‹ Le diable [microform]Chapitre 60 sur 182 · La Mystique divine, t. n, p · texte numérisé non relu

La Mystique divine, t. n, p

)) gissements qui faisaient au loin retentir les airs. » Ils s'abattent sur le solitaire, et, après lui avoir » lié les membres, ils le tirent hors de sa cellule, » et vont le plonger dans les eaux boueuses d'un » étang voisin ; puis ils le traînent et déchirent son » corps à travers les aspérités et les broussailles qui » bordent ce marais, après quoi ils s'arrêtent unmo- » ment, mais c'est pour sommer le saint d'avoir à » quitter son désert. L'homme de Dieu, dont le cœur » demeure ferme au milieu de ces épreuves, leur ré- » pond par ce verset du psaume : « Le Seigneur est » à ma droite pour que je ne sois point ébranlé.» » Leur fureur redouble ; ils flagellent leur victime » avec des chaînes de fer, sans -parvenir à vaincre sa » constance. Ils l'emportent au sommet des airs, et^ » se réunissant à de nouvelles troupes venues du » septentrion, ils se dirigent vers les sombres abîmes » qui forment leur domaine, et ils suspendent l'in- » vincible athlète sur les gouffres béants de l'enfer. » Le plus horrible des spectacles se déroule à ses » yeux. Des torrents de feu et de flammes bouillon- » nent dans ces profondeurs, des tourbillons de sou- » fre s'y mêlent à- une pluie de grêle, qui fait succé- » derun froid glacial aux ardeurs de l'embrasement. » Des démons acharnés parcourent en tous sens ces » cavernes sombres et exercent sur les âmes des pé- » cheurs tous les genres de supplices. Cette vue pé- )) nètre le saint anachorète d'une indicible horreur, » et lui fait oublier tous les tourments qu'il a souf- » ferts. Pour mettre le comble à son épouvante, les » spectres hideux qui l'environnent lui crient alors » tous ensemble, dans un effroyable concert : «Nous » avons le pouvoir de te plonger dans le gouffre et de » te faire subir tous ces supplices. Voici le feu que » tes crimes ont allumé ; tu vas devenir sa proie. Te » voilà sur l'abîme enflammé ; tu vas y descendre.»

» Immobile et serein au milieu de ces menaces, Gu- )) thlac répondait ainsi à toutes ces clameurs : « Mal- )) heur à vous, fils des ténèbres, race de Gain, cendre » et famée ! Si vous avez la puissance de me préci- )) piter, me voici : pourquoi vous en tenir à de vaines » et menteuses bravades?» Au paroxysme de la - » rage, les anges maudits semblent cette fois décidés » à accomplir leur sinistre dessein, lorsque saint » Barthélémy, qui avait pris l'anachorète sous sa » protection, apparaît tout éclatant de lumière, dans » une splendeur immense, qui éclaire soudainement » ces régions ténébreuses. Tandis que le bienheureux » Guthlac tressaille de joie à ce secours inattendu, » on voit les esprits malins^ incapables de soute- » nir la céleste clarté, frémir, trembler, s'enfuir » éperdus. Mais l'apôtre les rappelle, et leur ordonne » de reporter dans sa cellule, sans la moindre se- » cousse, sans lui faire aucun mal, le serviteur de » Dieu sur lequel ils ont osé porteries mains. Force » leur est d'obéir. Pendant qu'ils fendaient l'espace, » non plus avec violence, mais avec une suavité con- » traire à leur nature, des chants harmonieux se fi- » rent entendre, et des voix célestes, célébrant le » courage et la fidélité des saints, chantaient ces » paroles : « Ils iront de vertus en vertus.» Aux pre- » mières lueurs de l'aurore Guthlac se retrouvait » dans sa solitude, bénissant le Sauveur Jésus qui » l'avait soutenu de sa grâce. »

Tout cela est fort laid et ne fait guère honneur a» Diable ; mais où je le trouve vil, c'est lorsqu'il s'en prend au sexe faible, joignant ainsi, ce qui, du reste, . paraît inséparable, la lâcheté à la brutalité. Quand on songe que saint Antoine, saint Grégoire, l'abbé Vianney et saint Guthlac, comme obsédés de leur sexe, sont presque des exceptions, et que les attaques du vaurien s'adressent généralement à de pauvres filles,

on est honteux pour lui. Il est certain que, pour une obsession ou possession démoniaque d'homme, on en rencontre, dans la Vie des Saints^ au moins mille de femmes, ce qui a paru suspect aux médecins, dont l'opinion à cet égard, comme nous le verrons un peu plus loin, diffère tout à fait de celle des théologiens.

Dans le nombre infini des filles pieuses obsédées, je ne citerai, pour exemple, que la bienheureuse Marie des Anges ; encore n'insisterai-je que sur un seul des mille faits de même genre que rapporte son biographe, le chanoine Labis. Ce fait est, du reste, caractéristique ; car il montre qu'en général nous sommes obsédés du Diable selon les dispositions de notre propre esprit et dans la mesure de notre vouloir, ce qui, joint aux considérations d'ordre pathologique, donne raison aux médecins contre les détracteurs officiels de mon fantastique héros.

La bienheureuse dont il s'agit avait une envie démesurée de recevoir un soufflet de quelque esprit. Dans sa méditation des douloureux, mystères de la Passion du Sauveur, la. scène qui l'attendrissait le plus est celle du soufflet que Jésus reçut, chez le grand-prêtre, de la main d'un lâche officier. Cet affront, elle le désirait ardemment pour elle, comme d'autres ont désiré les sacrées plaies du côté, des pieds, des mains et du front. Son pieux désir ne devait pas tarder à être exaucé^ et c'est au diable qu'elle allait en être redevable. Mais ici laissons-la parler elle-même.

