‹ Le diable [microform]Chapitre 61 sur 182 · De l'intelligence^ t. 1, p · texte numérisé non relu

De l'intelligence^ t. 1, p

qui n'était séparée que par une mince cloison de celle habitée par un joueur de violon. Ce dernier, musicien ambulant d'une très-grande force, passait souvent une partie de la nuit à jouer des morceaux choisis qui n'étaient pour l'enfant qu'un bruit désagréable. Après une résidence de six mois, cette fille tomba malade et fut conduite chez une dame charitable qui, après sa convalescence, l'employa comme domestique. Il y avait déjà quelques années qu'elle avait été admise chez cette dame, lorsqu'on commença à entendre pendant la nuit une très belle musique, qui excita beaucoup de surprise et d'intérêt dans la famille. Ce ne fut qu'au bout d'un certain nombre de veilles qu'on reconnut que le son venait de la chambre de la domestique. On s'y rendit et on la trouva endormie, mais modulant des sons absolument semblables à ceux d'un petit violon. Deux heures s'étant écoulées dans cet exercice, elle commença à s'agiter, préluda par des accords qui semblaient sortir d'un violon, puis elle attaqua des morceaux de musique savante, qu'elle exécuta avec beaucoup de soin et de précision ; les sons qu'elle émettait ressemblaient aux plus délicates modulations de cet instrument. Pendant l'exécution de ces morceaux, elle s'arrêta plusieurs fois pour accorder son violon, et recommença de la manière la plus correcte le morceau au passage même où elle l'avait laissé. Ces paroxysmes avaient lieu à des intervalles inégaux, qui variaient d'une à quatorze et même vingt nuits. Ils étaient généralement suivis de la fièvre et de douleurs dans diverses parties du corps. »

Brierre ajoute quelques autres détails, puis il termine ainsi :

« Durant cet état maladif, qui se prolongea dix à onze ans, elle se montrait, à son réveil, bornée, maladroite, très lente à recevoir toute espèce d'instruc-

tion, quoiqu'on prît beaucoup desoin dans ce but ; son intelligence était évidemment très inférieure à celle des autres domestiques ;elle n'avait plus alorsaucune aptitude pour la musique, elle ne paraissait pas avoir souvenance de ce qui se passait dans son sommeil^. » Les théologiens catholiques ont coutume de faire de la possession une contrefaçon diabolique de l'extase, qui, d'aprps eux, en tant que contemplation infuse et passive, serait une sorte de possession divine. Tel encore les faits donnent à cette distinction entre l'opération de Dieu et celle du Malin un démenti formel. M. le docteur Charcofc, à la Salpêtrière, a pu provoquer artificiellement et, comme je l'ai déjà dit, sans le secours d'aucun agent surnaturel, les phénomènes de l'extase et de la possession ensemble dans le môme sujet et à des intervalles très rapprochés. Il ressort de là que ces étals, en apparence divers, ne sont que deux différentes phases d'une môme affection morbide et que tel extatique aurait pu tout aussi bien faire un possédé, et tel possédé un extatique. Il n'y a qu'un pas de la phase dite clownique ou démonia(iue, que caractérisent les plus épouvantables contorsions, à la phase passionnelle, où s'exaspèrent dans des ravissements chastes ou lubriques les habitudes de pensée de l'état normal, ce qui veut dire, en langage mystique, que la môme personne peut, dans une môme crise, être possédée alternativement de Dieu et du Diable '^, Aussi ne ;faul-il pas trop s'étonner

1. Pierre de Boismont, Des hallucinations, 3= édit., p. 34'2.

2. L'cxLaso, chez Louise Latleiui, de l'aven de ses dévots pané- 5'yrisles callioliques, était généralement précédée de la possession diabolique. Au cominencenient,, d'après ce que racontait la malade elle-iiiôiiie, « le démon se monlmit à elle plusieurs fois chaque nuit, sous toutes riiirtrs de formes liideuses ; puis, toutes les nuits et pendant presque toute leur durée, elle étidl jetée ?i terre, rouée, disloquée et serrée il la gorge... » Dans une de ces crises, » elle fut jetée une nuit violemment contre un des barreaux de sa couchette de fer ;

