DEUXIEME PARTIE LE PERSONNEL DU DIABLE
Abstraction faite des essaims de démons qui tourbillonnent en couches serrées et épaisses dans l'immensité de l'espace, comme de ceux, en nombre aussi considérable, qui, en dépit de la Rédemption, continuent d'infecter l'œuvre du Créateur, il semble qu'on devrait comprendre dans le personnel militant du Diable, sur notre planète, les pontifes et ministres de tous les cultes autres que le catholicisme, Il est certain, à en croire les Pères de l'Église, que les prêtres payons, dans l'antiquité, n'étaient que des suppôts de Satan, comme aujourd'hui les ministres de tous les cultes protestants ou seulement schismatiques sont et ne peuvent être logiquement que des agents diaboliques. Néanmoins, pour conserver à mon cadre les proportions plus modestes d'une démonologie proprement dite, je ne compterai ici, comme faisant partie du personnel affecté à l'œuvre spécialement qualifiée de démoniaque, sur cette terre, que les seuls agents autorisés par le Diable à ce titre tout particulier, à savoir les magiciens et les sorciers. Encore, ne faisant l'histoire que du Diable chrétien, me bornerai-je à traiter de la sorcellerie dans le christianisme.
CHAPITIIE PREMIER.
Les magiciens ont été, comme le Diable lui-même, de toutes les époques, de tous les pays et de toutes les religions. On en trouve en Egypte du temps de Moïse, ce qui ne veut pas dire que leur origine ne remonte pas plus haut encore sur les bords du Nil. Tout porte à croire que ceux-là, du moins, se rattachaient d'une façon quelconque au service du culte ; on remarque, en effet, que ce fut avec le grand-prêtre des Hébreux, Aaron,non plus avecMoïse, leur chef civil et militaire, qu'ils engagèrentla fameuse escrime qui devait décider de la supériorité de puissance et de grandeur entre divinités antagoniques, et dont nous avons raconté ailleurs les merveilleuses passes. Sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, où la magie n'était pas seulement une science, avec ses principes et ses méthodes, mais un sacerdoce, avec ses collèges de prêtres, ceux qui l'exerçaient conservèrent jusqu'à la fin, nonobstant la variation des religions et des cultes, tout le prestige sacré des temps primitifs. C'est, du reste, comme magicien que le prêtre a partout débuté, et môme, en définissant la magie l'art d'opérer surnaturellement au moyen de formules ayant, à l'égard du Divin, une sorte de puissance coercitive, peut-on considérer tout prêtre, à quelque religion qu'il appartienne, comme plus ou moins magicien. Que sont, par exemple, chez nous les sacrements, sinon des opérations magiques, puisque d'eux-mêmes et indépendamment de la foi de l'opérateur ils forcent la main à Dieu et produisent la grâce? Entendu, néan-
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moins, dans le sens que l'on attache habituellement à ce mot, le magicien est un résidu impur des combinaisons successives de l'idée de sacerdoce ou, si Ton veut, une vieille façon de prêtre évincé du sanctuaire par suite de la substitution de formules nouvelles à d'anciennes formules démodées, de sacrements jeunes à des sacrements vieillis. En Grèce et à Rome, le culte des sombres divinités de la nuit et des profondeurs souterraines, Hécate, les Erinnyes, Tellus mater ou le sein maternel de la Terre, devint, à la longue, quand celui des brillantes divinités de l'atmosphère, Héra, Jupiter, Apollon, etc., l'eut définitivement supplanté, une magie de cette espèce : nous constaterons que le nom d'Hécate, entre autres, s'est perpétué dans une pénombre magique jusqu'en pleine sorcellerie et qu'on le trouve mêlé aux orgies du sabbat. Plus tard, à cette magie indigène vint s'ajouter celle des vieilles religions orientales. On eut de la sorte, en dehors ou à côté des cultes officiels, une