Lêvitique, XX
se trouve personne parmi vous qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu, qui s'adonne à la divination, consulte les astres, use de maléfices, de sortilèges ou d'enchantements ; car Jéhovah a toutes ces choses en exécration. »
Le texte saint, on le voit, confond dans un môme anathème les opérations magiques proprement dites et les pratiques religieuses étrangères, comme étaient, pour les Cananéens, les oracles et le b aptême par le feu.
Cette identification de la magie avec le culte des divinités rivales ressort en traits tout à fait saillants des termes dont se sert le second livre des Paralipomènes^ chap. XXXHI, pour reprocher au roi Manassé son apostasie : « Manassé, est-il dit, avait douze ans quand il succéda à son père Ezéchias, et il régna cinquante-cinq ans à Jérusalem. Il rebâtit les hauts lieux que son père Ezéchias avait détruits; il dressa des autels à Baal, fit des Ascherahs, adora l'armée du ciel (les étoiles) et lui sacrifia... Il fit aussi passer ses fils parle feu dans la vallée de Ben-Hinnom, observa les songes, consulta les augures, s'adonna à la magie, et entretint des enchanteurs et des devins. »
En ne distinguant pas entre les opérations magiques et les pratiques du culte des gentils, la Bible donne clairement à entendre que, dans la proscription des unes et des autres, c'était bien effectivement une seule et même chose que visait la loi ancienne. Cette sentence impitoyable du livre de V Exode, XXIJ, 18 : «Ta ne laisseras pas vivre les sorcières » ; qui a tenu allumés pendant des siècles les bûchers sacrés, doit donc être considérée comme parallèle à celle-ci, qu'on lit deux versets plus bas, dans le même chapitre : « Quiconque sacrifiera à d'autres • dieux qu'au seul Jéhovah sera puni de mort. »
La loi nouvelle, loin de détruire la confusion, l'a, au contraire, accentuée et formellement consacrée.
Saint Paul, dans sa première épître aux Corinthiens, X, 20, dit expressément : « Ce n'est pas à Dieu, mais aux démons, que sacrifient les païens. » D'autre part, il n'y a pas un seul docteur de la primitive P^glise qui n'ait tenu les oracles, la divination, l'aruspicisme, toute la liturgie païenne, en un mot, pour autant d'artifices du Diable, une véritable magie. Delà à ne voir dans le culte rendu aux dieux sous une forme quelconque qu'un hommage à Satan, il n'y avait qu'un pas. Ce pas, l'Eglise le fit de bonne heure. Une fois l'idée d'hommage bien établie, celle de pacte implicite en découlait toute seule. Qu'est-ce que l'hommage, en effet, si ce n'est une forme de pacte ? Les sorciers et les sorcières n'en [connurent guère d'autre. La plupart étaient des gueux misérables, de très pauvres gens, qui ne savaient ni lire ni écrire ; à part quelques clercs, du reste, tout le monde à peu près, au temps de la sorcellerie, en était à ce même point. Le pacte consistait donc le plus souvent, sinon toujours, dans la seule pratique de la magie. Telle fut, dans toutes les circonstances, la façon d'interpréter des tribunaux de l'inquisition.-
A peine le maître de l'empire, à peine en possession de la la force, le christianisme donna la preuve qu'il entendait bien effectivement la magie de la façon que je viens de dire. 11 la traita^ non pas comme la république avait fait des bacchanales ou comme on faisait, sous les empereurs païens, des astrologues et débitants de charmes, mais comme une théurgie diabolique, comme une ennemie en quelque sorte personnelle. Par là il donna en même temps la mesure de ce que l'on pouvait et devait attendre de lui.