que les théologiens les plus habiles se trouvent euxmêmes fort en peine de déterminer, dans le travail en question, ce qui est de l'un et ce qui est de l'autre. C'est dans cet embarras qu'on doit chercher l'explication de l'opinion étrange qui attribue au Diable les stigmates de sainte Eustoehie, quand, d'ordinaire, chez les saints, comme saint François d'Assise, sainte Catherine de Sienne, sainte Lidwine, sainte Véronique Giuliani et plus de ci nquante autres, et même chez Louise Latteau, qui n'a pas été encore canonisée, les stigmates sont pieusement réputés d'origine divine. Une autre circonstance de la possession qui, à défaut des mille raisons convaincantes qu'on a d'ailleurs de repousser l'explication par le surnaturidisme, suffirait à elle seule pour en démontrer le caractère morbide et, conséquemment, naturel, c'est qu'elle est contagieuse. Quand elle fait irruption dans un groupe de femmes, surtout, il est rare qu'elle n'aille pas de la première malôficiée aux autres et n'envahisse point le groupe tout entier. De l'aveu des exorcistes les plus experts, un possédé devient souvent un foyer d'infection démoniaque. Dans une autre partie de ce traviil, oi^i, en traitant du personnel du Diable, j exposerai les mystères de la sorcellerie, on verra, par l'exemple des religieuses de Loudun, de celles des couvents d'Auxonne, de bouviers, de Quercy, de Kentorp, d'Unterzell, de Werte, des enfants d'Elfdale, des orphelinats d'Amsterdam

il en était fésiilté une forte contusion ;i la. figure. » Un jour, en présence de l'évoque et d'un reliyii-uv, le père rférapliin, elle fut renversée rudement sur le dossier de sou fauteuil, comme pur une main invisible, puis immédiatement précipitée à terre. « Sa tête, ajoute M. Imbcrt Gourbi-yre {Les Sti/rjmatisiiiiii), alla donner entre les pieds de Monseigneur et ceux du père Séraplùn. Celui-ci la retint et s'aperçut à son visage qu'e^/e était visiblement sous l'action cUabolif/ue. 1) Quelques minutes après, la scène change ; le visage de la malade s'anime d'un éclat séraphique; c'est le tour de Dieu qui arrivera.

et deHœrn, des bandes de sauteurs de l'an 1374, etc., que cette contagion, généralement attribuée naguère aux maléfices des sorciers, se propage surtout parmi les enfants et les femmes^ de préférence même, suivant la naïve remarque du pieux auteur de la Mystique divine et diabolique, parmi ceux d'un tempérament faible et maladif ou que certaines habitudes morales prédisposent à en subir plus facilement l'influence.

Si c'est communément à une névrose plus ou moins caractérisée qu'on doive attribuer l'état maladif qualifié de possession démoniaque, il n'en ressort pas moins de l'examen consciencieux de bien des crises que la fourberie n'a pas toujours été étrangère à l'entretien et à l'exploitation de cet état. On s'en convaincra en lisant ce que je me propose de raconter ailleurs des possessions de Loudun et d'Unterzell, où la haine des uns et la folie des autres jouèrent le principal rôle. Pour le moment, je me bornerai à rappeler en quelques lignes la fameuse possession de Nicole de Vervins, exorcisée à Laon en 1566. L'histoire en a été récemment publiée, d'après des auteurs du temps , par Fabbé J. Roger, directeur du petit séminaire de Notre- Dame de Liesse, avec accompagnement de deux brefs pontificaux « confirmant l'authenticité du miracle », l'un du pape saint Pie V, et l'autre du pape Grégoire XIII, plus une lettre .laudative et approbative de l'évêque de Soissons, qui félicite l'auteur « du cou- » rage et du succès avec lesquels il a voulu sauver » d'un oubli immérité, en les rappelant à la généra- » tion actuelle, des faits véritablement providentiels )) dont l'illustre église de Laon a été le témoin privi- )) légié dans le seizième siècle, et qui, par leur •» importance exceptionnelle, appartiennent aux an- » nales de l'Église universelle ». Il s'agit donc ici,

comme on le voit, de ce qui doit passer, aux yeux du fidèle catholique, pour un fait surnaturel des plus solidement établis et dont il serait téméraire de contester la vénérable authenticité. Eh bien! n'en déplaise à M. l'abbé Roger et à son évêque, M. Christophe, dont je ne mets pas, du reste, le moins du monde en question la bonne foi, le respect que j'ai du public auquel je m'adresse me force de déclarer que, à part la maladie, qui a été réelle chez Nicole, le tour pris par son affaire, avec la complicité à moitié consciente d'un sujet qui, d'ailleurs, croyait à sa propre possession par le Diable, a été un des plus écœurants spectacles de fourberie dévote et de fanatisme aveugle auxquels il ait été donné à des hommes d'assister. On était à la veille de la Saint-Barthélémy; les haines religieuses, qui allaient éclater dans leur fureur hideuse, fermentaient de toutes parts. Au milieu de cette effervescence, le bruit se répand dans le nord et l'est de la France que le Diable, en pleine cathédrale de Laon et devant un public accouru des villes et campagnes environnantes, confesse les vérités catholiques niées par la Réforme, entre autres la présence réelle del'Homme-Dieu dans le sacrement de l'Eucharistie, et que ces vérités, il les confesse par la bouche d'une fille hystérique, à moitié idiote, du nom de Nicole Aubry, tout nouvellement mariée à un tailleur appelé Louis Pierret . Nicole avait d'abord été possédée par Belzebub, un des plus grands princes des régions infernales, qui, ensuite, dans le cours des exorcismes, s'adjoignit vingt-neuf autres démons, dont trois sont désignés par des noms particuliers, Légio, Asfcaroth et Cerbère. Belzebub était une ancienne divinité de la ville d'Accaron et son nom paraît signifier « Dieu des mouches ^ » ; aussi, quand