chevalerie sacerdotale errante dont le crédit, en même temps que celui des divinités étrangères, y compris le Dieu des Juifs et la Tri-" nité chrétienne, monta à mesure que baissait le crédit des divinités nationales. Quand arriva le christianisme, la conscience religieuse du monde romain, complètement dévoyée, se trouvait à la merci de toutes les entreprises d'exploitation du merveilleux. Cet état des esprits, qui fit la fortune de la religion nouvelle, ne contribua pas peu non plus au développement de la magie. Il y avait des magiciens partout ; la ville en regorgeait, les campagnes en foisonnaient ; la cour et toutes les grandes maisons avaient les leurs en titre, qui y vivaient parfois à côté des desservants des cultes les plus disparates, le ministre d'Isis, de la Gybèle de Pessinonte ou des divinités syriennes y coudoyant le rabbi juif et même l'évangéliste chré-
tien. On a un exemple de ce désordre des croyances dans le singulier mélange de dieux pénates de l'empereur Alexandre Sévère, dont l'oratoire, dit Lampride, comprenait, entre autres images sacrées, celle de Jésus-Christ en société avec les images d'Apollonius de Tyane, d'Abraham et d'Orphée,
La magie, néanmoins, était assez mal famée. On prêtait à ses conjurations la puissance d'attirer la foudre, de déchaîner la tempête, de frapper les champs de stérilité, de jeter des sorts et d'opérer tous genres de maléfices. Ce furent ces pratiques superstitieuses que voulut atteindre la loi des Douze Tables en édictanf des peines si sévères contre les magiciens qui s'y livraient, comme, en proscrivant l'astrologie et les tireurs d'horoscope, les Césars n'eurent en vue que de couper court à la curiosité indiscrète du peuple sur leur compte et aux conséquences politiques que pouvaient avoir les prédictions des devins. Quant à proscrire une idée religieuse quelconque, ni les Romains ni les Grecs n'y songèrent jamais, tant qu^ils furent payons. Leur Panthéon était ouvert à toutes les divinités étrangères, que, du reste, dans la plupart des cas, ils assimilaient aux leurs propres, et lorsqu'ils se firent persécuteurs, ce ne fut que pour préserver les droits souverains de l'Etat contre les divinités hargneuses ou exclusives qui résistaient à cette assimilation. Nous en avons la preuve dans les épouvantables mesures de répression de l'an 186 avant J.-C. contre les Bacchanales ; en même temps, en effet, que l'on écrasait dans leur œuf ces mystères impurs, on respectait les anciens sanctuaires de Bacchus, à qui l'empereur Septime-Sévère fit même plus tard élever dans Rome un riche temple. Il ne faut pas oublier que, en dehors de la divination proprement dite et des charmes innocents ou simplement ridicules, il y avait de misérables charlatans,
boutiquiers de recettes qualifiées de magiques, tripotiers de formules sacrées, préparateurs de philtres, souvent de poisons, qui, pour assurer l'accomplissement de leur prophéties et sauvegarder le prestige de leur art, ne reculaient pas devant le crime. C'est contre ceux-là, surtout, que la loi se montra sévère, et ce ne fut que justice ; si elle alla jusqu'à punir aussi les assembleurs de nuages, elle eut, au moins, assez de sagesse pour ne pas consacrer le principe de la recherche du sortilège comme cause présumable des dévastations de la grêle; des mauvaises récoltes et des épidémies. Qu'elle ait admis ou non le maléfice, on ne saurait, dans tous les cas, trouver mauvais qu'elle ait voulu intimider les fripons qui trafiquaient de la superstition et de la peur pour extorquer l'argent du monde ; si nos procès de sorcellerie n'avaient visé que cela, on n'aurait trop rien à dire, et peut-être^ sur ce point tout particulier, ne reprocherais-je aux plaisants apologistes des bûchers du moyen âge que leur manque de mesure et leur inhumanité.
