La Magie et l'Astrologie, p
tester la sincère réalité en une foule de cas. Les stigmates de saint François d'Assise, par exemple, dont la contagion s'est propagée jusqu'à nous, sont aussi sûrement établis qu'aucun des faits historiques les plus certains : le pape Alexandre IV et plusieurs cardinaux, qui avaient vu et touché comme tout le monde les cinq plaies mystérieuses empreintes sur le corps du saint, en ont témoigné en termes très précis. On en peut dire autant des stigmates de sainte Catherine de Raconisio, dont Pic de la Mirandole, qui les avait vus aussi, nous a laissé une description. Plus près de nous, au commencement de ce siècle, on a eu les stigmates de la sœur Anne- Catherine Emmerich, observés et décrits par le comte de Stolberg ; plus près encore, ceux de Marie de Mœrll, de^ Cresconzia Nièklutsch de Tcherm, de Maria Domenica Lazzari de Capriana, dont une foule de visiteurs, médecins o-u simples touristes, ont pu se rendre compte. Ces stigmatisés, et une soixantaine d'autres, au moins \ n'ont pas tous été des fourbes, comme cette Rose Tamisier, la rusée dévote de Saignon, qu'un tribunal correctionnel de Vaucluse condamnait', en septembre 18Si, à quelques mois de prison pour supercherie religieuse. La sincérité, abstraction faite de tous mobiles |de rivalité pieuse, qui ne l'excluent pas toujours, est certaine pour une bonne moitié d'entre eux.
Le phénomène de la stigmatisation établi, quelle en est la cause ? Le célèbre mystique Gœrres, qui, au milieu de ses rêveries folles, a su conserver bien des épaves de bon sens, constate qu'une condition indispensable pour recevoir les stigmates, condition
l. PieiTc d'Âlva, qui a écrit un livre sur co sujet, compte 35 personnes qui ont. eu les stig'mates ; mais Gœrres {Mijstùjue, t. II) estime que le. nombre en a été de pliis du double.
qui accompagne; dit-il, tous les faits connus de ce genre, est une pénétration profonde des souffrances du Sauveur: « L'âme, . ajoute- t-il, contemplant la passion de cet Homme de douleur, en reçoit l'empreinte... Or, l'âme, principe de la vie, ne peut recevoir aucune empreinte sans que celle-ci se reproduise dans le corps qu'elle anime ; car elle est éminemment plastique, et tant que dure cette vie, elle demeure unie au corps par des liens si étroits, qu'il ne peut rien se passer en elle qui ne se reflète en lui. C'est d'après cette loi qu'elle s'est elle-même en quelque sorte façonné son propre corps, et que tout changement qui se produit amène dans le corps une modification correspondante. Si donc l'âme, par suite de la compassion qu'elle éprouve à la vue des souffrances du Sauveur,' en reçoit l'empreinte, l'acte qui l'identifie ainsi à l'objet de sa vision se reflète au dehors, et le corps prend part, de son côté, à cette opération merveilleuse : telle est l'origine du phénomène des stigmates. >> Déjà au XVP siècle, Pierre Pomponace, qui admettait avec tout le monde la réalité de ceux de saint François d'Assise, les attribuait à l'ardeur de son imagination, et saint François de Sales n'est pas éloigné de faire, lui aussi, de l'imagination et de l'intensité des désirs du grand ascète la condition première de sa stigmatisation K
1. Ce grand serviteur de Dieu (François d'Assise), dit saint François de Sales, voyant la vivo image de son Sauveur crucifié cflig'iée en un séraphin lumineux qui lui apparut sur le mont Alverne, s'attendrit plus qu'on ne saurait imaginer, saisi d'une consolation et d'une compassion souveraine ; cai- regardant ce beau mirouer d'amour que les anges no se peuvent jamais assouvir de regarder, hélas ! il pasmait do douceur et de contentement. Mais, voyant aussi d'autre part la vive reprôsentalion des playes et blessures de son Sauveur crucifié, il sentit en son âme ce glaive impileux qui transperça la sacrée poitrine de la Vierge Mère au jour de la passion, avec autant de douleur intérieure que s'il eût été crucifié avec son cher Sauveur. Dieu ]
LE PERSONNEL DU DIABLE 2o9
Le phénomène en question doit donc être tenu pour un fait pathologique, de môme nature, au reste, que les faits nombreux de maladie et de guérison dus à l'action du moral sur le physique.
Si la magie, qui, ainsi que je le disais plus haut^ suppose cette action, n'en eût étendu la puissance hors et loin du sujet, y soumettant à peu près toute la nature extérieure, peut-être lui reconnaîtrait -on quelque qualité. Mais elle eût alors été la science et serait restée digne du nom de mathématique qu'elle se donnait ; ce n'aurait plus été la magie.