1. M. J. Gi'ès, dans sa Démo7iolocjic judaïque y est d'avis qu'on doit

vient son heure, est-ce sous la forme d'une grosse mouche noire qu'il décampe. Legio n'a jamais été une individualité simple ; sous ce nom, l'Evangile comprend plusieurs régiments de démons, réunis ici, par suite d'ignorance crasse, en une sorte d'unité. personnelle collective. Astaroth était la Vén.us Uranie qu'on adorait à Sidon. Quanta Cerbère, c'était le chien à triple gueule, à la queue de dragon et au cou hérissé de serpents, qui gardait l'entrée de l'Orcus païen. Ce ne serait pas sans quelque étonnement qu'on verrait figurer cette fantaisie mythologique parmi les diables chrétiens, si le reste de notre enfer était plus raisonnable. Je ne puis, dans les limites que j'ai dû me tracer, suivre le détail des scènes grotesques et nauséabondes, qui se passèrent, tant à Vervins que dans la cathédrale de Laon, depuis le mois de novembre de l'an 1563 jusqu'en février de l'année suivante; le volume qu'il me faudrait réduire n'est pas de moins de 500 pages in-8°, et le lecteur trouverait sans doute que, quelque court que fût mon abrégé, il serait encore trop long. Qu'il me suffise de dire, pour l'édificalion de mon honnête public, que, parmi ces merveilleuses scènes, il y en a une foule du genre de celle-ci :

Un jour le Diable qui possédait Nicole voyant approcher le prêtre suppléant commis provisoirement à l'opération de l'exorcisrae pour remplacer l'exorciste habituel;, lui cria du plus loin : « Viens çà, mon jacobin ; tu seras le Diable, et moi je serai l'exorciste; mets-toi à genoux, c'est moi qui vais te confesser. » Aussitôt fait que dit. Le Diable prend le bénitier et le goupillon, et asperge d'eau bénite le prêtre suppléant en faisant force signes de croix et en prononçant les

lire Beelzeboiil, qu'il traduit pai- le dieu très haut et, avec application au Diable, par leprmce des démolis.

paroles mêmes du rituel : Adjuro te per Deum vivum, per Deu?n verum^ per Deum sanctum^ etc. A Laon, où l'histoire avait attiré plus de vingt mille étrangers, le Diable mit plusieurs fois pour condition, soit à la sortie de l'un ou de l'autre de ses acolytes, soit à la sienne propre, qu'on le promènerait en procession dans la ville, avôc la croix et la bannière en tête, sans oublier l'évêque pour fermer la marche, ce qui fut religieusement exécuté.

La chose qui devrait le plus surprendre dans tout cela, c'est que le Diable, qui, par la bouche de Nicole, se proclamait l'allié des protestants, dans leur guerre contre le catholicisme, 'se soit d'un bouta l'autre comporté de façon à ruiner la cause qu'il disait être la sienne, allant jusqu'à accuser ses chers amis d'avoir voulu, en maintes circonstances, assassiner ou empoisonner la possédée.

Je le répète, je ne nie pas la bonne foi de l'abbé J. Roger et de son évoque, M. Christophe, qui ont cru (( utile de tirer de la poussière des archives, pour « la rappeler à la génération actuelle », cette farce dégoûtante, dont l'Eglise devrait plutôt rougir, en dépit des brefs approbatifs des papes saint Pie V et Grégoire XIII; mais c'est précisément cette bonne foi qui donne la mesure du profond abaissement où est tombée aujourd'bui la conscience religieuse dans notre clergé de France sous la pression de Rome et des jésuites.

