à détruire, l'Esprit du mal, celui dontla haine insatiable n'est occupée, d'après l'enseignement même de l'Église, qu'à rechercher ce qui a vie, pour le corrom-

pre et le putréfier. D'autres verraient peut-être dans cette prédilection du Diable pour les noires solitudes et les déserts arides un symbole de la désolation qui le suit partout ; mais l'explication sent trop le rationalisme pour être du goût de nos théologiens.

S'il faut en croire les démonographes orthodoxes, entre autres de nouveau le père Thyrée et son caudataire,'M. le chevalier Gougenot des Mousseaux, les démons annoncent leurprésencedans les lieux infestés, soit d'abord par une légère agitation de l'air, quelque chose d'assez semblable à une douce brise, soit par des soupirs, des coups frappés sur un rhythme quelconque, des lueurs qui vont et viennent, des éclats de rire, des gémissements, des vociférations. D'autres fois, c'est un déchaînement sauvage de toutes les horreurs imaginables : miaulements de chats, hurlements de bêtes fauves, sifflements aigus et prolongés, coassements de crapauds, cliquetis d'armes, le bruit et le tumulte de cent batailles diverses et de mêlées de toutes sortes.

Si ce sont là les distractions que se ménage le Diable, quand, au dire de l'évangéliste saint Luc, il s'est bien fatigué dans quelque travail d'obsession ; si c'est dans cet horrible vacarme, au milieu de cette confusion et de ce renversement de toutes les lois d'accord et d'harmonie, qu'il trouve à se récréer et à charmer ses loisirs, convenons que son idéal n'est pas des plus délicats et que le sentiment du beau lui fait bien effectivement défaut, comme on l'affirme en théologie. Il est cependant vrai que, parfois, de l'aveu des deux illustres savants que je viens de citer, au lieudesons discordants, ce sont des chants suaves que l'on entend dans ces solitudes hantées. On a même distingué en • maintes occasions, parmi l'infernal brouhaha décrit plus haut, jusqu'à de mélodieux roulements de fauvette et de rossignol ; mais il paraît

que ces notes égarées ne sont qu'un ricanement méphistophélique et qu'on se ferait de. dangereuses illusions, si l'on supposait qu'un goût noble quelconque y fût pour rien.

Le Diable, qui se plaît, nous dit-on, dans le désert et les solitudes, quoique l'on ne voie pas très bien, ainsi que je le faisais observer, à quoi il peut y passer le temps, n'aime pas qu'on aille l'y déranger. Jugeant que la possession vaut titre, il s'en croit le maître exclusif, paraît-il, et il en est jaloux copame de son domaine. C'est par cette jalousie, par ce farouche instinct de propriété inhospitalière, que l'on explique généralement laguerre qu'il faisait aux moines d'Egypte, celle notamment dont il ne cessa de fatiguer pendant près d'un siècle l'incomparable saint Antoine : « Qu'es-tu venu faire ici, l'entendit-on un jour dire à ce dernier ; va-t'en, quitte ce domaine qui est le mien; c'est à moi qu'appartient le désert. » Ce motif ne manquait pas de force, et j'avoue qu'il n'a pas peu contribué à me faire rabattre de ma considérationpour le vénérable cénobite. Le Diable, à son endroit, m'çivaitlongtemps paru absurde ; je ne comprenais pas qu'il s'acharnât, comme on sait qu'il le fît, contre le saint homme jusqu'en sa décrépitude. Mais dès lors que le différend entre eux se réduit à un litige de possessiorie natiirali^V a.î[a.irGch.n.nge d'aspect. Si le désert appartient au Diable, comme l'affirment nos théologiens, «nul ne pouvant être contraint de céder sa propriété, si ce n'est pour cause d'utilité publique et moyennant une juste et préalable indemnité ^» les revendications de l'importun étaient fondées en droit. On ne fera jamais croire que des moines comme ceux d'Egypte, qui gaspillaient dans le vide des so-

Page 1