« J'étais, dit-elle, dans ces pensées, quand la cloche » de la paroisse appela les fidèles à la bénédiction du )) Saint-Sacrement. J'allai la recevoir avec ma sœur » et toutes les personnes de la maison. Arrivés à l'é- » glise, nous nous mîmes à genoux devant la balus- » trade du maître-autel. Au même moment un in- » connu ayant toutes les allures d'un fou vient se » placer près de moi. Ma sœur, me regardant, se mit

» à rire et me dit : « Vous avez là à côté de vous ua » charmant cavalier. » On donna ensuite la bénédic- » tion, et lorsque le prêtre se fut retourné vers l'autel, » ce fou, étendant le bras, m'appliqua un si rude souf- » flefc, que son retentissement souleva tout le peuple. » Les femmes m'entourèrent aussitôt, tandis que les » hommes, Fépée nue à la main, se mirent à la pour- )) suite de ce furieux; mais il fut. impossible de lo » saisir, quoique l'église fût pleine de monde. Il ne )) me resta d'ailleurs aucune marque du coup reçu, » ce qui étonna beaucoup, car on s'imaginait que je ■» devais avoir toutes les dents brisées dans la bou- » che. Ma sœur pleurait à cause de l'affront que jo » venais d'essuyer; quant à moi, intérieurement je » rendais grâces à Dieu d'avoir obtenu la faveur dési- » rée, et extérieurement je ne pouvais ni pleurer ni mo » montreraflligée. C'est pourquoimasœuretles autres » personnes de la maison me traitaient d'innocente. » Or, le fou furieux en question, ajoute le biographe^ n'était autre que le Diable, et la preuve qu'il en donne, c'est que l'individu apparut encore plus tard sous le même aspect à la sainte, quand elle se fut faite religieuse.

Un des genres d'obsession les plus communs est celui dont un moine du nom de Brognoli rapporte, en son Manuale exorcistarum, un mémorable exemple. La victime de cette vexation du Diable fut un homme simple, plus que simple, un idiot : c'est la qualification que Brognoli lui applique. La suite de l'histoire nous montrera que, si ce n'était pas tout à fait un idiot, comme l'appelle notre auteur, c'était, du moins, un benêt, ce que, dans notre Midi, on appellerait un bedigas. Or, il arriva que le Diable, apparemment inoccupé pour lors et cherchant quelque toton pour passer le temps, rencontra notre homme en son chemin, et que, flairant en lui une proie facile, il mit

aussitôt le grappin dessus. Barthélémy de Bonsovannis, — c'était le nom du benêt, — avait un^ femme jeune et jolie, dont il était fort amoureux. Le Diable, qui brûlait, ainsi que je viens de le dire, du méchant désir de jouer quelque mauvaise plaisanterie à quelqu'un, se mit en tête de lui inspirer de la jalousie- Rendre jaloux un laid imbécile, dépourvu de toute grâce et un peu ivrogne par-dessus le marché, lui parut une bonne farce à foire. Voici de quelle manière il y réussit. Gomme il fallait, pour que l'œuvre projetée de jalousie à faire naître s'accomplît sûrement, que des choses tout à fait patentes frappassent les sens grossiers de l'ivrogne, le Diable prit la forme d'un jeune homme, et ce fut sous cette forme que Barthélémy de Bonsovannis, revenant un soir du cabaret, le trouva dans sa chambre à coucher assis en un canapé à côté de sa femme et paraissant l'embrasser. Cette vue le dégrisa. Tirant de sa poche un couteau italien, il s'élance furieux sur sa femme, qu'il eût certainement tuée sans un coup de poing que le Diable lui asséna et qui le précipita en bas de l'escalier. Revenu à lui, il veut se jeter à la poursuite du méchant drôle, qui n'avait pas encore eu le temps, paraît-il, dereprendreson incorporéité d'habitude, selon que s'expriment les théologiens. Gomme il courait, il rencontre son beau-frère, à qui il se plaint amèrement delà conduite de sa femme. Le beau-frère, sufpris^ se fait tout raconter, et de ce qui lui est exposé, joint aux protestations indignées de l'épouse, on conclut d'un commun accord que Tamant prétendu ne pouvait être que le Diable. Cette conclusion fut conflrmée par un fait qui se produisitle lendemain ou surlendemain; on vit, au moment où notre Bonsovannis bâillait, une grosse mouche lui entrer dans la bouche, et immédiatement après il fut pris de fureur contre sa femme, ce qui prouvait sans réplique que cette mouche était

bien le diable et que, par conséquent, la jalousie du benêt n'avait d'autre origine qu'une obsession du Malin. Le pauvre innocent fut transporté à Venise, au couvent de Saint-Bonaventure, où le Révérend Père Brognoli le reçut et procéda à sa guérison. Après avoir constaté que la jalousie dont il souffrait était une obsession diabolique, le moine l'exorcisa, et des opérations qui eurent lieu il ressortit que le jeune homme du canapé était un diable du nom de Béelzebiib, qui avait pris la forme d'un amant pour tourmenter le bonhomme. Celui-ci, la sentence rendue, se trouva tout à coup guéri et il s'en alla chez lui, exorcisé et content, demander pardon à sa femme.

Que le Diable se plaise à souffler la jalousie dans le cœur de ceux qui s'aiment ; qu'il prenne même, pour donner plus de poids à ses abominables suggestions, l'apparence d'un rival et triomphe sous cette forme à notre nez et à notre barbe, c'est peut-être, à la rigueur, ce qu'on pourrait concéder, si l'on avait la foi d'un Bonsovannis : en nous mettant et en nous tenant à cette torture sèche, l'esprit de mensonge serait, du reste, dans son rôle. Mais que, grâce à une permission toute spéciale de la Providence, comme s'expriment nos théologiens, l'amour, qui fait le charme de la vie, en même temps qu'il en excuse et absout le péché, devienne en bien des cas, par le fait du Diable, une sérosité malsaine dans le sang où il s'infiltre, c'est ce que, avec toute la bonne volonté de l'imbécile que je viens de rappeler, je ne saurais pardonner à l'infâme gredin. Une chose me console, néanmoins, dans tout cela, à savoir, la pensée que souvent il lui arrive de se prendre à son propre piège et d'être la victime desapropre obsession. Envoie! un exemple que j'emprunte au livre des Dialogues d'un des plus grands papes qui aient gouverné l'Église de Rome^ Grégoire P^

