Demonology and Devll-Lore, t. ii, p
histoire dit que le Diable avait visité le prisonnier la nuit qui précéda cette scène et qu'il lui avait demandé son âme en paiement d'honoraires, mais elle ajoute que le soldat refusa, préférant la mort à ce honteux marché, ce qui n'empêcha pas le Diable d'intervenir quand même. En Danemark,, c'était jadis la coutume des cours et tribunaux de siéger une fenêtre ouverte, pour faciliter aux démons l'enlèvement des parjures.
Nous avons eu plusieurs fois occasion de citer le Dialogus Miraculorum de CcBsarius d'Heisterbach. Ce CcBsarius était un franciscain de la stricte Observance, qui vivait dansla première moitié duXII" siècle. Son livre, une sorte de miroir magique où la foi de ce temps-là se reflète dans ce qu'elle a de plus naïf et souvent de grotesque, peut être considéré comme faisant autorité en matière de démonologie chrétienne. L'homme, du reste, était sérieux, de mœurs irréprochables, d'une très grande piété et d'une science étendue pour son siècle. Or, voici, entre autres choses édifiantes que ce bon moine raconte touchant notre personnage, une histoire qui montre que le Diable, comme je le disais au début de ce chapitre, a parfois du bon.
Un baron allemand était en quête d'un domestique. Il paraît que^ à cette époque, comme aujourd'hui, il n'était pas aisé d'en trouver qui fussent môme passables, car il chercha longtemps. Il cherchait encore, quand se présente à lui un tout jeune homme, bien fait de sa personne, qui lui offrit ses services. Il avait si bonne façon, l'air si avenant et la voix si douce, que notre gentilhomme l'engagea tout de suite. Il n'eut pas à s'en repentir; jamais un serviteur ne marqua à un maître tant de prévenances et de soins. Le moindre désir du chevalier le trouvait là : le jour, la nuit, quoi qu'on voulût au château, on était sûr de l'avoir. En
outre, il était discret et toujours d'humeur égale. Un jour que maître et valet, voyageant de compagnie, longeaient le Taunus, ils voient déboucher d'une embuscade une troupe armée, toute composée d'ennemis personnels du chevalier, qui arrivaient sur eux à bride abattue. La fuite n'eût servi à rien. Resserrés, du reste, entre la montagne et la rivière, nos ddux voyageurs n'avaient d'issue, pour échappera la poursuite, ni à droite ni à gauche : la montagne était à pic et la rivière profonde et torrentueuse. « Nous sommes perdus ! » s'écria le maître désespéré. « Ne craignez rien, répliqua le serviteur; veuillez seulement me suivre et vous serez sauvé.» En môme temps il pousse son cheval dans l'eau, pour tracer le gué au chevalier, et traverse heureusement la rivière. Le maître en fit autant, et ils se trouvèrent en un moment tous deux sur l'autre bord, où la bande ennemie, mieux avisée que Pharaon devant la mer Rouge, se garda bien d'aller les chercher. « l\ n'y a que le Diable qui ait pu passer un torrent si fougueux, » s'était écrié le chef delatroupe. Ce chef avait; eu le nezfm; le domestique sauveur était en effet ici le Diable lui-même.
A quelque temps de là, une année peut-être, la femme du chevalier tomba malade. La maladie s'aggrava petit à petit, si bien qu'à la fin les médecins la déclarèrent mortelle. En entendant cette sentence, notre diable servant risqua une observation : « Je crois, dit-il, que, si madame buvait du lait de lionne, elle serait guérie. » Le conteur ne dit point de quelle façon nos médecins accueillirent cette intrusion profane, mais je m'imagine que, rentrés chez eux, ils durent, au moins, bien en rire. Passe pour du lait d'ânesse, mais du lait de lionne ! On était dans le pays des sangliers et des ours, à quelques milliers de milles de celui des lions et autre fauves semblables : où le mauvais farceur voulait-il qu'on allât traire son or-
donnance? 11 osa, cependant, demander une permission de quelques instants, promettant de revenir dans la journée avec le lait en question. Il sortit, en effet, emportant un grand vase, qu'il avait tiré du buffet, et rentra au bout d'une heure, le vase rempli de lait de lionne. On en fit boire aussitôt à la malade, qui guérit comme par enchantement. Où. ce lait avaitil été pris? A la demande que lui en fit son maître, le domestique répondit, après un moment d'hésitation et en rougissant, qu'il avait été le prendre en Arabie et qu'il l'avait trait d'une lionne surprise par lui dans son antre au milieu de ses petits. « Qui donc es-tu, s'écria le chevalier ; es-tu de Dieu ou viens-tu du Diable? » — « Seigneur, répond timidement le serviteur, je suis... » — « Eh bien! dis vite. » — « Je suis un des anges qui furent précipités du ciel. » — « Un • démon !» — « Oui, un démon repentant, à qui il a été permis de rester parmi les hommes et que le bonheur de les servir console de sa disgrâce. » — Le chevalier demeura consterné. Il s'était attaché à son domestique, et il lui en coûtait de se séparer de lui ; mais la pensée de vivre avec un démon lui torturait l'âme, et il ne put se résoudre à continuer une société qui, pourtant, n'avait été qu'heur et profit pour lui. Avant de le congédier, il voulut, néanmoins, reconnaître ses services. Estimant qu'il ne saurait trop récompenser celui qui venait de rendre la vie à une épouse aimée et qui l'avait sauvé lui-même d'une mort certaine sur le Taunus, il lui offrit la moitié de ses biens. ■ — « Je n'ai besoin de rien, reprit le Diable attristé ; mais puisque vous tenez à ce que j'accepte quelque chose de vous, je vous demanderai cinq sous d'or, que je vous prie môme d'employer à l'achat d'une cloche pour la pauvre église de ce village. »
