‹ Le diable [microform]Chapitre 59 sur 182 · La Vie au temps des libres prêcheurs, t. le, p · texte numérisé non relu

La Vie au temps des libres prêcheurs, t. le, p

ce protestantime admet, ne comporte pas, du reste, deux façons différentes d'expliquer le mal en ce monde. Je ne doute donc pas que Luther, qui croyait, comme y a cru Jésus-Christ et comme y ont cru les Apôtres, au Diable personnel, n'ait été de bonne foi da^isle récit de la conférence qu'il dit avoir eue, étant bien éveillé, avec le rusé compère. Le livre où cette conférence est racontée parut d'abord en allemand dès Tan 1533, environ treize ans avant la mort du grand hérésiarque, qui, loin de se plaindre d'une indiscrétion, le fit traduire en latin l'année suivante, 1534, par Juste Jonas, son intime ami. Il n'y a pas, du reste, un seul écrivain protestant qui ait misen doute la parfaite authenticité du récit. Les moins déraisonnables, sans contester le fait d'une lutte théologique entre Luther et le Diable, se contentent d'en localiser le théâtre dans l'esprit agité du moine de Wittemberg. De toutes manières, interne ou externe, cette lutte, dans la forme qu'en affecte l'exposé, donne la mesure de la foi du patriarche de la Réforme en l'action exercée par le Diable sur nos résolutions. La discussion engagée entre les deux théologiens roula exclusivement sur les messes privées et l'onction sacerdotale. Le Diable démontra ex Scriptura sacra d'abord, puis ex sanctis Patribiis^ et finalement ex ratione, conformément aux règles de la scolastique religieuse, que, en communiant tout seul, au saint sacrifice, le prêtre abusait de la messe, la communion ne répondant au but de son institution et n'impliquant un sens raisonnable qu'autant que les fidèles y participent.

On cite bien un autre exemple concret de la foi du réformateur, mais celui-là n'a pas le même caractère d'authenticité. Un jour qu'il était en train d'écrire un sermon dans l'église de la Wartburg, le Diable serait venu se poster devant lui, grimaçant et vociférant

pour le distraire. Luther, impatienté, lui aurait jeté son encrier à la tête. Le Diable, dit-on, esquiva le coup, et l'encrier alla se briser contre une colonne, où l'on montre encore la trace de l'encre.

Ilconvient, néanmoins, de reconnaître que Luther et le protestantisme orthodoxe, sans réduire l'action du Diable, dans la tentation, à des proportions rationnelles, ont introduit des pratiques de défense qui devaient aboutir à ce résultat. En. supprimant, en effet, l'eau bénite, le signe de la croix, l'imposition des reliques, et toute la pharmaceutique sacrée en usage dans les exorcismes, pour y substituer la seule arme de la prière, ils ont ouvert la voie à des conséquences d'un ordre un peu plus abstrait et préparé en quelque sorte l'évolution du protestantisme libéral, qui ne veut plus voir aujourd'hui, dans les tentations dites diaboliques, que les suggestions naturelles de la chair et des milieux ambiants.

L'Obsession

L'obsession diffère de la tentation proprement dite en ce qu'elle s'exerce à l'extérieur. Tandis que, par la tentation, le Diable, se bornant au simple rôle de pantomime de coulisse, ne parle encore qu'un langage muet, muta musica ; qu'il se contente de faire glisser adroitement sous le regard de notre esprit ces tableaux impurs qui troublent les sens et soulèvent les passions ; que, par elle, il dessèche ou stérilise la semence divine déposée en nos âmes, entrave et rend le plus souvent infécond le travail de la grâce, par 'obsession il nous distrait, nous détourne brutale-

ment des bonnes pensées et des bonnes œuvres, nous les fait prendre en dégoût. De pantomime qu'il était dans la tentation, tout particulièrement occupé à ce qu'un plaisant appelle l'embêtement du cerveau, il est, en l'obsession, passé maîlre ôs arts. Ici 1' « embêtement )) n'est plus dans la tête ou le cœur; c'est au dehors qu'il se produit. Dans l'obsession, qui, du reste, au témoignage de nos théologiens officiels, « rentre dans la classe des faits extraordinaires n'arrivant que par une permission toute ^spéciale de Dieu », — comme si quelque autre chose, dans leur propre doctrine, pouvait avoir lieu sans cette permission ! — c'est par le bruit, le vacarme, les apparitions effroyables, les vexations de toute nature, la persécution sous toutes ses formes sensibles, que le Diable agit et opère contre nous.

L'exemple le plus ancien que l'on connaisse de ce genre de gouaillerie du Malin, c'est celui de Job. On sait les maux sans nombre dont ce mauvais farceur, comme l'appelle le révérend père Delaporte, affligea le saint homme : perte de biens, de fortune, d'enfants ; abandon des amis, moqueries et sarcasmes de la chère moitié, si tant est que Job, qui vivait en pays de polygames, n'ait eu qu'une épouse, et finalement plaie purulente de tout le corps, des pieds à la tête. Il y avait là une mesure de maux assez comble pour détruire dans le cœur d'un croyant toute la confiance qu'il pouvait avoir en la miséricorde de son Dieu. Job, cependant, au lieu d'accuser le Seigneur, se contenta de maudire la nuit où il avait été conçu, le jour où il était né, le sein qui l'avait porté, les mamelles qui l'avaient nourri, appelant de ses cris, « semblables aux cris d'un débordement de grandes eaux, » la mort qui devait le délivrer de tant de souffrances et faire passer sur elles le souffle rafraîchissant de l'oubli. Il fut assez philosophe pour com-

prendre, ce que sa moitié n'avait pas vu du tout, qu'il eût été aussi vain, aussi insensé de s'élever avec colère contre le Seigneur qu'il aurait pu l'être de se planter, pour les braver, devant le torrent grossi qui descend de la montagne, l'avalanche qui roule en bondissant le long des glaciers, l'incendie que le vent promène à travers la forêt, et il dit : « Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout ôté : il n'est arrivé que ce qu'il a voulu. »