Il y avait autrefois, vers la fin du sixième siècle, dans la province de Valérie, en Italie, un saint moine du nom d'Equice, dont la vie, dit le livre mentionné, faisait l'admiration de tout le monde, peuple et clergé. Cette admiration n'était pas sans motif. Equice, qui, au temps de sa jeunesse, avait eu à soutenir les redoutables assauts du démon de la paillardise, s'était si solidementet si sûrement établi au-dessus de la tentation, que le Diable, de guerre lasse, avait dCi renoncer à une vaine poursuite et le laisser tranquille. L'aiguillon de la chair était, chez notre saint, tellement émoussé, qu'on eût dit, ajoute l'illustre auteur de sa biographie, qu'il n'avait plus de sexe : ni homme ni femme, tel était Equice. Aussi put-il sans danger fonder et diriger indifTéremment à la fois des couvents d'hommes et des couvents de femmes : père abbé dans les premiers, mère abbesse .dans les seconds. Mais comme il était prudent et que la grâcedontil possédait l'insigne privilège n'avait, d'autre part, été préparée que pour lui, il se gardait bien de se faire accompagner d'aucun de ses moines dans ses visites aux nonnains : « Ne suivez point mon exemple, avait-il coutume de dire aux religieux ; ce serait vous exposer au péril d'une chute grave que de tenter un don que vous n'avez pas, comme moi, reçu de Dieu. » Il n'y avait donc que lui seul qui dirigeât les pieuses filles.

Or, un jour, à la porte du couvent d'hommes de notre saint se présente un superbe gaillard, que des revers de fortune et autres mésaventures avaient chassé de Rome, et qui venait demander à la retraite et au silence le repos d'une vie jusque-là fort agitée. Il arrivait accompagné de l'évoque d'une ville voisine, sous le patronage duquel il espérait bien être accueilli. Equice, néanmoins, fit quelque difficulté de le recevoir. Il toisa le particulier de la tête aux pieds,

l'observant d'un regard qui semblait vouloir pénétrer jusqu'à la moelle des os, et, soit que sa .trop bonne mine et ses grands airs de citadin, qui juraient un peu avec la gaucherie rustique des bons moines, lui inspirassent des inquiétudes pour les nonnains d'à côté, soit pour toute autre raison que l'histoire ne dit pas, il ne céda que de fort mauvaise grâce aux sollicitations pressantes dei'évêque. Basile, c'était le nom du candidat cénobite, fut donc admis et installé dans une cellule du monastère. Mais il ne paraît pas qu'il y passât tout son temps. Gomme on n'était pas reclus dans la maison, il pouvait sortu% et c'était de préférence, paraît -il encore, du côté du couvent des nonnes qu'il dirigeait ses promenades. Il arriva donc qu'une de ces saintes filles, sous la fenêtre de qui il passait par hasard, le vit, de sorte que, l'ayant vu, elle désira malgré elle le revoir, sentant petit à petit couler et bouillonner dans ses veines comme une fusion de quelque métal d'enfer. J'ai dit que notre Basile était bel homme, plus jeune et de meilleur air que le révérend père abbé ; rien de trop étonnant, par conséquent, à ce qu'un cœur de femme cloîtrée et sevrée, jeune aussi, s'éprît de lui. La nonne, d'ailleurs, était, dit encore l'histoire, fort belle selon la chair, et quand une jeune femme est belle, fût-elle la plus sainte des créatures de Dieu, elle le sait st ne trouve pas mauvais que les autres s'en aperçoivent. Basile s'en aperçut, comme s'en était aperçu avant lui le bienheureux Equice, et il s'établit dès lors entre le religieux et la religieuse un échange muet dé sentiments mystiques où ils paraissaient l'un et l'autre se complaire sans penser à mal. Or, le révérend père abbé ayant eu à quitter ses deux couvents pour quelques jours, la belle nonne fut prise tout à coup, en son absence, d'un violent accès de fièvre extatique, pendant lequel elle demanda à grands cris qu'on lais-

sât approcher d'elle frère Basile: « Ah ! je me meurs, je me meurs, disait-elle : lui seul peut me sauver. » Heureusement pour notre religieuse, Equice, avant de partir, avait donné les ordres les plus sévères touchant ses chères filles, de sorte qu'on n'osa point se risquer à introduire auprès de la mourante le sauveur qu'elle appelait, sans en avoir préalablement référé an saint homme. On dépêcha donc à celui-ci un messager, pour lui apprendre la chose et lui demander ce qu'il y avait à faire. En entendant le récit de l'envoyé, Equice eut un sourire amer, qui, chez un autre qu'un saint, eût pu passer pour une vilaine grimace : « Ce qu'il faut faire ! s'écria-t-il ; ce qu'il faut faire, le voici. Ce Basile, qui ne m'avait pas trompé, moi, n'est autre que le Diable ; il faut vite, vite, vite le jeter hors du couvent ! » Le messager revient en toute hâte apporter cette réponse au monastère, et en quelques minutes fourches et faucilles s'amassent et se dirigent frémissantes vers la cellule de Basile, je veux dire du Diable, qui eut tout juste le temps de déguerpir. Il put échapper à la fureur des moines, mais sa fuite ne le sauva point. La juste indignation du père abbé le suivit à Rome, où il retourna, et, à peine rentré dans la ville éternelle, il fut appréhendé au corps et brûlé vif, à la grande satisfaction du clergé et du peuple.

Voilà comment le Diable fut la victime de sa fourberie, et de quelle façon les saints savent s'y prendre pour dépister ses ruses et couper court à ses obsessions.

Voici maintenant de quelle manière il se venge du bienheureux Equice : c'est encore à l'illustre pape saint Grégoire le Grand que j'emprunte ce merveilleux détail.

Le saint étant mort, on l'inhuma dans une chapelle de son monastère dédiée au martyr saint Laurent. 11 y fit

de nombreux miracles. On y accourait de tous côtés, et comme ce n'était jamais les mains vides, l'église ne tarda pas à s'enrichir. A cette époque, les Lombards ravageaient Tltalie, promenant partout le fer et la flamme. Les richesses de saint Equice ne pouvaient manquer de les attirer. Ils firent donc une visite aux deux monastères, dont les moines et nonnes, à leur approche, coururent s'abriter derrière le tombeau de leur bienheureux père. Les Lombards les y poursuivirent et s'apprêtaient à massacrer les uns et à violer les autres, quand tout à coup le Diable fait sortir de dessous terre une armée de démons, qui engage avec les profanateurs impies du tombeau sacré une lutte épouvantable d'estoc et de taille. Les barbares, j'entends les Lombards, furent mis en déroute, laissant le Diable maître du champ de bataille et en possession du tombeau du saint, dont il remitlagarde aux moines, désormais rassurés. Le Diable, comme on voit, sait oublier, lui aussi, les injures reçues et même rendre le bien pour mal: cette intéressan te révélation^ nous la devons à un pape tout aussi infaillible que l'a été Pie IX et que l'est aujourd'hui Léon XIII.