. Le christianisme, en brisant sous ce rapport tout particulièrement avec le principe de la tradition gréco-romaine, trahit dès son début la tendance fa-
taie que nous avons vue se développer avec les progrès de la puissance ecclésiastique. Un œil autrement exercé que celui d'un soldat ignorant à lire dans les principes les conséquences qu'ils impliquent ne s'y fût pas trompé. En reconnaissant dans la religion nouvelle l'unique préoccupation d'assurer le règne de son dieu sur la terre, à l'exclusion des autres, tous autant de démons ; en constatant que cette préoccupation, commandée par la nature de sa foi, fondait dans un même symbole le dogme et la morale, il en eût conclu que l'associer à l'empire, c'était lui faire la part du lion, abaisser l'État au rôle de simple autorité policière. Il n'y a pas d'autorité politique traditionnelle, république ou monarchie, tant soit peu jalouse de ses droits les plus élémentaires, qui eût voulu courir le risque de se donner une associée pareille. Du premier coup elle eût flairé ce qu'une théocratie, comme est, au fond, le christianisme ecclésiastique,' peut tirer de ce principe : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes )),,ou de cet autre : « Il n'y a pas de juge sur Dieu, de droit contre le sien. » Elle eût entrevu les rivalités et les luttes intestines que cette association lui réservait, et je ne doute pas qu'elle n'eût hésité, au moins, à s'y engager. Il a fallu, pour commettre une si grande faute, un Constantin au IV° siècle, et un Napoléon, au commencement de celui-ci, deux personnalités ambitieuses, grossières au fond, également ennemies de l'idée, en quête d'un étai à appuyer leur dynastie. Constantin n'attaqua pas de front le paganisme, trop puissant, trop redoutable encore, quoique divisé ; ce fut contre le côté magique des vieux cultes qu'il dirigea ses premiers coups. Sa qualité de souverain pontife lui donnait le droit d'intervenir avec autorité, et cette qualité précieuse, le nouveau chrétien s'était bien gardé de l'abdiquer. Il se contenta
d'abord d'interdire la divination et l'aruspicisme privées. En confondant ces deux choses avec la magie, il put s'autoriser, pour les proscrire, d'une foule d'édits des empereurs païens, des lois consulaires du temps de la République, et même de celle des Douze Tables. Il eut de la sorte l'air de vouloir protéger, en l'épurant, une religion dotit il minait la base, tout grand pontife qu'il en était. Mais les prêtres païens et les philosophes ne prirent point le change : ils dénoncèrent la loi comme attentatoire à la religion de l'empire. Les chrétiens prétendirent qu'on ne s'attaquait qu'à la magie, et que la religion n'était pas en cause.
Ce jeu hypocrite d'une autorité sapant le paganisme avec des lois païennes se continua sous les successeurs de Constantin. Le fils de ce prince, Constance, imagina de fondre dans Tidée de magie jusqu'aux oracles, et, pour en justifier la proscription, il s'autorisa effrontément d'une loi toute païenne encore, celle qui frappait comme coupables du crime de l'èse-majesté ceux qui avaient recours aux sortilèges contre la vie du souverain. Or, c'était recourir aux sortilèges que de consulter les oracles non autorisés : on supposait que ce recours n'avait lieu que dans des intentions mauvaises. Une foule de personnes périrent dans d'affreuses tortures pour avoir voulu ainsi consulter les dieux. Il y avait quelques années à peine que le christianisme était associé à l'empire et le voilà persécuteur à son tour. Ammien Marcellin nous a conservé de ce premier essai de la religion nouvelle, dans l'art de la persécution, un tableau émouvant.
Des accusations colorées du prétexte de lèse-majesté marquèrent les débuts de cette persécution. Paul, le secrétaire de l'empereur, en fut l'artisan. Il y avait en Egypte, à l'extrémité de la Thébaïde, une ville du nom d'Abydos, où l'on honorait d'un culte qui datait
de temps immémorial un dieu appelé Besa. Les uns l'interrogeaient directement, d'autres lui envoyaient leurs demandes sur des bandes de parchemin, que l'on conservait souvent dans le temple, même quand if y avait été répondu. Quelques-uns de ces billets furent méchamment commentés et adressés à l'empereur. Ge triste prince, dont l'esprit était faible, incapable d'application, en même temps que soupçonneux et irritable à l'excès, se mit en une grande colère et chargea Paul de faire une enquête. Celui-ci, s'étant adjoint le préfet d'Orient, Modeste, un homme de son espèce, partit aussitôt, ne respirant que supplices. La délation et la calomnie les servirent au mieux de leurs désirs. On alla prendre au fond de l'empire une foule de malheureux, dont les uns arrivèrent tout meurtris, à demi morts, et les autres périrent dans les prisons. La ville de Scythopolis, en Palestine, avait été choisie pour théâtre des exécutions. Cette bourgade se trouvant à peu près à égale distance d'Antioche et d'Alexandrie, on y traîna ceux qui avaient été arrêtés dans ces deux" grands centres. Le premier qui eut à répondre devant le tribunal de sang fut Simplicius, fils de Philippe, qui avait été préfet et consul ; on l'accusait d'avoir consulté l'oracle pour savoir s'il obtiendrait l'empire. Condamné à subir la torture par arrêt du prince, qui, dans des affaires semblables, ne faisait jamais grâce, s'agît-il des fautes les plus légères, d eut le bonheur d'y résister et ne fut que banni. Parnasius, qui avait été préfet d'Egypte, le poète Andronicus, un vieux philosophe, Démétrius Chytras, et un petit nombre d'autres, par un heureux hasard, dit Ammien Marcellin, furent fermes sur le chevalet et purent échapper à la mort. Il suffisait, pour être condamné à perdre la tête, d'avoir été vu passant le soir près de quelque tombeau, ou de porter au cou une amu-
Jette quelconque : l'accusation trouvait à cela, comme à d'autres choses tout aussi innocentes, matière à condamnation capitale pour crime de lèse-majesté. On ne pouvait, paraît-il, raser le mur d'un cimetière que pour aller s'enquérir auprès des morts des destinées^ de l'empire, ni porter au cou une amulette que comme signe de ralliement d'une conjuration.