Ce que le christianisme, lui seul, a voulu poursuivre et a réellement poursuivi dans la magie, c'est beaucoup moins l'art de préparer des philtres, des pommades et des onguents merveilleux, de réunir et condenser des nuages, de faire éclater le tonnerre, dévaster les campagnes, susciter des maladies, tout autant de choses qui, opérées au nom de Dieu, eussent inspiré une crainte respectueuse et fait baiser pieusement la main de l'exécuteur. J'ai dit, dans la première partie de ce travail, et il sera démontré ultérieurement qu'une seule des dix plaies dont la verge d'Aaron frappa, au nom du Seigneur, la terre d'Egypte eût suffi, au moyen âge, si elle avait été de la façon du Diable, pour faire brûler cent mille sorcières. Ce que TEgiise a entendu viser dans ses impi-
toyables auto-da-fé, c'est l'œuvre diabolique, rien de plus, rieii de moins. Et comme, en fait ée-jnerveilleux, tout ce qui n'est pas d'elle procède de» Satan et de ses suppôts, elle a d''abord fondu la magie avec le paganisme, puis, plus tard, la sorcellerie avec l'hérésie. En retirant au for séculier la connaissance de causes qui, jadis, au temps des Romains et des Grecs, eussent paru n'intéresser que l'Etat ; en se réservant exclusivement cette connaissance, comme lui appartenant de droit divin, l'Eglise a donné la preuve éclatante qu'elle tenait la magie, non plus^ à la manière ancienne, pour un crime de droit commun^ mais pour un délit religieux. C'est donc sur elle que pèse la responsabilité des criminelles folies inquisitoriales et juridiques que nous aurons à raconter.
Mais cette responsabilité, un autre Ta eue avant elle ; cet autre est le judaïsme, dont elle a hérité en tant de choses. Nous savons, en effet, que, dans l'ancienne loi, les divinités des gentils, d'abord simples rivales du Dieu Israélite, sont devenues ensuite les ennemies de ce môme Dieu, ses Satans ou adversaires, finalement de mauvais démons, quand l'idée du Diable s'est tout à fait formée. Or, Moïse ayant proscrit les devins et enchanteurs comme opérant par la vertu de dieux étrangers, en concurrence avec le sien, ces mêmes devins et enchanteurs devaient naturellement suivre l'évolution et passer à l'état d'agents diaboliques. Il est donc parfaitement exact de dire que la sorcellerie chrétienne, entendue dans le sens d'une démonomagie, remonte pour son origine au judaïsme.
Au point de vue orthodoxe, qu'est-ce donc qu'un magicien ? Le voici ; c'est un juge expert en matière de sorcellerie qui va lui-môme nous le dire, dans une déclaration sententielle datant de 1S83 :
« On appelle sorcières et sorciers des hommes et » des femmes qui, après avoir renié Dieu et la reli- )) gion, se sont donnés au Diable par un pacte for- >) mel, afin d'obtenir de lui la puissance d'opérer » toutes sortes de choses merveilleuses qui seraient » impossibles dans l'ordre de la nature. »
Ainsi le magicien chrétien ou sorcier diffère du magicien proprement dit par le pacte formel passé avec le Diable. Cette différence est essentielle. Dans la société romaine, depuis la loi des Douzî Tables jusqu'à l'avènement du christianisme à l'empire, sous Constantin, au commencement du IV° siècle, le magicien, quoique souvent frappé à tort et à travers, suivant les caprices de l'autorité, ne le fut jamais qu'en raison de ses actes et du mal qu'il avait commis ou que l'on paraissait redouter de sa part ; plus tard., sous la législation chrétienne, ce que la pénalité visa surtout en lui, ce fut le pacte en question. Il ressort des' procès de sorcellerie que les dixneuf vingtièmes des malheureux qui périrent sur les bûchers sacrés ne furent condamnés que pour ce seul et unique chef. Encore les juges tenaient-ils pour pacte réel le simple fait d'une visite ou du prétendu transport au sabbat : le supplice d'une foule d'enfants n'eut pas d'autre motif. Saint Thomas d'Aquin avait enseigné que le pacte pouvait n'être qu'implicit3 ; il n'en fallait pas davantage pour autoriser de semblables interprétations.