La Possession.

L'obsession, telle qu'on la connaît maintenant par les quelques exemples que nous en avons cités, aurait dû, ce semble, suffire au travail d'épreuve de la Providence à l'égard de l'humanité : n'oublions pas que toutes les méchancetés décrites et autres semblables, le Diable ne se les permet que par « licence spéciale » de Dieu, ainsi que la foi nous l'enseigne. Eh bien !

non; il y a pire, de beaucoup pire que cela encore, et la tentation, la suggestion, l'obsession, et toutes les ruses que l'on sait de l''esprit de mensonge ne sont rien ou bien peu de chose à côté de ce qu'on appelle la possession. Par la possession, en effet, le Diable, qui jusque-là n'avait fait que rôder autour de notre personne, y a résolument pris logement, s-'y est installé, emménagé, et c'est lui' qui, désormais, est le maître des lieux, dirigeant à notre place et à sa manière les mouvements de notre esprit et de notre corps. Ce n'est plus nous, à proprement parler, qui vivons et nous mouvons ; c'est le diable qui vit et se meut en nous. Je dirai ultérieurement ce qu'il faut penser de ce singulier état, dont M. le docteur Gharcot, à la Salpêtrière, a réussi artificiellement, et sans aucune intervention d'agents surnaturels, àprovoquer chez différents sujets les crises les plus bizarres^ faisant de la sorte à Lucifer, à Satan, à Belzebub et à tous leurs suppôts, y compris Mimi, Zozo et Grapoulet, une concurrence qui n'a pas peu contribué à ébranler le crédit des joueurs de gibecière, et bateleurs infernaux. Pour le moment, comme c'est du Diable selon les idées chrétiennes que je fais ici l'histoire, je dois d'abord exposer ce que, d'après ces mêmes idées, on entend et l'on est tenu d'entendre par l'état pathologique qu'on appelle démoniaque.

Il est de foi, comme je viens de le dire, que le Diable peut, seul ou en compagnie d'une bande de coquins de son espèce, faire invasion dans notre pauvre carcasse, s'y établir et s'y mettre à l'aise, vivant de notre vie, respirant par notre souffle, pensant par notre esprit, parlantpar notre langue, gérant tout chez nous, en un mot, comme si nous n'y étions plus. Il paraît, néanmoins, que, cette occupation de vive force paralysant en nous tout vouloir personnel, notre part de responsabilité en l'affaire est nulle, ainsi que, du

reste, le reconnaissent nos théologiens, d'où il faut conclure que la possession, qui n^a et ne peut avoir aucun des effets que le Diable se promet et attend sans doute de la tentation et de l'obsession, n'est de sa part qu'une grosse mauvaise farce pour rire. Dans ces conditions, la chose n'arrivant que par une permission, très rare, il est vrai, du seul et unique Tout- Puissant, il y en a qui pourraient être tentés de trouver que, pour si rare que soit la permission, c'est encore trop souvent que Dieu l'accorde.

Les possessions datent, dans l'imagination des peuples, de la plus haute antiquité. Les païens les admettaient, et les Israélites y croyaient comme tout le monde. La mélancolie noire de Saûl est qualifiée de possession déaioniaque, et nous savons que, du temps de Jésus-Ghrist, les Juifs voyaient l'action directe et le vilain doigt du Diable dans la plupart des maladies : folie furieuse, épilepsie, hystérie, hypocondrie, vapeurs, coliques néphrétiques, hépathiques et autres, névroses de toute espèce, fïatuosités même. Le plus grand nombre des miracles racontés dans les évangiles se compose d'exorcismes, de sorte que nier les possessions, c'est rayer d'un trait la bonne moitié des preuves alléguées en faveur de la divinité du Sauveur. Un des premiers actes de sa vie publique est précisément la guérison d'un démoniaque, celui de Gapharnaûm. J'ai rappelé ailleurs l'histoire du fou furieux de Gadara, du corps de qui il tira toute uae légion de diables, qu'il euvoya loger dans des panses de pourceaux. Je citerai encore la guérison qu'il opéra, à son retour de la Transfiguration, d'un enfant qui n'était en apparence qu'épileptiquC;, mais dont l'Evangile fait un possédé, et celle de la fille de laChananéenne. '

On peut être possédé à tout âge et dans toutes les situations de la vie. Sainte Gatherine de Sienne

chassa d*i corps d'une petite fille de sept à huit ans,, Laurence de Ser Michèle, un démon qui y prenait ses ébats ; comme il parlait latin et déraisonnait même théologie, les mauvais plaisants de l'époque prétendaient que ce diable-là avait fait ses classes et était quelque peu clerc. On apporta un jour à saint Auxence un enfant de trois ans qui était, lui aussi, habité par un garnement infernal ; le saint lui souffla sur la figure, et l'esprit impur décampa au plus vite. Il y a mieux : le grand saint Benoît fut une fois appelé auprès d'une accouchée qui se débattait entre les griffes d'un démon ; il trouva non seulement la mère, mais encore le nouveau-né possédés l'un et l'autre et se tordant dans des convulsions atroces. L'histoire ne dit pas ce que bégayait le diable par la bouche du petit, on sait seulement que, à la vue du saint, il partit sans tambour ni trompette, trop heureux d'échapper à l'eau bénite.

Non plus que devant Dieu, il n'y a point devant le Diable acception de personnes ; tout le monde,, depuis le plus gueux des enfants des hommes jusqu'aux rois et aux papes, depuis le plus abject des scélérats jusqu'aux plus grands saints, peut être sujet à la possession. Le roi SaûPfut possédé, et il n'est pas sûr que le pape Jean XII ne l'ait pas été aussi ; ce qu'il y a de certain, c'est que le concile qui déposa ce pape^ en 963, s'appuya sur des faits qui avaient fort mauvaise odeur. C'est ainsi qu'on l'accusait d'avoir, en mie de ses ripailles, bu à la santé du Diable, de sacrifier à Jupiter, à Vénus surtout, dont il était, dureste, un fervent dévot, toutes choses qui, de la part d'un vicaire de Jésus-Christ, n'ont guère paru explicables que par une possession démoniaque. Cette possession, au dire de certains annalistes, serait en quelque sorte confirmée par la triste fin du pontife. Suivant ce que rapporte Luitprand, évéque

de Crémone, auteur contemporain, il aurait reçu un coup violent à la tempe, une nuit qu'il était en conversation criminelle avec une femme mariée, et ce coup aurait été porté par le Diable, à qui il tardait, paraît-il, de déloger d'un corps assez malpropre et d'en remettre Tâme aux soins de ses acolytes d'en bas.