Le même empereur, toujours sous couleur de magie et de lèse-majesté, ne craignit pas d'interdire jusqu'aux sacrifices. Cette mesure, qui atteignait au cœur le paganisme, donne à la persécution son véritable caractère et montre bien la tendance de la religion nouvelle à confondre tout ce qui ne vient pas d'elle dans le culte des démons.
Si, après cela, il y a quelque chose qui puisse paraître plaisant, c'est d'entendre dire par les auteurs chrétiens de l'époque et répéter de siècle en siècle par des milliers de cuistres' que le Diable, honteux et confus, avait perdu la voix et que ses oracles ne parlaient plus !
Après un répit de trois ou quatre ans, sous Julien et sous Jovien, la persécution reprit avec toute la fu- . reur d'une rancune jusque-là contenue ; les deux frères Valentinien I" et Valens, le premier en Occident et l'autre en Orient, la poussèrent sans merci. Valentinien proscrivit, non seulement les magiciens, mais encore, toujours sous couleur de magie, ceux qui pratiquaient l'ancienne divination légale, une des fonctions essentielles du vieux culte. Plusieurs personnages de marque, entre autres Marinus, un des grands avocats de l'époque, furent mis à mort. Un auteur contemporain, l'historien Zosime, dit que les prisons se remplirent des plus honnêtes gens ; que, de toutes parts, on voyait couler des larmes ; que partout on entendait des gémissements.
Les empereurs qui suivirent, tous bons chrétiens,
tous néanmoins aussi cruels et plus fanatiques encore que ceux dont il vient d'être question, continuèrent le système et en développèrent l'application à tel point, que, en moins d'un demi-siècle, l'ancienne religion de l'empire disparut tout à fait des programmes publics. Par un édit du 8 novembre 392, l'empereur Théodose prohiba toute manifestation du vieux culte, toute pratique religieuse se rattachant au paganisme. Cet édit, qui reproduit à peu près mot pour mot le texte des pénalités de Dèce ou de Dioclétien contre le christianisme, va jusqu'à proscrire comme attentat au droit naturel, outrage à la religion et crime de lèse-majesté la simple libation ou offrande aux dieux Lares et aux Pénates, dans l'intérieur des maisons. Cette fois, il n'y a plus possibilité de donner le change sur le but véritable de la loi ; ce qu'elle vise, ce n'est plus telle ou telle pratique religieuse en particulier, mais l'ensemble de la vieille religion de l'empire, les dieux et la liturgie. Tertullien, dans son apologie, avait eu à défendre les chrétiens contre l'accusation de sacrilège et de lèse-majesté % et à peine un demi-siècle auparavant c'était encore sur ces mêmes chefs que se basaient les édits de persécution. Maintenant c'est contre le paganisme que l'accusation se retourne ; c'est lui qui est le sacrilège, à sa pratique que s'attache le crime de lèse-majesté divine et humaine. Tout le vieux culte, panthéon et rites religieux, n'est plus que de la magie. A ce titre, il va désormais être traqué avec d'autant plus de rigueur que, depuis le christianisme, la magie avait pris un caractère tout à fait démoniaque et était devenue un crime à la fois religieux et politique, doublement punissable par conséquent.