CHAPITRE DEUXIEME
Le paganisme, tout en reconnaissant aux dieux une puissance supérieure, ne faisait pas d'eux les possesseurs exclusifs et les maîtres absolus de la puissance générale. Les dieux étaient, dans le principe^ des forces naturelles catégorisées, mais ils n'étaient pas les seules forces de la nature. Sortis euxmêmes et nés de Tensemble universel, ils y avaient grandi. L'Olympe était leur conquête. C'étaient des puissants parvenus, issus de la même substance et du même sang que nous. Il y avait des degrés dans le Panthéon païen, et ce ne fut que bien tard, au déclin de Tantique foi, que Jupiter , par exemple, finit par accaparer tout le divin et en résumer l'énergie dans sa personne. A l'origine, toute manifestation de la vie était une individualité personnelle, une force libre et indépendante, un dieu ou un démon, selon que cette force paraissait propice ou hostile à l'homme. De là une classification des puissances en bienfaisantes et ennemies. Dans la mythologie aryenne, les dieux bons avaient l'atmosphère pour berceau ;c'étaient des dévas ou des divinités du jour : l'Océan céleste, Varouna, Indra, Sourya, Agni, Vayou, Dyaus, Zeus-Jupiter, Ilera-Junon, Athena-Minerve, Artemis-Diane, Apollon, et beaucoup d'autres dont la physionomie reflète les nuances chatoyantes d'un double courant religieux, comme Dionysos-Bacchus, Démêter-Gérès, Gybèle, etc. Les dieux redoutables, ceux dont on avait à craindre plus de mal que de bien et qu'il fallait apaiser à tout prix, étaient les di-
vinités de la nuit et du centre terrestre. Dans les religions avec lesquelles la conquête mit les Aryas en contact, ces divinités avaient été des principes cosmogoniques ; en passant dans le Panthéon indo-européen comme dieux de l'ennemi, elles y devinrent des divinités ennemies elles-mêmes : les Asouras, les Dasyous, les Sanas,Yritra, les Erinnyes, les Mœures, les Parques, Persephone, Hadès, Hécate, etc. A côté de ces grandes dénominations, qui personnifiaient des forces d'un caractère général, il y avait l'essaim innombrable, des génies moléculaires attachés aux mouvements multiples de chacun des éléments : génies aériens, ignés, aqueux et terrestres, la plupart innommés. C'est à ceux-là qu'a été appliquée de préférence la dénomination de démon, d'un mot grec qui signifie « dieu » ou génie, bon ou mauvais : agatho démon et cacodémon.
. Suivant une doctrine qui, dans l'Inde, a donné naissance au brahmanisme, la prière avait sur les dieux une action coercitive et forçait en quelque sorte la grâce : « L'importance qui, dans les Védas, est attribuée à la prière et au sacrifice, dit Kœppen^ ; la ferme croyance que, par le sacrifice et la prière, on peut forcer les dieux à remplir nos vœux n'est que la simple expression de cette idée, dont tout le Brahmanisme et plus encore le Bouddhisme sont pénétrés, à savoir que la concentration de la pensée religieuse et la pénitence sont plus puissantes que tous les dieux ensemble et donnent un pouvoir illimité sur eux et sur le monde entier.» Onpourrait citer un nombre considérable de textes sacrés qui confirment cette assertion de Kœppen.Le souverain lumineux du ciel, Indra^, tremblait devant la redoutable piété du grand ascète Vismamitra : « Ce religieux, est-il dit dans le Mahabharata,