Parmi les saints qui ont été possédés, on cite la bienheureuse Eustochie, dont la vie a été écrite par le père Saligario. Cette sainte avait été frappée, dès sa plus tendre enfance, d'un tableau d'égiise représentant Jésus couronné d'épines, avec le manteau royal de dérision sur les épaules et le roseau à la main. Son imagination ne s'en était plus détachée, et elle allait passer des heures entières dans le sanctuaire en contemplation devant cette image. Elle se l'assimila à tel point que, par un de ces effets d'électro-biologie dont les livres de médecine contiennent de nombreux exemples, elle la fit passer dans sa chair, y fondit sa propre personne et l'absorba tout entière. Ce n'était plus elle qui vivait, l'image vivait et se mouvait en elle, et c'est cette vie, réelle incontestablement, d'un autre en elle-même sans qu'elle parût y être pour rien, que le père Saligario croit expliquer en en faisant une possession démoniaque : « Ce que la nature produit chez les autres, » dit-il, le démon le faisait chez Eustochie ; il se » servait des mains de cette vierge pour ses opéra- » tiens à lui... 11 l'enfermait quelquefois dans une » chambre, la dépouillait de tous ses habits et la fla- » gellait des heures durant delà façon la plus cruelle... » La « bonté » divine permit que le démon lui en- )) fonçât quatre aiguilles dans les mains et les pieds, )-> une dans chacun. Cette torture se renouvelait à peu » près tous les vendredis. Lorsque venait le soir, le » Diable les retirait. » Le démon qui s'était emparé d'elle, ajoute Gœrres, dans sa Mystique diabolique^

effectuait sur son corps comme une horrible contrefaçon de la passion du Sauveur, en la poussant au suicide. De là ces coups de poignard dans la poitrine, pour ouvrir la plaie du côté et amener ainsi la mort ; de là ces flagellations et ces pertes de sang qui l'épuisaient ; de là ces enfoncements d'aiguilles dans la chair, pour produire artificiellement les plaies des mains et des pieds. Tout cela, le Diable Toperait par les mains de la sainte, sa victime inconsciente, dont il possédait le corps.

Cet exemple, un des plus intéressants, dans son genre, de toute l'histoire des saints, ne donne pas seulement la clef des stigmatisations dites miraculeuses, il explique un certain ordre de possessions résultant de préoccupations violentes, dans lesquelles la conscience se déprend d'elle-même et devient son propre objet, semblable à l'œil qui, à force de fixer la même chose, finit par y substituer l'image dont la rétine s'est imprégnée, et prend ensuite cette image pour la chose elle-même.

Le pieux et savant mystique allemand que je viens de citer, Jean-Joseph Gœrres, avoue que tous les tempéraments ne se prêtent pas d'égale manière H la possession démoniaque. Les bilieux, les colériques, les gens d'humeur sombre y sont plus facilement sujets que les autres. Mais ce qui favoriserait surtout, d'après lui, l'accès du Diable en notre corps, ce sont certains mouvements violents, soit d'amour, de jalousie, de haine, de colère ou de terreur, et plus particulièrement encore les maladies nerveuses, -comme l'épilepsie, l'hystérie, l'hypocondrie, etc. Un médecin italien du seizième siècle, qui croyait religieusement, lui aussi-, aux possessions, Baptiste Godronchi, dit avoir remarqué que les attaques du démon sont beaucoup plus vives et plus intenses au croissant de lalune qu'à son décours. On cite, à l'appui

de cette assertion, plusieurs exemples, entre autres celui d'un possédé que guérit saint Germain et dont les accès coïncidaient avec la période du croissant lunaire. Les Actes des- Sai7îts mentionnent, kla. date du 15 avril, le fait d'une jeune fille qui perdait la vue à l'époque du décours de la lune et la recouvrait quand revenait le croissant ; on accusa naturellement le Diable de produire cet état par une possession périodique, et l'on porta la malade au tombeau de saint Pierre Gonzalez, où elle fat guérie.

Gomme on le voit , les possessions dites démoniaques, de l'aveu même de pieux auteurs catholiques, ne sont guère subordonnées à la permission divine •que d'une façon subsidiaire, ce qui signifie que Dieu les permet quand la nature du sujet et les circonstances de temps et de milieu s'y prêtent d'elles-mêmes, et que, par conséquent, le Diable y est pour beaucoup moins qu'on ne le dit. En ce qui concerne, notamment, l'action exercée sur la santé par les phases lunaires, j'ignore si elle est réelle ; mais ce que je sais très bien, c'est qu'il n'est jamais venu à l'idée des médecins qui le prétendent d'en attribuer la moindre part à Satan. Je rappellerai que la lune était originairement une divinité, et que, lorsqu'arriva le christianisme, elle passa naturellement, avec tous les autres dieux païens, à l'état de démon ; nous verrons ultérieurement qu'elle présida longtemps en cette qualité aux sabbats des sorcières. Il ne serait donc pas étonnant que le croissant et le décours eussent été considérés comme le haut et le bas de la puissance diabolique.

