‹ Le diable [microform]Chapitre 58 sur 182 · POSSESSION · texte numérisé non relu

POSSESSION

L'action du Diable sur l'homme peut s'exercer de trois manières, correspondant aux formes de l'action divine, dont elle suit tous les mouvements, avonsnous déjà dit, pour la combattre et la stériliser, et qu'elle réussit le plus souvent à primer et à vaincre ; car on n'ignore pas que, d'après les paroles mômes de Jésus-Ghrist, il y aura infiniment moins d'élus qu'il n'y a d'appelés. Ces trois manières sont la tentation propremeat dite, l'obsession et la possession

La Tentation

La tentation est la forme la plus ordinaire de l'action diabolique sur les créatures. Elle a été de tous les temps, elle est et sera de tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. Je doute, cependant, que ce soit bien au Diable qu'il faille attribuer celle qui eut lieu, dès le commencement du monde^ dans le paradis terrestre. Le rapport, en effet, que l'enseignement de l'Église a établi plus tard entre le serpent tentateur du chapitre III de la Genèse et notre

personnage, n'a pas de base réelle dans le récit biblique. Je crois Tavoir prouvé à la page S9 de ce livre.

Ainsi l'on calomnie le Diable, quand on le rend responsable de nos propres sottises. L'effrontée menteuse qui, qui après avoir mordu au fruit défendu, crut donner le change sur le véritable auteur du péché, en disant à Dieu : « Ce n'est pas moi, c'est le serpent, » ne fit guère qu'inaugurer une pratique aujourd'hui assez commune dans sa descendance et qui consiste à mettre vaillamment ses lâchetés et coquineries sur le dos de qui ne peut ou ne sait se défendre. Je n'aime pas cela. Aussi, bien que mon héros ne me soit pas sympathique, suis-je tenu en conscience, puisque j'écris son histoire, de dire qu'il ne fut pour rien dans la désobéissance et la chute des premiers parents que la Bible donne à l'humanité. Je reconnais que le Diable, comme le renard de la fable, est d''assez mauvaise vie, mais ce n'est pas une raison pour lui appliquer la justice du singe

prétendant qu'à tort et à travers

On ne saurait manquer condamnant un pervers.

Nous avons dans le Pâte)' noster une autre preuve que le Diable n'est pas seul l'auteur de nos tentations de chaque jour. Une des choses, en effet, qu'on demande à Dieu, dans cette prière, c'est qu'il ne nous induise point en tentation : et ne nos inducas in tentationem. En traduisant comme on fait d'ordinaire par ces mots : et ne 7ious laissez pas succomber à la tentation, on imprime au texte sacré un pas de vis qui en change le sens et le défigure tout à fait. Jésus - Christ, qui, à l'exemple d'Isaïe et des Juifs de son temps, devait croire que Dieu a tout fait, le mal ainsi que le bien, a parfaitement laissé entendre que Dieu, pour des raisons dont il n'a pas à rendre compte,

pouvait nous induire à mal, comme il y avait induit David. Nos docteurs en théologie ont trouvé apparemment que c'était trop, cru, et dans la traduction à l'usage des fidèles, ils ont approprié la chose à une autre manière de voir et de sentir. Il est, du reste, possible que l'extension beaucoup plus grande donnée au rôle du Diable dans le Christianisme ait exigé cette correction, qui. devenait même indispensable, je l'avoue, dès lors qu'on ne voulait plus voir dans le monde d'autre tentateur et suborneur, que lui. Néanmoins, je m'imagine que, si Bossuet, dans son Histoù'e des vanatio7îs des Eglises protestmites, eût tenu quelque compte de cette inconsistance de l'enseignement orthodoxe touchant notre personnage, il se fût montré plus réservé en ses affirmations et qu'il n'eût pas fait de Tinstabilité dogmatique le privilège exclusif du protestantisme.