A l'origine, la magie, c'était la religion. En attribuant à l'intensité du désir, à la force de la volonté, dans l'individu, l'efficacité que l'on a ])lus tard at-
Théoliine, si l'image d' Abraham, eslcvant le coup de la mort siiv son cher unique pour le sacrifier, image faile par un peintre mortel, eul bien le pouvoir toutes fois d'attendrir et de faire plt-urei- le grand, saint Grégoire, évoque de Nisse, toutes les fois qu'il la regarda it hé ! combien fut exirôme l'attendrissement du grand saint François quand il vit l'image de Notre Seigneur se sacrifiant soy-mesme sur la croix ! image que non une main mortelle, mais la main maîtresse d'un séraphin céleste avait tirée et cfflgiée sur son propre origin-d, représentant si vivimient et au naturel le divin Roy des anges meurlry, blessé, percé, froissé, crucifié. Geste ame doncques ainsi amollie, attendrie cl presque toute fondue en ccste amoureuse douleur, se trouva par ce moyen extrêmement disposée à recevoir les impressions et marques de l'amour et douleur de son souverain amant. Car la mémoire estoil toute détrempée en la souvenance de ce divin amour, l'imagination appliquée sùretnent à se représenter les blessures et meurtrissures que les yeux regardaient alors si pairfaitcment bien exprimées en l'imago présente ; l'entendement recevait les espèces infiniment vives que l'jmaginatioa lui fournissait, et enfin l'amour employait toutes les forces <le la volonté pour se complaire et conformer à la passion du bienaymé, dont par quoi l'âme sans doute se trouvait toute transformée en un second crucifix. Or, l'âme, comme forme et maîtresse du corps usant de son pouvoir sur iceluy, imprima les douleurs des playes don'i elle était blessée es endroits correspondans ?i ceux èsquels son amant les avait endurées. L'amour est admirable pour aiguiser l'imagination <ifin qu'elle pénètre jusqu'à l'extérieur. L'amour doncques fit passeï' les tourments intérieurs de ce grand amant saint François jusqu'à l'extérieur et blessa le corps du môme dard de douleur duquel il avaii blessé le cœur. » (Traité de l'amour de Dieu, livre VI, ch. 15.)
tribuée à la prière proprement dite, elle reproduisait pour la pratique religieuse ce qui était au fond du panthéisme; et en faisant de ses charmes, de ses philtres et de ses enchantements les subslrata de la puissance de l'intention, elle ne faisait que devancer les sacrements de l'Église. Le christianisme a seulement déplacé les termes delà corrélation qu'implique la magie. Au lieu du Divin inhérent à la nature et en lutte avec lui-môme dans les divisions établies par la création, il a abstrait la force de cette môme nature et en a fait, en dehors et au-dessus d'elle, dans une unité exclusive, le principe de toute manifestation extérieure, de toute vie dans le monde. Au panthéisme, à un état de conception, où tout était Dieu, avec une simple gradation de puissance, il a substitué un monothéisme transcendant, un état où, pour parier comme l'Islam, il n'y a de dieu qu'Allah, de force que le Tout-Puissant surnaturel. La vertu du Divin en toutes choses, qui est à la base de la magie et du polythéisme primitif, n'est plus, dans le monothéisme sémitique^ que la vertu de celui qui a accaparé en lui seul tout le Divin. De là, dans le christianisme, la déchéance définitive do la magie, qui, en perdant la base que je disais plus haut, est devenue notre sorcellerie.
Le christianisme ne nie pas la puissance magique, non plus que ses effets ; il nierait l'Évangile et se nierait lui-même. Ce qu'il conteste, c'est que, en dehors de son Dieu, il puisse y avoir une force quelconque, capable de rien dans la nature, d'où il infère très logiquement que tout ce qui se produit de contraire à son action dans le monde est une œuvre satanique de pure tolérance. Quant aux magiciens, devenus nos sorciers, ils n'opèrent plus par une vertu qui leur soit propre ou comme agents d'une puissance démoniaque naturelle ; cène sont que les
huissiers du Diable. Il n'y a désormais de religion que celle de FÉglise chrétienne orthodoxe ; tout le reste, l'hérésie comme l'idolâtrie, n'est plus que de la magie diabolique, de la sorcellerie.