Par où le diable fait-il irruption en nous, dans la possession? Cette question, fort oiseuse en apparence, un peu saugrenue même, nous n'aurions peut-être pas songé à la soulever, si les théologiens ne nous y invitaient par leur exemple. Au dire du pieux auteur de la Mystique diabolique^ c'est par le bas de notre

corps, du côté opposé à ce qu'il y a de plus noble et de sacré dnns la forme humaine, que les puissances infernales, trouvant une issue moins surveillée, se frayent ordinairement leur passage. Gœrres le conclut de ce fait, que ia lune, un ancien démon, comme nous l'avons dit, est en rapport intime avec les parties inférieures du corps de l'homme, où ont leur racine, ajoute-t-il, les affections morbides qui prédisposent à la possession. Cette relation singulière entre les parties basses en question et Ja blonde Phœbé, le visionnaire chrétien la déduit de la position subordonnée de l'astre vis-à-vis de la Terre, dont nous sommes chacun pour notre part une réduction en miniature. 11 ne reste plus, avec cela, qu'à faire de Phœbé un démon, pour que l'on ait une influence diabolique suivant le mouvement des phases lunaires, montantetdescendant selon que la Lune se rapproche ou s'éloigne davantage du Soleil, dont la sphère supérieure répond à la partie élevée et intellectuelle de l'organisme humain. Je dois de nouveau faire observer, néanmoins, que certains médecins ont cru à une influence réelle,, dans le sens que je viens de dire, sans faire intervenir le Diable en la chose. C'est ainsi qu'un docteur italien du nom de Guainerio assure avoir connu, à Pignerol, un paysan atteint de mélancolie, qui, dépourvu de toute éducation et absolument illettré, devenait poète et faisait des vers durant le croissant de la lune, du premier quartier à la fin du deuxième, puis retombait avec le décours dans sa stupidité native. Si, en admettant le fait comme vrai; on en pouvait tirer un semblant de loi, il n'y aurait donc ici encore, dans cette influence supposée, qu'un phénomène naturel.

Quoi qu'il en soit, il paraît que, si le Diable n'est pour rien dans l'affaire, ce n'en est pas moins par les parties basses de notre corps qu'il trouve accès en

nous. On raconte, dans la vie de sainte Geneviève, qu'un jour, tandis que la sainte était en prière dans l'église Saint-Martin, un des chantres fat tout à coup, au beau milieu de l'office, pris à partie et saisi par le Diable, qui lui entra dans le ventre et lui déchirait les entrailles. Le malheureux poussait des cris à fendre la pierre, se tordant dans des convulsions atroces. Sainte Geneviève s'approcha du possédé et somma l'hôte infernal qui s'était établi chez lui d'avoir à déloger. Notre démon ne s'y refusait pas , et il n'en avait garde : le commandement de la sainte opérait sur lui comme les coups de marteau du forgeron sur l'enclume ; mais il aurait bien désiré sortir par une autre porte que celle qu'il avait prise pour entrer, et "c'était précisément ce que la sainte s'obstinait à ne pas vouloir lui permettre. Une lutte était engagée entre la sainte et le démon, celui-ci essayant de toutes les issues delà face et Geneviève les lui fermant au fur et à mesure avec le signe de la croix. A la fin, de guerre lasse, il fut contraint, dit l'histoire, de faire retraite par où il était venu, avec force bruit et « en laissant des traces dégoûtantes». *

Cette façon d'évacuer les lieux est, du reste, assez habituelle au Diable, qu'il y soit forcé par l'exorcisme ou qu'il se retire de son plein gré; je puis en citer d'autres exemples. On lit dans les Actes des Saints^ à la date du 16 septembre, qiie, saint Apre se trouvant de passage à Ghâlon-sur-Saône, on lui amena un jeune possédé, de la bouche duquel, comme d'une fournaise, sortaient des flammes sulfurées. En apercevant le bienheureux évêque, il devint furieux et se mit à mordre à droite et à gauche. Le saint^ dès qu'il fut près, lui fit sur la bouche le signe de la croix, et le démon, trouvant fissue fermée de ce côté, sortit

(1) Légende dorée, 2^ série, Lég. de sainte Geneviève.

du corps du pauvre garçon en un fïux de ventre. On raconte, d'autre part, dans la vie de sainte Etheldrède, qu'un jeune religieux, du nom d'Edv^in, fut envahi tout à coup par un démon dans la chapelle même du couvent, comme le chantre de la paroisse Saint-Martin l'avait été dans l'église^ et au moment où l'on chantait compiles. L'abbé du monastère le fît porter sur le tombeau de la sainte, où il demeura toute la nuit en proie à de violentes coliques. Il fut soulagé par une selle très abondante, d'une odeur insupportable, est-il dit, mais qui débarrassa le possédé du diable qui le torturait. Cette histoire se lit dans les Actes des Saints, à la date du 23 juin. Il ne paraît pas que l'on doive s'étonner beaucoup que le Diable opère assez généralement sa retraite de la sorte, les organes par lesquels s'effectuent les sécrétions du corps se prêtant à la sortie du Malin, dit Gœrres, plus facilement que les autres. Ce genre de sortie du diable était^ du reste^, connu des païens. Leur dieu Grepitus, qui n'était qu'un démon, comme on sait, ne délogeait pas d'autre façon.

La possession, néanmoins, ne s'arrête pas aux ganglions cœliaques ; elle monte progressivement et envahit petit à petit l'abdomen, les poumons^ l'estomac, la gorge et jusqu'à la tête. Quelquefois, c'est par la bouche que le Diable pénètre dans notre corps, s'y insinuant traîtreusement à la faveur de quelque acte de gourmandise. Le pape saint Grégoire le Grand, que j'ai déjà eu occasion de citer, rappelle, daas ses Dialogues, un fait intéressant qui le confirme. A propos du fameux saint Equice, avec qui le lecteur a pu faire connaissance, il raconte qu'une des religieuses de ce saint, se promenant un jour dans le potager, aperçut une superbe laitue qui la tenta. La laitue était fraîche, appétissante, et la nonne était probablement à jeun. La bonne fille ne pouvait en détacher les yeux;

elle en était fascinée. Cédant comme à un attrait irrésistible, elle se baissa, cueillit une feuille, une seule, la plus belle, il est vrai, de cette verdoyante salade, et la croqua dévotement. Elle n'avait pas, la malheureuse ! aperçu le Diable, qui, mollement couché dans un pli de cette même feuille, y prenait sans cloute le frais, et de plus, ajoute notre histoire, elle avait oublié de faire, avant de manger, le signe de la croix 1 Elle avala donc, en môme temps que la laitue, l'impur sybarite qui s'y prélassait, et Dieu sait la vie qu^ij mena dans le corps de la pauvre fille 1 Elle souffrait^ paraît-il, tous les tourments de l'enfer. On alla vite quérir saint Equice, qui reconnut ici encore une ruse du Diable et procéiia à l'exorcisme. Le saint, indigné de tant d'audace, commanda au misérable d'évacuer immédiatement la place, sous peine de s'eû voir déloger parles redoutables moyens de droit et de force à la disposition de l'É^iise. Le Diable, naturellement, se dé fendit,et ses raisons ne manquaient pas d'à-propos: « Est-ce moi qui ai été chercher cette gourmande, et est-ce à moi qu'il faut vous en prendre de l'embarras où elle s'est mise, dit-il ? J'étais tranquillement assis sur une laitue, et voilà qu'elle vient me mordre de sa plus belle dent ! Prenez-vous en à elle I » Néanmoins, comme il n'était pas chez lui,. au bout du compte, et que, d'ailleurs, grâce aux signes de croix et aux aspersions^ l'endroit n'était pas tenable pour lui, il ne tarda pas à s'éloigner. L'histoire ne dit point par où il opéra sa retraite.