Après la tentation du rusé serpent dont Eve fut la sotte dupe, il n'en est assurément pas, dans le domaine des choses de la foi, dont la légende s'impose avec plus d'autorité que celle qui se lit au chapitre IV de l'évangile de saint Mathieu et au chapitre IV également de celui de saint Luc.

Il est dit que Jésus fut conduit par l'Esprit dans le désert, pour y être tenté du Diable : la chose, comme on voit, avait été préparée par une puissance que l'on doit conjecturer avoir été bel et bien la troisième personne de la Trinité divine. Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut naturellement faim. Le tentateur, qui attendait ce moment critique, s'approcha de lui et lui dit : « Si tu es le fils de Dieu, commande que ces pierres deviennent du pain *. » Ce n'était pas

1. Hurter, Reliquien, iv, 493, dit que le couvent de Gladstone, en Angleterre, a longtemps conservé une de ces pierres; mais comme ce couvent se vantait aussi, d'après le même auteur, de posséder, parmi

trop mal débuter ; la tentation était bien celle que paraissait indiquer la circonstance. Le Diable fut donc ici assez habile. Mais où il montra que, au bout du compte, il n'entendait pas grand'chose à son métier^ c'est lorsque, ayant transporté Jésus sur le pinacle du temple, une sorte de comble terminé en pointe qui couronnait le sanctuaire à l'extérieur, il osa lui dire : « Si tu es le fils de Dieu, jette-toi en bas ! Il est écrit, en effet, qu'il a ordonné à ses anges de te prendre dans leurs mains, pour que tu ne te blesses pas le pied contre la pierre. » Je ferai d'abord remarquer que le Diable eut ici la mémoire courte et peu fidèle, la citation qu'il emprunta au psaume 90, verset 11^ n'ayant ni le sens ni la portée qu'il s'est permis de lui donner. En second lieu, la tentation fut d'un sot: il fallait qu'il eût perdu le sens commun pour s'imaginer que Jésus allait se précipiter d'une hauteur qui équivalait à peu près à celle de la colonne Vendôme, afin de lui prouver qu.'il était bien le Verbe inc.irné, celui-là même dont il avait outrageusement refusé d'adorer l'image hypothétique dans le sein de l'éternité, etqiie, par conséquent, il devait connaître. Jésus se contenta de lui répondre : « Il est écrit : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Le Diable ne se découragea point pour cela. Il reprit le Sauveur sur ses épaules, et, du pinacle du temple, le transporta sur une montagne élevée, d'où l'on découvrait, clitrÉvangile, tous les royaumes du monde. Nous avons dit précédemment que cette montagne, connue du Diable seul, n'avait jamais existé sur les cartes géographiques, où, par conséquent, on la chercherait en vain. Là, le tentateur, en présence de l'immense panorama qui se déroulait devant les yeux de Jésus,

ses autres reliques, un morceau du troïc dans lequel fut plantée sur le Calvaire, la croix de J.-G., si c'est dans le même reliquaire que la pierre était conservée, j'y ai peu confiance.

eut le front de tout lui promettre, avec les richesses et l'éclat du pouvoir, pour une adoration. Je ne sais si le Diable n'exagérait pas un peu ses droits ou sa puissance ; la chose est controversée. Jésus parut croire, néanmoins, qu'il n'exagérait rien, car, se rappelant sans doute que le royaume qu^il ambitionnait et se disposait à prêcher était d'un tout autre ordre, il repoussa avec dignité l'offre qui lui était faite : « Retire-toi, Satan ! dit-il ; car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tune serviras que lui seul ! »