L'idée de ce fameux pacte avec le Diable, qui constitue à la sorcellerie chrétienne son caractère propre, n'est pas éclose spontanément dans les sombres cerveaux du moyen âge. Elle est née et s'est développée avec le christianisme. On la trouve formulée dans le plus célèbre des Pères de la primitive Église, saint Augustin. Ce grand docteur dit en termes formels que les magiciens n'opèrent leurs merveilles
qu'en conséquence de contrats particuliers passés avec Satan : magi faciunt miracida per privatos contractus. Saint Basile, un autre ancien docteur non moins illustre, a, lui aussi, affirmé l'existence de ces sortes de pactes dans les affaires de magie. On a, du reste, une légende curieuse du VP siècle, qui prouve surabondamment que c'est bien, comme je viens de le dire, avec le christianisme que s'est développée l'idée dont il s'agit. Voici cette histoire :
Il y avait autrefois, sous l'empereur Justin II, un saint homme du nom de Théophile^ qui exerçait dans une ville de Gilicie, à Adana, les fonctions d'économe ou vidame de l'église. C'était un parfait chrétien, humble et craignant Dieu, à qui l'on aurait difficilement pu reprocher la plus légère faiblesse. Gomme, d'ailleurs, il avait quelque peu de lumière, le peuple, a la mort de son évoque^ l'élut d'une commune voix à la place. Théophile refusa : il trouva le fardeau trop lourd pour ses épaules et préféra le laisser prendre par un plus ambitieux que lui. Le nouvel évêque, oubliant qu'il devait sa position à ce refus généreux, n'eut rien de plus pressé, à peine maître de l'autorité apostolique dans son diocèse, que de se débarrasser de sa dette en éloignant le vidame. Théophile fut remercié et un autre économe préposé à l'administration des biens de l'église. C'en était trop : tout humble que l'on soit, on ne peut, quand on a du cœm% laisser choir de la sorte une honorabilité dont on a conscience. Mais il faut croire que, en ce temps-là, ainsi qu'aujourd'hui, l'appel comme d'abus contre un évêque^ si tant est qu'il existât d'une façon quelconque, ne protégeait pas de manière bien efficace le simple prêtre. Théophile dut s'en apercevoir. Il dut s'apercevoir aussi que la miséricorde divine ne mesurait pas toujours ses largesses au mérite des gens. Le fait est que,, à la suite de l'interdit épisco-
pal, tout le monde le délaissa, Dieu lui-même et les saints en qui il avait le plus' espéré. Devant cette ingratitude de la terre et du ciel, une brûlante amertume coula dans son sang, l'indignation et la colère lui montèrent au cerveau. Il ne se posséda plus. Dans le trouble de son âme, il dut se dire : « Puisque tout m'abandonne, moi qui, pourtant, suis honnête ; puisque la justice de Dieu ne veut ou ne sait me défendre, si je recourais à celle du Diable ! Le Diable, au bout du compte, qu' est-il ? M'a-t-il jamais fait de mal? Non... Eh bien ! c'est dit, je recourrai au Diable. Peut-être que, victime des caprices de Dieu, lui aussi, il aura pitié de ma damnation, à moi, comme j'ai pitié de la sienne, et qu'il prêtera à ma cause l'appui de son pouvoir. » Il alla donc trouver un juif de la ville, qui passait pour un savant magicien. Le juif conduisit Théophile au cirque et le planta au milieu du stade, en lui recommandant de ne point s'effrayer de ce qu'il pourrait voir et de bien se gar-. der de faire le signe de la croix. Le malheureux promit tout. Aussitôt apparaissent, sortant on ne sait d'où, une troupe de fantômes, avec des torches flamboyantes à la main et chantant