Gomme l'autorité théologique de Cœsarius d'Heisterbach n'est pas de moins bon aloi que celle du che-
valierdes Mousseaux et dupèreDelaporte, il faut donc croire qu'il y a des diables capables de dévouement. En voilà un, entre beaucoup d'autres, qui, certes, n'en manquait pas; c'était même un bon chrétien, pratiquant et pieux, que l'on serait bien aise de savoir enfin enlieu de salut. Il est certain que beaucoup de pécheurs ont été absous de crimes aussi gros que peut l'avoir été celui des anges déchus pour moins qu'une cloche donnée à une église. On voit à Rome, sous le portique de la basilique Saint-Laurent hors des murs, une fresque caractéristique à cet égard. C'est une sorte de diptyque. Le premier tableau' représente quatre démons passant devant l'hermitage du saint, qui les questionne et apprend qu'ils vont chercher l'âme de Henri IL Dans le second tableau, ont voit une balance 011 figurent, d'un côté les bonnes actions du prince, de l'autre ses mauvaises actions. Celles-ci l'emportant de beaucoup, le plateau qui les contient va trébucher, quand le saint arrive et jette prestement dans le bassin opposé un calice donné autrefois par Henri à son église et qui déplace la puissance. L'âme du pécheur est arrachée aux griffes des démons et, grâce à ce calice, les portes du paradis s'ouvrent pour le recevoir.
Je ne m'étonne plus, après cela, que, nonobstant l'Église et l'enseignement orthodoxe, tant de bonnes âmes chrétiennes, au moyen âge, aient cru à une future absolution du Diable et espéré pour lui le bénéfice de la Rédemption. L'Église, au cinquième concile œcuménique, tenu àConstantinuple en 553, et ensuite par l'organe infaillible du pape Vigile, a eu beau anathématiser le Peri-arkhôn d'Origène ; elle a eu beau déclarer hérétique et impie le livre où cet illustre docteur enseignait que, « les peines n'étant qu(! médicinales et n'ayant pour but que la correction d;> celui qui les souffre, il ne pouvait y en avoir d'éter-
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nelles, » les bonnes âmes que je viens de dire ont persisté longtemps à répéter avec lui que miséricorde serait un jour faite au Diable, comme à tous les pécheurs. Les légendes populaires à l'appui • sont nombreuses. Je n'en rappellerai qu'une, celle de saint Colomban et d'Orain, son ami.
Le saint faisait bâtir une église dans l'île d'Iona. Le Diable, dont ce travail, paraît-il, dérangeait les projets, venait chaque nuit détruire ce qui avait été fait le jour. Cette lutte du jour avec la nuit menaçait de durer indéfiniment, de s'éterniser peut-être, comme image de celle que doivent se livrer le bien et le mal jusqu'à la fin des siècles, quand un oracle, dit l'histoire, déclara que, pour assurer la libre édification de l'église, il n'y avait qu'à enterrer tout vivant, à la base, en guise de pierre angulaire, quelque saint personnage. L'occasion d'un noble sacrifice était ici tentante. Toutefois, Colomban préféra en laisser le mérite à un de ses bons amis, un nommé Orain, qui s'offrit, du reste, spontanément et de la meilleure grâce du monde. Orain fut donc enterré, et déjà on avait élevé sur son corps une partie des murs, quand le saint fut pris d'unvif désir de contempler une fois encore les traits aimés de la victime. On se remit donc à l'œuvre de déblai, et l'on retira Orain de son tombeau ; mais il n'était pas mort, comme on pensait le trouver, ou, du moins, ressuscita-t-il alors. Sortant tout à coup du milieu des décombres amoncelés autour de lui et se dégageant de son suaire, il s'avance vers la foule chrétienne que l'annonce de l'exhumation avait attirée, et lui dit qu'il arrive de l'autre monde, où il a découvert bien des choses intéressantes, notamment qu'il n'y avait pas d'enfer. La foule paraissait attendrie ; plusieurs manifestaient leur joie d'apprendre que Dieu n'était pas aussi méchant que le faisaient les docteurs, et que le Diable lui-même pouvait espérer
sa grâce, quand le saint, outré d'entendre un pareil blasphème, une si énorme hérésie, rejeta au plus vite le cher ami dans son trou et le fit recouvrir de terre. L'église ne s'en éleva pas moins sur ce corps maudit : le sacrifice du Diable devenant de la sorte un gage de salut !