Pris à la lettre, tout cela ne semble guère se tenir. Il n'y a pas, d'un bout à l'autre du récit ôvangélique, une seule ligne contre laquelle ne vienne se heurter la plus élémentaire des évidences. Mais, si l'on pénètre jusqu'à l'esprit de la chose et qu'on ne veuille voir dans toute cette scène qu'une simple figure, un symbole; si la tentation, abstraction fciite de la forme un peu naïve, grotesque même, qu'elle affecte ici, est prise pour ce qu'elle aurait pu être raisonnablement, comme une de ces appétences des grandeurs et du pouvoir dont les meilleures natures ne sont pas exemptes, on ne pourra qu'admirer le calme dédain que Jésus oppose aux suggestions de l'égoïsme. Je ne doute guère qu'il ne crût à sa mission ; sa retraite dans le désert, pour y méditer et la préparer, si tant est que cette retraite n'ait pas été imaginée plus tard en imitation de celle de tous les réformateurs religieux, de Moïse, par exemple, sur l'Horeb et le Sinaï, semblerait l'indiquer. Il dut dès lors entrevoir les luttes qu'il aurait à soutenir, les épreuves terribles «qui l'attendaient au milieu d'un monde de puissants et de forts dont il s'apprêtait à combattre la redoutable autorité ; il vit sans doute se dresser devant lui le spectre des prophètes martyrs, victimes de leur noble passion du bien public, et à côté de ces noires per-

LA PERSONNE DU DIABLE i63

spectives il sera venu probablement s'en placer d'autres d'un caractère tout difiérent : l'attrait de la fortune et des honneurs, les séductions de la vie heureuse selon le monde, pour un acte d'adoration envers les puissances du siècle. Si c'est là ce qu'a voulu dire l'évangéliste, dans le langage symbolique- du récit que nous connaissons ; si c'est bien à la conviction inébranlable d'un devoir de vocation que Jésus immola toute considération personnelle, toute ambition de bonheur ou de joie pour lui ici-bas, il faut savoir gré à la tentation d'avoir préparé une si noble virilité et s'incliner avec respect devant un sacrifice qui n'a pas été sans profit pour l'humanité.

Malheureusement, l'Église ne l'entf.nd pas ainsi; la tentation n'est point à ses yeux une simple suggestion des sens, mais une inspiration surnaturelle du Diable. Il serait consolant de penser que, malgré tant de défaillances et de misèr-es, l'humanité est capable de s'élever par ses propres efforts à des résolutions comme celles dont Jésus nous a donné l'exemple. L'Église ne le veut pas. Elle enseigne par la bouche de ses docteurs que le Diable n'est point, comme l'ont rêvé, dit-elle, de modernes romanciers de religion et de philosophie, « une simple allégorie, » et elle dit « anathôme à quiconque ose soutenir que les miracles exposés et racontés dans les saintes Écritures sont des inventions poétiques' ». Voilà donc Jésus, si grand et si sympathique quand on le suit d'un œil tout naturel dans sa vie publique, dépouillé par l'Église du caractère qui pourrait faire de lui un modèle à l'usage des hommes, quelque chose d'imitable !

La tentation du Diable peut s'adresser à toutes les passions humaines, dont elle fait des vices, notamment au plus noble de tous les sentiments, le soin,

i. SyLlabus.

le respect et l'estime de soi-même, qui, par elle, devient orgueil, cupidité, avarice ; à l'amour^ qui, par elle encore, devient luxure, concupiscence brutale, paillardise, etc. Son histoire serait donc celle de l'évolution humaine à travers les luttes de la vie ; vouloir la faire, ce serait entreprendre une œuvre encyclopédique. Le mal, d'après l'enseignement de l'Église, étant l'œuvre du Diable, qui se sert des passions naturelles de l'homme pour le produire, comme le bien, de son côté, résulte d'une coopération de la grâce efOcace avec ces mêmes appétences, il ressort de, là que l'histoire de l'humanité, selon cette doctrine, ne serait, au fond, que celle d'une guerre de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes entre Dieu et Satan. L'homme serait la balle que les deux combattants se jetteraient à la tête l'un de l'autre. Nous reconnaissons que, étant admise cette double personnalité, c'est la conséquence qui s'impose le plus rigoureusement à la foi du chrétien-

D'après les visions des mystiques les plus en renom d'une époque relativement moderne, la lutte, dans nos tentations, n'aurait pas lieu directement entre Dieu et Diable ; elle serait engagée par procuration entre les démons et nos anges gardiens.