Avant de terminer ce que j'avais à dire des possessions démoniaques, je dois citer une brochure toute récente écrite en espagnol par le licencié Esteban Marti, curé de Llivia en Gerdagne, et traduite en français par un monsieur qui signe du nom de comte Reinilom de Sneruab ^ Dans cette brochure, qui a

1. Ce nom paraît être le l'etournag'e de celui de Moliniei- de Baiirens .

pour titre : Le Diable révolutwn?iaire, on raconte l'histoire d'une jeune fille appelée Garmette Trasfi, qui a été possédée jusqu'à ces derniers temps (187S) d'une foule de démons, parmi lesquels on nomme Alforgas, Barrabas, Rocas, Sacas, Bottas, Barrué, Butxacas, Judas, Garlopas, Malabestia, Xapotis, Garrobô, Guyné, etc. Des exorcismes pratiqués contre tous ces démons ressort, dit la brochure, « l'entente du Diable et des révolutionnaires, ce qui est la preuve de l'origine infernale de la Révolution et par conséquent sa condamnation ». Ici encore, le Diable, comme on voit, ne manifeste sa puissance que pour ruiner sa propre cause ! On ne saurait, vraiment, être plus bête, et pourtant l'Église enseigne qu'il n'y a rien de plus rusé que lui.

Disons maintenant un mot de l'exorcisme en luimême.

Le livre de Tobie, que le saint concile de Trente, dans sa quatrième session, a compris parmi les livres canoniques, et qui, par conséquent, est inspiré et divin au même titre que les Évangiles, enseigne, par la bouche de l'ange Raphaël, qui l'a révélé à Tobie, que la fumigation obtenue en faisant rôtir sur dés charbons ardents le cœur d'un certain poisson a la vertu de chasser les démons tant du corps de l'homme que de celui de la femme. L'Église, qui a eu depuis i?obie l'eau bénite et le signe de la croix, a tout à fait négligé cette vieille recette, quelque recommandable qu'elle soit. Elle a eu peut-être tort, car il est prouve, par l'exemple d'un nombre inhni de possessions qui se sont prolongées, nonobstant le signe de la croix et les aspersions, l'espace de plusieurs siècles, que l'eau bénite n'a pas toute refficacité que l'on dit. Une preuve entre beaucoup d'autres, c'est ce que la légende de Norfolk raconte de saint Godric. Ce brave homme, exorcisant un jour un

possédé peu commode, le Diable, que l'opération avait fini par mettre en colère, saute sur le bénitier, l'empoigne et le jette à la tête du, saint. Godric pare d'abord le coup avec son goupillon, puis, estimant que la prudence est une vertu tout aussi utile que la foi, il laisse là le furieux et s'esquive prestement. Le Diable le poursuivit, mais le saint, plus agile que lui, réussit à atteindre une rivière, qui se trouvait tout près, et s'y engagea jusqu'à ce que l'eau lui vînt au menton. Le Diable s'arrêta sur la rive, et cela a fait dire que ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est le pédiluve, béni ou non.

On devrait croire que, la possession étant un état surnaturel, c'est exclusivement avec des moyens de haute spiritualité qu'on la combat. Il n'en est rien. Les recettes pharmaceutiques ne jouent pas dans l'affaire un moindre rôle que l'eau bénite et les prières du Rituel. Parmi les « remèdes les plus efficaces pour chasser les démons, » le révérend père Menghi recommande, dans son Fus tis dœmonum, les onctions sur le ventre, l'estomac ou le cœur, suivant le siège du mal, avec une pommade composée de rue, de sauge, d'aneth, de cendres d'olives, d'ellébore, de sucre et d'encens en poudre, etc., le tout mis en décoction dans de l'eau bénite ou du vin blanc qu'on fait bouillir jusqu^à réduction de moitié. Le père Sinistrari, dans son livre de la Démonialité , parle d'un théologien de grande érudition, dit-il, qui, pour donner la chasse à un démon incube, n^avait qu'à faire des fumigations, dans la chambre hantée, avec un mélange de poivre de cubèbe, de racines d'aristoloches, de cardamome, de gingembre, de poivre-long, de caryophylles, de cinnamome, de cannelle caryophyllée, de macis, de noix muscade, de storax calamité, de benjoin, de bois d'aloès et de trisanthes. La recette, néanmoins, n'a d'effet que contre les démons « aqueux » ; contre

d'autres, on emploie le nénuphar, l'hépathique, l'euphorbe, la mandragore, la joubarbe, la jusquiame et autres herbes semblables. Cette thérapeuthique n'est peut-être plus celle de nos facultés de médecine, et je doute fort que les vertus curatives en soient bien grandes ; mais c'est une thérapeuthique, dans tous les cas, qui suppose chez les opérateurs une foi médiocre dans l'efficacité des formules sacrées.

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