Peut-on dire, pourtant, qu'Orain eût mal vu ? Ce qu'il y a de certain, c'est que, du moins, l'enfer des payens, qui a fourni la matière et l'étoffe de celui de notre religion, n'avait, dans l'origine, absolument rien du caractère qu'il a fini par prendre depuis ; c'était même, dans le culte de la Terre-mère, un principe premier, sorte de matrice divine où tout avait pris naissance, les dieux ainsi que les mortels, et où. tout descendait, au terme de l'existence temporelle, pour s'informera nouveau etse refaire une nouvelle vie. S'il est devenu le séjour des démons, si des divinités comme Pluton,Proserpine, Hécate, les Erinnyes et toutes les mères chthoniennes, qui y régnaient souverainement, en ont cédé le domaine et l'empire à Lucifer, àBebzebue, à Satan, à Astaroth, etc., ce n'a été que par suite d'une substitution de l'idée première à une autre, qui n'en est même pas le développement. Non, ce n'a pas été pour le Diable et ses complices que l'enfer a été créé, ou, pour mieux dire, est sorti de l'imagination des premiers docteurs religieux.
Je viens de laisser entendre que la lutte engagée entre Golomban et le Diable, ausujet de l'église que le saint voulait cons traire dans l'île d'Iona, pourrait bien être une image de celle que paraissent destinés à se livrer jusqu'à la fin des siècles le bien et le mal en ce monde. Elle répond, dans tous les cas, comme symbole, à ce qu'enseignait le Mazdéisme touchant l'origine et la^ durée de cette lutte. Suivant la théologie mazdéenne, les deux principes qui régissent
l'évolution de toutes choses ne datent que du moment où la création prit forme dans la pensée divine jusque-là inconsciente. Le méchant Ahriman, qui, issu du premier fractionnement du divin indéterminé, est le type du Satan d'après la captivité de Babylone et du Diable chrétien, apparut au premier mot qui sortit de la bouche d'Ormuzd voulant ordonner l'univers, et il ne disparaîtra qu'au terme du contrat que, « dans le temps indéfini », il a passé avec ce même Ormuzd pour toute une durée cosmique.
En d'autres termes, la lutte du bien avec le mal, qui n'a eu pour objet, dans la pensée créatrice, que ^information de la conscience divine, n'ayant plus sa raison une fois cette information faite, le mal cessera et les deux principes, désormais rapprochés et réconciliés, deviendront, dans l'harmonie finale, une unité consciente, au lieu de l'unité inconsciente d'avant la division et la lutte. Eh bien ! j'aime mieux cela. Puisque le Diable ne peut raisonnablement être qu'un symbole, je trouve l'image mazdéenne d'un trait éminemment logique. A côté de cette image, le dogme chrétien du Diable personnel et de l'éternité de sa résistance, en dehors des siècles et de toute condition de vie physique ou morale, lorsqu'il n'y aura plus pour lui œuvre « satanique » d'aucune sorte à faire, paraît bien misérable. Comme symbole, il ne signifie rien ; ce n'est qu\m tissu de contradictions. Gomme fait positif, c'est absurde; comme élément dogmatique, c'est impie. Lorsque le cardinal Gousset, pour rendre raison, pense-t-il, de ce qui ne s'est imposé à sa conscience que par un motif de foi entièremeut étranger à la raison, s'amuse à philosopher sur l'éternité de l'enfer, et qu'il croit expliquer cette éternité parce qu'il appelle la persistance de l'affection virtuelle au péché par delà le tempS;, c'est toujours de la théologie qu'il fait, c'est
sur une pétition de principe qu'il argumente. La philosophie, c'est-à-dire la raison, ne comprend pas une virtualité que rien, en dehors de la possibilité de faire, ne sollicite plus et qui, par conséquent, n'est qu'une vaine chimère. L'enfer chrétien est un dogme exclusivement théologique ; il ne se démontre que par les seuls motifs de foi, comme je le disais plus haut. La logique même lui f^it défaut : il est, au point de vue rationnel, doublement absurde et doublement impie.
Les légendes valent décidément mieux que les dogmes. Elles ont, au moins, raison contre eux, lorsqu'elles disent ou laissent entrevoir qu'il sera fait grâce au Diable lui-même !