(( A peine un enfant est-il conçu, dit l'abbé Soyer » dans un tout récent ouvrage * « que le démon » tentateur, député par l'enfer pour prendre la mère » et l'entraîner dans l'abîme éternel, essaie de se » rendre maître du fruit de ses entrailles. C'est alors » que s'étîiblit une grande lutte avec l'Ange tuté- » laire, envoyé par Celui qui est le Dieu des faibles

1. Les Ml/stères du Diable, dévoilés, chap. ix. Le passage cité n'est qu'une analyse de ce qu'on lit plus au long- dans la Cité mystique de la vénérable Marie de Jésus d'Agreda.

» et des petits... Après la naissance des enfants, les » démons continuent leur persécution et les Anges » leur défense. Le Dragon redouble de fureur contre » les enfants qui peuvent recevoir le baptême et fait » tous ses efforts pour l'empêcher. Les saints Anges » les gardent avec une vigilante sollicitude, car tous » les soins de ceux qui les élèvent ne sauraient pré- » venir tant de périls qui les environnent dans un âge » si tendre... Ils ont de grandes disputes avec les » démons touchant cette défense... Quand l'homme » est parvenu à l'âge de la raison, la lutte, alors, » entre les Anges et les démons devient plus acharw née... On ne saurait croire ni exprimer ce qui sP/ » passe entre eux ; car les ennemis s'opposent avec » une extrême fureur à toute bonne inspiration et à » tout secours ; mais comme ils ne peuvent en cela » l'emporter sur la puissance divine, ils font les der- » niers efforts et se servent de toute leur astuce. Et » il arrive souvent une chose fort remaquable, c'est )) que, toutes les fois que Dieu communique à l'âme » par lui-môme ou par le moyen de ses Anges quel- » que sainte inspiration ou quelque bon mouve- » ment, il faut premièrement chasser les démons et » les éloigner. Les Anges font ordinairement cette » défense par ces paroles : Qui est semblable à Dieu ? » Qui est semblable à Jésus-Christ? Qui est semblable » à la très ■pure Marie ? » *"

Un des livres de piété les plus répandus dans le monde de la dévotion, le Combat spirituel^ assure que, chaque jour et à cause des hommes, tant pécheurs que justes, de grands combats sont livrés à nos côtés : « A droite, dit-il, vous verrez Jésus-Ghrist » avec sa très sainte Mère, Joseph, son époux bien- » aimé, et particulièrement avec saint Michel ar- » change ; à gauche, le démon avec tous ses esprits » infernaux, pour exciter en vous les passions dés-

» ordonnées et vous porter à y céder. Une voix » vous paraîtra se faire entendre ; ce sera celle de » votre ang-e gardien, qui vous dira: Voici l'ennemi » que vous avez à combattre aujourd'hui. Que votre » cœur ne s'efï'raie point, ne perdez point courage. » N'ayez pas peur. Notre Seigneur ne permettra pas » que vos adversaires soient plus forts que vous ni » qu'ils puissent vous terrasser. »

Ces assurances sont certes fort consolantes, mais beaucoup de dévots préférant, ce semble, comme étant de nature plus saisissable, les exemples aux paroles, j'en citerai ici un des plus édifiants à leur usage. Je le tire du livre déjà mentionné de l'abbé Soyer. C'est une sainte fille du'nom de Marie Lataste qui parle :

« Je me vis un jour, dit-elle, environnée d'une » multitude de spectres honteux à voir. Je souf- » frais plus que je ne pourrais l'exprimer. La tenta tion » devenait de plus en plus violente. Ma force aug- » mentait en proportion. Je luttais seule, mon ange » s'était retiré un peu loin et me regardait. Je luttais » toujours, et, pleine de mépris pour mes ennemis, )) je protestais à haute voix que j'aimerais mieux » mourir que d'offenser mon Dieu. Pendant cette » lutte, je chantais quelques versets du cantique :

Le monde, en vain, par ses biens et ses cliarmes, etc.