des hymnes de louange. Au centre du groupe était Satan en personne, recevant avec un gracieux sourire les hommages de ses adorateurs. Théophile se prosterna avec les autres et lui baisa dévotement les pieds : le Diable, à cette époqtie, n'exigeait pas encore, comme il le fit plus tard, que l'on caressât de la bouche son impur derrière. Satan, qui n'avait jamais vu Théophile à sa cour, parut surpris de trouver là cet inconnu : « Que viens-tu faire ici et que veux-tu ? » lui dit-il d'un ton un peu raide. Théophile répondit humblement qu'il était venu pour offrir son hommage à sa majesté infernale et recevoir ses ordres. Satan, que l'attitude de Tintrus et ses paroles ra-
doucirent bien vite, lui passa amicalement la main sur la barbe et lui donna le baiser du maître au serviteur aimé. Ce baiser transforma Théophile. Ivre d'une joie qu'il n'avait pas connue au service de Dieu, il fît tout ce qu'on voulut : il renonça à Jésus, à la Vierge, au baptême et à tous les sacrements ; il brûla, en un mot, tout ce qu'il avait adoré, et remit finalement entre les mains du Diable un pacte écrit de sa main et scellé à la cire. Le lendemain, l'évoque le réintégrait dans son emploi : il recouvrait son honneur, et la faveur de l'opinion publique lui était rendue. A partir de ce jour, Théophile, devenu l'homme lige de Satan, fut tout autre qu'il n'avait paru jusquelà. D^humble qu'il était, — Thumilité, du reste, lui avait été si peu profitable ! — il devint, à son tour, hautain et dédaigneux, comme les grands du siècle. Gomme eux aussi, il se montra dur aux faibles et servile envers 'les puissants. Il paraît, néanmoins, que ces façons nouvelles n'étaient guère, de sa part, qu'une affectation de dûpit^, une manière de se venger de la débonnaireto qui faisait le fond de son caractère et qui l'avait si mal servi. Le fait est que, au bout de peu de temps, las de ces efforts, il revint à son naturel, ce que, dans le langage de PEglise, on appelle ici récipiscence. L'honneur satisfait, sa colère tomba, et son pacte avec le diable apparut à ses yeux dessillés dans toute sa laideur hideuse. Le remords le prit, lui ôtreignit le cœur. N'osant plus regarder en face l'image do ce Jésus qu'il avait renié, il courut se jeter aux pieds de la Vierge, dans l'église de la Panhagia, suppliant cette bonne mère de lui obtenir de son fils le pardon de son horrible péché. Il resta là à prier et à pleurer quarante jours et quarante nuits : c'est le nombre en usage dans la plupart des récits bibliques et beaucoup de chroniques orientales pour désigner un temps indéterminé.
La Vierge, à la fin, se laissa fléchir. Touchée d'un repentir si sincère et considérant, d'ailleurs, les honorables antécédents de Théophile, elle obtint le pardon sollicité. Elle fit plus ; elle arracha des griffes de Satan l'acte passé par le malheureux vidame, et, tandis qu'il dormait encore, aux pieds de la sainte image, elle vint doucement et sans bruit le déposer elle-même sur sa poitrine. A son réveil, Théophile trouve cette pièce, et, ne doutant plus que Jésus ne l'eût pardonné^ il se lève, transporté de joie, confesse publiquement son péché et en brûle, aux yeux de tous^ le honteux témoignage. Trois jours après, il mourait dans un ravissement extatique, et l'Église, un peu plus tard, le mettait au rang des saints : au XV% au XVP et même au XVIP siècle, elle l'eût bel et bien relaxé au bras séculier, c'est-à-dire, brûlé vif, tout en l'absolvant et priant Dieu de le recevoir en son paradis.