On doit remarquer que l'idée ne vint pas au saint homme que le Diable pût être l'auteur de ses maux. Ni sa femme, qui paraît avoir été une personne très désagréable, ni ses amis, fort prodigues de paroles sans effet, comme ceux des siècles suivants, ne semblent pas non plus s'être doutés que le Malin fût pour quelque chose dans ces cruelles tribulations. Sa femme, notamment, eut des accents qui ne donnent pas d'elle un très bonne opinion: « Maudis le Seigneur, lui dit-elle, et meurs. » Les amis furent moins cruels; ils ne le poussèrent pas à maudire Dieu, mais, loin de détourner de son esprit la pensée que ce même Dieu fût son obsesseur, ils ne firent, au contraire, que l'y entretenir.

Ici encore on a donc calomnié le Diable, en l'accusant de la déconfiture de Job.

Néanmoins, pour rencontrer l'obsession dans ce qui la caractérise tout particulièrement comme telle et qu'on ne peut plus raisonnablement imputer à un enchaînement fatal d'événements naturels, il faut arriver au Christianisme. C'est dans ce nouveau milieu que le Diable, dont on assure, pourtant, que le Christ est venu détruire l'empire, prend ses ébats les plus folâtres. Il est certain que jamais il n'a tant fait parler de lui que depuis qu'on devrait lui croire la tête écrasée. Tout le monde connaît l'histoire de saint Antoine et de son ami, le fameux cochon légendaire '

s'il y a eu au monde quelqu'un et quelque chose d' « embêtés » par le Diable, c'est assurément ce couple renouvelé d'Oreste et Pylade. Gallot, qui était bon catholique, nous a laissé un superbe tableau de cette effroyable obsession, ou il n'a guère fait, du reste, que reproduire pour les yeux, en l'ornementant un peu à la moderne, ce que saint Jérôme et saint Athanase avaient pieusement enseigné dans leurs écrits. Je renvoie à ce tableau. On y verra le Diable et ses suppôts prenant toutes les formes possibles et imaginables pour faire perdre au saint le fil de son oraison et le dégoûter de la vie solitaire : serpents à tête de singe, rats à becs d'oiseau et à carapace de tortue, crapauds monstrueux avec nez surmonté de lunettes et épée au côté, squelettes ventrus à carcasse de vautour, à crâne de bœuf, à hure de sanglier, un soudard à tête de porc guettant le moment d'ajuster le pauvre ermite avec un mousquet, et Pylade, je veux dire le cochon, courant tout affolé d'un embrochement- bizarre que pratique sous sa queue en trompette un' diablotin facétieux. Ce que la toile ne peut rendre, ce sont les cris discordants qui devaient accompagner cette scène, au dire des biographes; il faut donc, pour la compléter, y ajouter le miaulement du chat, le coassement du crapaud, le sifflement du serpent, les hurlements, beuglements, mugissements et autres vociférations d'animaux, sans oublier le grondement du tonnerre et les éclats bruyants d'une artillerie grotesque.

Les commencements et la suite du christianisme, depuis les apôtres jusqu'au vénérable curé d'Ars, M. Vianney, dont nous avons dit ailleurs les tribulations, regorgent de choses semblables. Le « savant » père Tyrée raconte que le Diable s'était retranché, comme dans un fort, derrière l'abside de l'oratoire où saint Grégoire avait coutume déchanter les louan-

ges de Dieu, et que de là il mettait tout en l'air pour "le troubler et le dérouter, accompagnant son chant des tons les plus faux, toussant, crachant, piaillant, poussant des éclats de rire, jurant tout haut, disant et faisant toutes sortes de vilaines choses.

Nous ne connaissons pas, dit, de son côté, l'abbé Ribet, professeur de théologie morale au séminaire d'Orléans \ de scène plus horrible « et plus belle à la fois » que celle qui est décrite dans la vie de saint Guthlac, d'abord moine au couvent de Reppington, en Angleterre, puis retiré dans l'île de Groyland. Horrible, cette scène l'est incontestablement à un degré aussi élevé que tout ce qui a été raconté des tentations de saint Antoine ; mais pour la trouver belle, il faut une esthétique siii geney'is^ qui n'est pas celle de toutle monde. Le lecteur appréciera ; la voici dans la traduction même du professeur de morale en question :

« Une nuit, pendant que le pieux ermite veillait, » selon sa coutume, et vaquait à l'oraison, il vint » tout à coup une multitude de spectres envahir sa » cellule, sourdre de toutes parts à flots pressés, et en » un instant faire dans l'air, autour de lui, comme » une nuée épaisse. Ils avaient un aspect farouche, » des formes terrifiantes, d'énormes têtes, de longs » cous, des figures décharnées et livides, une barbe » dégoûtante, des oreilles velues,, le front menaçant, » les yeux féroces, l'haleine fétide, des voix rauques » et bruyantes, des lèvres épaisses, des dents de che- » val, des gosiers qui vomissaient la flamme, » des cheveux calcinés, une poitrine hérissée, des » jambes raboteuses, des genoux noueux, des pieds » crochus et renversés, des talons calleux. De leurs » bouches béantes s'échappaient d'effroyables mu-

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