» Après quelques moments de combat, je m'enfuis » vers Jésus, je le conjurai de purifier mon esprit » de ces images déshonnêtes qui avaient voulu » souiller mon âme. Mes ennemis ne se tinrent point » pour battus, ils ne tardèrent pas à revenir à la )) charge. Vains efforts : mon ange, une verge à la » main, les repoussait vigoureusement. Je ne com- » battais plus, mon ange combattait pour moi. A » l'heure de ma prière du soir, ces spectres affreux

» revinrent en nombre plus considérable ; mais pour » favoriser le calme de mon esprit, une multitude » d'anges vinrent se ranger en cercle autour de moi. » Je n'ai jamais mieux prié qu'en ce moment.

)) La tentation dura quelques jours encore et de » diverses manières. J'étais tentée par orgueil, » par sensualité, par gourmandise, et chaque fois » mon ange éloignait le démon, soit par un coup de )) verge, soit par une menace ; un regard même suf- » fîsait pour le mettre en fuite... J'entendis mon » ange et le démon se disputer à cause de moi.

)) Le démon disait : Je la veux.

» Mo?i ange répondait : Tu ne l'auras pas.

» Le démon : Je la prendrai malgré toi.

» Mon ange : Je t'empêcherai de la prendre.

» Le démon : Retire-toi dans le ciel, je m'en empa- » rerai.

» Mon ange : Le Seigneur m'a commandé de veil- » 1er sur elle, je dois lui obéir,

» Le démon : Et que m'importe ton obéissance ! » A quelque prix que ce soit, je l'aurai en mon » pouvoir.

» Mo7iange : Le Seigneur l'a prise sous saprotec- )) tion. Qui donc es-tu, superbe audacieux, pour pré- » tendre la lui ravir?

)) Le démon : J'emploierai tout pour cela, et la force » et la ruse.

» J\^on ange : Tu n'auras sur elle que le pouvoir que » te donnera le Seigneur.

» Le démon : Je la ferai succomber.

» Mo7iange : Non, je la soutiendrai.

» Le démon : Je troublerai sa paix.

» Mo?î a?ige : Tu peux essayer, tu n'y parviendras )) point.

» Le démon : Je l'aurai, sinon pendant sa vie, du )) moins à Theure de sa mort.

■>■> ordonnées et vous porter à y céder. Une voix » vous paraîtra se faire entendre ; ce sera celle do )> votre ang-e gardien, qui vous dira: Voici l'ennemi » que vous avez à combattre aujourd'hui. Que votre » cœur ne s'effraie point, ne perdez point courage. )) N'ayez pas peur. Notre Seigneur ne permettra pas » que vos adversaires soient plus forts que vous ni » qu'ils puissent vous terrasser. »

Ces assurances sont certes fort consolantes, mais beaucoup de dévots préférant, ce semble, comme étant de nature plus saisissable, les exemples aux paroles, j'en citerai ici un des plus édifiants à leur usage. Je le tire du livre déjà mentionné de l'abbé Soyer. C'est une sainte fille du'nom de Marie Lataste qui parle :

« Je me vis un jour, dit-elle, environnée d'une » multitude de spectres honteux à voir. Je souf- » frais plus que je ne pourrais l'exprimer. La tentation » devenait de plus en plus violente. Ma force aug- » mentait en proportion. Je luttais seule, mon ange » s'était retiré un peu loin etme regardait. Je luttais » toujours, et, pleine de mépris pour mes ennemis, » je protestais à haute voix que j'aimerais mieux » mourir que d'offenser mon Dieu. Pendant cette » lutte, je chantais quelques versets du cantique :

Le monde, en vain, par ses biens et ses cliarmes, etc.