De tous les fruits et agents provocateurs de gourmandise, celui qui se prête le mieux au rôle de conducteur de possession, c'est la pomme. Depuis le mauvais tour que ce fruit, a joué à nos premiers parents, dans le paradis terrestre, une part de la malédiction dont le serpent fut frappé semble y être attaehée. La pomme, chrétiennement, doit être tenue pour sus-

pecte ; il n'y en a pas de bon chrétien, comme il y a des poires. Un grand juge de Bourgogne, que les procès de sorcellerie ont rendu célèbre et qui fait autorité en la matière, l'affreux Boguet, affirme, pour l'avoir constaté juridiquement à sa, façon, que, lorsque les sorciers veulent rendre quelqu'un démoniaque, c'est de pommes principalement qu'ils font usage pour cela : « En quoi Satan, ajoute-t-il, renouvelle la voie par laquelle il tenta Adam et Eve. » A ce propos, il cite un fait qui aurait eu lieu à Annecy en Savoie dans le courant de l'année 1585. Voici cette histoire, telle qu'il la raconte : « On vit sur la margelle d'un pont, par l'espace de deux heures, une pomme de laquelle sortait un bruit et tintamarre si grand, que l'on avait horreur de passer par là, quoique ce fût un chemin ordinaire. Tout le monde accourait à ce spectacle, sans que personne s'osast approcher. Mais enfin il s'en trouva un qui fut plus hardy que les autres; car avec un long baston il jetta la pomme dedans le Thiou^ qui est un canal du lac d'Annecy passant sous le pont, et dès lors l'un n'entendit plus rien. Il est vraysemblable que ceste pomme estoit remplie de diables et qu'un sorcier s'estoit failly à la bailler à quelqu'un. »

L'orange n'estguère moins suspecte que la pomme : on citel'exemple de personnes possédées pour en avoir mangé. C'est ainsi qu'une femme du diocèse de Tolède, en Espagne, nommée Marie Garcia, demeura sept ans en la puissance du Diable, qui avait pénétré dans son corps à la faveur d'une orange qu'une autre femme lui avait donnée.

Ce n'est pas toujours d'une façon malpropre, non plus que parles seules voies sécrétives, que le Diable bat en retraite. Quand la crise démoniaque affecte les intestins et que l'issue parla bouche est libre, il s'esquive plus volontiers de ce côté, et alors c'est asse

généralement SOUS forme de reptile, de grosse mouche, de hanneton, de scarabée quelconque. Quand c'est le système pulmonaire qui est pris, l'accès final se termine par une sortie -de toute espèce d'insectes ailés en troupe ou par essaim, d'oiseaux même, mais plus particulièrement d'oiseaux de nuit. A l'église de Saint- Landau, de Winterhofen, on exorcisa un jour une femme du nom de Geila, de la bouche de qui l'on vit s'échapper à la débandade, sous la pression des formules sacrées, un essaim innombrable de sales mouches : au dire de l'hagiographe, dans les Actes des Saints, à la date du 21 mars,, cette femme était possédée d'une légion de démons, comme le fou furieux de Gadara. Dans les mêmes Actes, à la date du 30 du môme mois, on lit que, saint Régulus ayant posé les mains sur la tête d'un enfant possédé, en récitant le Pater et le Credo, le Diable sortit de cette tête sous la forme d'une chauve-souris.

De tous les animaux à ailes de peau^ comme s'exprime Aristote pour désigner les chéiroptères en général, les vespertilions sont encore ceux dont la physionomie étrange est peut-être ce qu'il y a déplus repoussant dans le domaine de la zoologie ; aussi ne faut-il pas s'étonner qu'on ait vu longtemps en eux des démons déguisés, et que, par conséquent, ce soit sous cette hideuse enveloppe que le Diable, quand il file à tire d'aile, emporte sa vilaine personne. Les Actes des Saints, que je me plais à citer, à raison de l'autorité exceptionnelle dont ils jouissent dans toutes les écoles de théologie catholiques et des encouragements que les Bollandistes, leurs auteurs, n'ont cessé de recevoir des papes, racontent, à la date du 6 février, une histoire bien faite pour mettre le chrétien en garde contre cette laide bête. C'était peu après la mort de Charles le Chauve, vers la fin du neuvième siècle. On venait de

transférera Beauvais lus reliques de saint Vaast, pour les soustraire aux profanations des Normands, qui, en ce temps-là, ravageaient le pays. A peine installés dans la principale église de la capitale des Bellovaques, ces reliques ne tardèrent pas à attirer les quémandeurs de miracles et, avec eux, les riches offrandes. Parmi les nombreuses guérisons qu'elles opérèrent, on cite celle du possédé sur lequel j'ai voulu, en entreprenant ce récit, appeler tout particulièment l'attention. C'était un jeune homme de la campagne, d'un esprit borné et probablement très craintif, offrant, par conséquent, plus de facilité à la mainmise du diable. Il servait en qualité de domestique chez un chanoine de l'endroit, mais il devait servir mollement et tout juste pour l'argent qu'on lui donnait, car le chanoine, mécontent de lui, finit par se fâcher et lui administra une violente correction. Notre garçon en fut très mortifié, et, soit repentance ou vergogne, il devint, à partir de ce moment, d'une tristesse muette dont rien ne pouvait le ■tirer. Le Diable, dit l'histoire, profita de son marasme pour s'emparer de lui, la tristesse, comme la trop grande joie, se prêtant merveilleusement à la possession, et il s'établit dans la poitrine du jeune homme avec toute une légion d'acolytes : ils étaient plusieurs milliers. On porta d'abord le possédé à l'église Saint-Lucien, oùl'évêque Ermenfried procéda à l'exorcisme; mais il paraît que le cas n'était pas de la compétence particulière de ce saint, car, après avoir laissé plusieurs jours le malade dans son église, on dut l'en retirer et le transporter à Saint-Vaast, que Dieu , d'après une révélation faite en songe à un homme pieux de la ville, avait chargé spécialement du soin de le guérir. Une fois là, le Diable, voyant qu'il n'y avait plus moyen de différer sa sortie, entra dans une fureur épouvantable, sau-