On a voulu faire remonter jusqu'à l'ancienne loi l'idée du pacte formel avec le Diable. Isaïe met, en effet, ces paroles dans la bouche des puissants de son temps : « Nous avons fait un pacte avec la mort, nous avons scellé par le sacrifice une alliance avec Tenfer. » Des commentateurs ont cru voir là le type des fameux compromis de la sorcellerie. On a même une bulle du pape Jean XXII autorisant cette interprétation. Dans cette bulle, la première qui revendique ouvertement pour l'Église le droit d'informer et de poursuivre en matière de maléfice^, le pontife emploie les termes^ mêmes d'Isaïe pour qualifier le pacte des sorciers avec le Diable : ciim morte fœdus ineunt et pactum faciunt ciim inferno. Je ne puis, néanmoins, malgré cette grave autorité^ partager une semblable opinion. Ce que l'on a pris pour un équivalent de l'enfer chrétien^ avec sa population de démons et de damnés, n'a jamais eu ce sens dans la
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Bible. Le terme de « scheol, » que l'on traduit dans notre languepar « enfer »,ne désignait originairement qu'une fosse ou une cavité souterraine creusée pour l'inhumation. Plus tard on le généralisa, et il fut pris pour désigner le séjour des morts indistinctement, au centre de la terre et au milieu des ténèbres : c'est là que les justes de l'Ancien Testament attendirent la résurrection, jusqu'au jour où Jésus alla les prendre. Dans le passage précité d'Isaïe, le mot a la première de ces deux significations ; il ne veut dire que « tombeau ». Ceux qui ont l'habitude des poètes hébreux n'ignorent pas que leurs périodes se composent de deux membres de phrase, dont le second reproduit en termes plus ou moins apparentés la pensée du premier : on appelle cela du parallélisme. Cette loi, qui est générale, exige, par conséquent, que l'on traduise ainsi le passage en question : « Nous avons fait un pacte avec la mort, nous avons scellé une alliance avec le tombeau. »
Mais, si la Bible n'a pas de texte que l'on puisse entendre du pacte formel avec le Diable, ce n'en est pas moins de son esprit que se sont inspirés ceux qui, à l'exemple de saint Thomas d'Aquin, ont admis le pacte implicite et procédé en conséquence contre la sorcellerie. •
A entendre parler Moïse, on croirait que la magie à été un art de tout temps inconnu aux Hébreux : « Il n'y a pas de magicien en Jacob, pas de devin en Israël, » s'écrie-t-il dans le livre des N ombres, XKlll, 23. Et qu'était-ce donc qu'Aaron, le propre frère du législateur, luttant de la verge avec les magiciens royaux des bords du Nil ; qu'était-ce que Moïse luimême étendant la main pour tirer de l'eau d'une pierre? Que sont, en un mot, les miracles sans nombre dont fourmillent les livres saints, sinon des opérations identiques pour la plupart à celles que ce
même livre, quand c'est au nom et par la vertu de dieux étrangers que la chose a lieu, attribue à la magie? Et les prophètes, les voyants, qu'étaient-ils encore, sinon ce qu'étaient, chez d'autres peuples, les devins et les augures plus ou moins autorisés ? La Bible et après elle l'Église donnent pour origine .à la sagesse de Salomon une grâce spéciale de Dieu. Or, comme l'apostasie du roi ne lui fît rien perdre de cette sagesse et que sa science resta la même, les théologiens sont d'une logique rigoureusement orthodoxe en attribuant à une magie divine les œuvres merveilleuses de la première partie de la vie de ce prince et à la magie diabolique celles de la seconde partie. Ne faisant pas de la théologie, nous n'avons pas, nous, à diviser de la sorte la vie d'un même homme. Que Salomon ait été inspiré de Dieu en un temps et du Diable dans l'autre, cela ne change rien à notre thèse ; il en ressort plutôt cette confirmation, que, chez les Hébreux, le nom seul dont s'autorisaient les opérateurs marque la difTérenee qu'on a cru devoir établir entre la nature des opérations.
En édictant cette pénalité, qui, pour nous paraître excessive, n'en était pas moins commandée par la rigueur du principe théocratique : «[Si un homme ou une femme est magicien ou devin, qu'il soit puni de mort \ » Moïse n'a donc pu ni voulu frapper que le recours à des pratiques étrangères à la religion nationale, l'introduction des dieux ennemis dans le domaine du dieu jaloux d'Israël. Voici un passage qui le confirme ; il est extrait du Deiitéronome, XVIII, 9, 10 et 11 : « Quand tu seras arrivé dans le pays que Jéhovah, ton Dieu, t'aura donné, tu n'imiteras pas les abominations de ces peuples. Qu'il ne