» Après quelques moments de combat, je m'enfuis » vers Jésus, je le conjurai de purifier mon esprit » de ces images déshonnêtes qui avaient voulu » souiller mon âme. Mes ennemis ne se tinrent point » pour battus, ils ne tardèrent pas à revenir à la » charge. Vains efforts : mon ange, une verge à la » main, les repoussait vigoureusement. Je ne com- » battais plus, mon ange combattait pour moi. A » l'heure de ma prière du soir, ces spectres affreux

)) revinrent en nombre plus considérable ; mais pour » favoriser le calme de mon esprit, une multitude » d'anges vinrent se ranger en cercle autour de moi. )) Je n'ai jamais mieux prié qu'en ce moment.

» La tentation dura quelques jours encore et de » diverses manières. J'étais tentée par orgueil, « par sensualité, par gourmandise, et chaque fois )) mon ange éloignait le démon, soit par un coup de )) verge, soit par une menace ; un regard même suf- » fîsait pour le mettre en fuite... J'entendis mon )) ange et le démon se disputer à cause de moi.

» Le démon disait : Je la veux.

)) Mon ange répondait : Tu ne l'auras pas.

. » Le démon : Je la prendrai malgré toi.

» Mon ange : Je t'empêcherai de la prendre.

» Le démon : Retire-toi dans le ciel, je m'en empa- )) rerai.

» Mo7i ange : Le Seigneur m'a commandé de veil- » 1er sur elle, je dois lui obéir.

» Le démon : Et que m'importe ton obéissance ! )) A quelque prix que ce soit, je l'aurai en mon » pouvoir.

» Mon ange : Le Seigneur l'a prise sous sa protec- )) tion. Qui donc es-tu, superbe audacieux, pour pré- » tendre la lui ravir?

» Le démoîi : J'emploierai tout pour cela, et la force » et la ruse.

» Mon ange : Tu n'auras sur elle que le pouvoir que » te donnera le Seigneur.

» Le démon : Je la ferai succomber.

» Mon ange : Non, je la soutiendrai.

» Le démon : Je troublerai sa paix.

» Mon ange : Tu peux essayer, tu n'y parviendras » point.

» Le démon : Je l'aurai, sinon pendant sa vie, du )) moins à Theure de sa mort.

» Mo7i ange : Sa mort te mettra en fuite.

» Le démo7i: Je la veux dès ce moment.

» Mon ange : Dès ce moment retire-toi.

» Le démon se retira plein de malice et mon ange » demeura près de moi.»

En demeurant près d'elle, Tange marqua à la bonne fille des attentions que ses sembables sont loin d'avoir d'ordinaire pour les personnes, tant hommes que femmes, dont ils ont la garde. Habituellement ils se tiennent à l'écart et se contentent de regarder faire le Diable ; car, n'en déplaise à la Vénérable Marie d'Agreda et au Combat spirituel, il est de foi que le nombre des élus est de beaucoup inférieur à celui des appelés, ce qui veut dire que la tentation a le plus souvent raison de nous et que les victoires du Malin sont infiniment plus nombreuses que celles des bons anges. M. Antony Méray ^ demandait un jour à un ecclésiastique comment il se faisait que ces personnages abandonnassent ainsi leurs malheureux protégés : « Mon ami, lui répondit le prêtre, les anges gardiens se voilent la face de leurs ailes, pour n'être pas témoins de ces abominables scandales.» M. Antony Méray estime très judicieusement, à mon avis, que se cacher la tête pour ne rien voir n'est pas un acte suffisant de protection. S'il est vrai, d'ailleurs, comme l'assure l'Apocalypse, que les anges précipités du ciel avec Lucifer ne formassent que « la tierce partie » de la création angélique, on doit trouver que la vaillance des deux tiers restés fidèles a singulièrement dégénéré depuis leur grande victoire sous le commandement de l'archange saint Michel. .

L'enseignement du protestantisme orthodoxe touchant la tentation est au fond le môme que celui de l'Église catholique ; la personnalité du Diable, que

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