tant, gambadant, vociférant en latin, en grec, en hébreu, en français du temps, dans l'espérance, sans doute, de détourner l'attenlion de l'exorciste ou de l'effrayer et de lui faire lâcher prise. Mais l'exorciste tint bon, et saint Vaast eut la victoire. On vit alors, ajoute le pieux conteur, ce qui ne s'était peut-être jamais vu : il sortit de la bouche du possédé une nuée de chauves-souris sans poils, si épaisse que l'air en fut rempli dans, une étendue de plusieurs lieues et que le ciel en fut obscurci. On estime que la seule poitrine du malade reii fermait une population vivante que n'aurait pas contenue la vaste enceinte du Paris actuel.

En (lisant que le cas dont il vient de s'agir n'était probablement pas de la compétence du saint chez qui l'on avait porté d'abord le possédé, je n'ai voulu ni faire de Tesprit ni affecter une impiété de mauvais goût, qui serait ici, comme partout, d'ailleurs, aussi niai^^e que malséante ; je n'ai voulu que constater un fait. 11 est, sinon tout à lait de foi, du moins admis généralement par la pratique constante de TÉglise que les saints et les sanctuaires ont chacun leurs vertus spéciales, et que, en matière de possession, par exemple, tous les malades ne doivent pasêtre indifféremment traités avec les mêmes formulesni portés chez les premiers saints venus. En voici un exemple, pris parmi beaucoup d'autres : ce sont encore les Bollandistds qui me le fournissent, et c'est à la vie de saint Paul le îSimple, à la date du 7 mars, que je l'emprunte.

De tous les hommes qui ont illustré les premiers siècles de l'Église, saint Antoine, l'invenieur de la vie cénobitique, n'est ni le moins grand ni le moins digne de sa haute renommée ; ses miracles, en effet, qui se pourraient compter par milliers, ne l'ont pas rendu moins célèbre que ses tentations. Si quelque

saint eût dû être déclaré bon à tout, il semble donc que c'est celui-là de préférence à une foule d'autres. .Nous allons voir, pourtant, que tout, dans la possession, n'était pas plus de sa compétence que de celle de saint Lucien, et c'est de sa bouche même qu'en doit venir Taveu. Un jour, dit notre histoire, on amena à saint Antoine un jeune homme possédé d'un horrible démon, qui hurlait, blasphémait et maudissait Dieu. Dès que le saint l'aperçut^ il dit à ceux qui le lui présentaient : « Ce n'est pas monaffuire ; ce genre de démons ne me regarde pas ; adressez-vous à Paul le Simple. » Il conduisit ensuite lui-môme les visiteurs à ce solitaire et l'invita à exorciser le patient, en vertu des pouvoirs spéciaux qui lui avaient été cotiférés, paraît-il, sans la clause de substitution. Paul se mit immédiatement en prière et ordonna à l'esprit impur, au nom de saint Antoine, d'avoir à déloger; mais le démon répondit qu'il se moquait d'Antoine, comme de Paul, et qu'il ne s'en irait pas. Le saint vieillard reprit : « Ou tu t'en iras, ou je vais le dire à Notre Seigneur, qui te fera bien partir. » Le Diable s'obstinant à ne tenir aucun compte du commandement, Paul soi'tit de sa cellule et alla se planter tête nue, en plein soleil égyptien de miili, sous un ciel torride élevant les mains et criant à Dieu qu'il ne bougerait pas de là que le démon n'eût abandonné sa proie. Dieu eut pitié de cette situation, car à peine le solitaire eut-il élevé la voix vers lui, que le Diable bondit comme une carpe et s'esquiva en criant : « Je pars, je jiars, et ne reviendrai plus ; assez de violence ! » On fuit grand bruit, dans le monde des croyatits, de la faculté qu'ont certains possédés de parler des langues étrangères, notamment le latin d'église; mais il n'y a pas lieu, ici encore, en admettant que la chose soit possible, de rien en inférer de surnaturel. Il est positif que certaines crises morbides élèvent

à un. degré prodigieux le niveau de l'intelligence : « Plusieurs médecins, ditM. Taine *, ont cité l'histoire d'une fille de 2S ans, très ignorante et ne sachant pas même lire, qui, devenue malade, récitait d'assez longs morceaux de latin, de grec et d'hébreu rabbinique, mais qui, une fois guérie, parlait tout au plus sa propre langue. Pendant son délire, on écrivit sous sa dictée plusieurs morceaux. En allant aux informations, on sut qu'à l'âge de neuf ans elle avait été recueillie par son oncle, pasteur fort savant, qui se promenait d'ordinaire, après son dîner, dans un couloir attenant à la cuisine et répétait alors ses morceaux favoris d'hébreu rabbinique et de grec. On consulta ses livres et l'on y trouva, mot pour mot, plusieurs des morceaux récités par la malade. »

Au don des langues étrangères les possédés joignent quelquefois celui du chant et de la musique. Une vieille femme du mont Milliara, qui, d'habitude, chevrottait de la voix, fut tout à coup possédée d'un démon musicien, lequel chantait VAve Maria, le Kyrie eleison et les psaumes, comme aurait pu le faire le meilleur ténor. On l'amena à Vallombreuse, où on l'exorcisa. Le plaisant démon qui « s'esbanoyait » dans sa poitrine, à la vue du goupillon, demanda en grâce qu'on le laissât encore chanter une antienne, ce qu'il fit, du reste, sans attendre la réponse. A la fin il sortit, toujours chantant et de la façon la plus convenable. Eh bien, ici encore, il n'y a pas plus de miracle, qu'il n'y en a dans le don des langues. Voici un fait qui le prouve; c'est Brierre de Boismont qui le cite, d'après Abercrombie :

« Une jeune fille de sept ans, de la plus basse extraction, occupée dans une ferme à conduire un troupeau, avait l'habitude de coucher dans une pièce

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