Cette distinction^ déjà indiquée dans le précédent chapitre, ne saurait être trop méditée ; elle explique la conduite de l'Église, dans l'œuvre des poursuites contre les sorciers et les sorcières, et fait ressortir le caractère nouveau de celle de l'État chrétien. Il ne faut pas perdre de vue que, dans nos sociétés catholiques du moyen âge, l'État ne représentait pas un intérêt exclusivement temporel ; il était aussi, dans le domaine des choses religieuses, le bras de l'Église : on avait pour cela un mot caractéristique, celui de bras séculier. Qu'il s'agisse donc de la conduite de l'un ou de celle de l'autre, dans l'œuvre que je viens de dire, ce sera à peu près exactement la même chose. L'État païen, comme je l'ai déjà fait observer, ne visait, dans la magie, que les actes criminels, pour les punir ou les prévenir selon qu'il l'entendait. L'État chrétien; lui, n'a guère traité ce point de vue que comme le côté accessoire de la question ; nous verrons, en effet, que ce qull a poursuivi surtout dans la sorcellerie, c'a été l'œuvre démoniaque, le pacte satanique. La responsabilité des deux puissances est donc ici indivise ; il n'y a pas deux parts à en faire.
Voyons, par conséquent, quelle a été, dans le traitement de la sorcellerie, la conduite tenue par cette responsabilité à deux bras durant la belle période de foi religieuse.
Établissons d'abord que le passage de la magie païenne à notre sorcellerie chrétienne ne s'est pas effectué brusquement : la transition a mis près de six siècles à se parfaire, du TV" au XP, et la transformation n'a été complète qu'avec les définitions
de la théologie scolastique. Saint Thomas d'Aquin, l'Ange de l'École, ainsi qu'on l'appelle, est bien, comme nous le verrons dans la suite, le vrai docteur régent qui a définitivement arrêté les contours de physionomie propre de la magie diabolique. C'est à son enseignement que l'on doit en majeure partie la procédure inquisitoriale et la jurisprudence pratiquée par les cours et tribunaux à l'égard des sorciers.
A la chute de l'empire romain, quand l'étranger fut devenu le maître, la vieille législation touchant la magie tomba peu à peu en désuétude, du moins en Occident, ou ne fut guère appliquée que par intermittences et selon les caprices du quart d'heure. Les Barbares, que l'on baptisait par groupes de plusieurs milliers à la fois, sans que rien eût été ni pu être changé de ce qui constituait leur façon traditionnelle de sentir et de comprendre en matière de religion, n'étaient guère chrétiens qu'à l'extérieur et de pure forme : le fond moral et conceptif demeura longtemps encore païen. Sur ce fond, mélange de grossières appétences de merveilleux et d'idées contradictoires, où la magie occupait, sous d'autres noms, une très large place, le christianisme greffa bien son esprit, mais la greffe n'opéra que lentement. D'autre part, ces mômes Barbares, qui étaient demeurés étrangers aux haines et aux divisions religieuses des quatre derniers siècles de l'empire, n'avaient pas les mômes motifs que les chrétiens indigènes d'exécrer — ex-secrari — leurs dieux, et en les répudi(mt ils durent croire qu'ils renonçaient plutôt à des divinités impuissantes qu'à des démons malfaisants. 11 est certain que, à la suite des invasions du y° siècle, la magie perdit beaucoup de son caractère d'opposition démoniaque et d'hostilité diabolique à l'œuvre du Christ. On la voit, en effet, à
partir de cette époque, affecter davantage celui de simple superstition. Ce n'est guère que dans les conciles, dans les discussions et les règlements ecclésiastiques, surtout en Orient, qu'elle conserve à peu près intacte sa physionomie originelle ; le peuple, qui a fait passer dans la nouvelle religion une bonne moitié de ses pratiques et l'idée qui s'y attachait, est beaucoup plus indulgent pour le principe. Quelques exemples vont montrer quelles furent les premières étapes de cette transformation de la magie.
Grégoire de Tours * raconte que Ghramne, le fils de Glotaire, s'étant révolté et ayant pris les armes contre son père, consulta Dieu de la manière suivante, pour sav oir si son entreprise serait heureuse ou si, du moins, il finirait par régner. Il était à Dijon. Là, sous les yeux de l'évêque saint Tetricus, trois versets de l'Écriture furent tirés au sort^ placés ensuite sur l'autel et lus pendant la messe par trois prêtres. De la combinaison de ces trois versets, pris au hasard, devait ressortir la réponse à la question posée par Ghramne. Un siècle et demi plus tôt, saint Tetricus et ses clercs magiciens eussent été condamnés et exécutés pour leur curiosité criminelle, conformément aux lois de l'empire.
Le môme Gi-égoire ^ dit encore que Mérovée, fils de Ghilpéric l°% s'étant réfugié dans la basilique de Saint-Martin de Tours, pour échapper au ressentiment de son père, avait déjà eu recours à un moyen identique, afin de savoir s^il régnerait. Il avait placé sur le tombeau du saint les Psaumes, le livre des Rois et les Évangiles. Après s'être préparé par trois jours de jeûne à recevoir la réponse demandée, il ouvrit
i. JlisL Franc, y., 16.