De verbonim sigiMcatione
la foi en ces charmes, encore étaient-elles purement canoniques. Un des quatre autres conciles tenus en 829 par ordre de Louis le Débonnaire, celui de Paris, traita la magie, les sortilèges, les enchantements, la divination, l'interprétation des songes, les malétîces qu'on croyait de nature à troubler l'air, attirer la grôle, détruire les récoltes, ôter le lait aux vaches, etc., comme autant de superstitions païennes. Nous n'avons pas les actes des trois autres synodes de cette môme année, mais- nous savons que Celui de Lyon fut présidé par un homme de grand sens, l'archevêque Agobard, qui avait déjà flétri dans un écrit particulier les superstitions en question . Dans cet écrit, qui a pour titre : Contra in&ulsam vulgi opinionem de grandlne et tonitruis (contre la folle opinion du vulgaire touchant la grêle et le tonnerre), Agobard s'exprime ainsi : « Presque tout le monde, en ce pays, nobles et serfs, citadins et paysans, vieux et jeunes, s'imagine que la grêle et le tonnerre peuvent être produits par le bon plaisir des hommes. Dès qu'on entend le tonnerre ou qu'on voit l'éclair, on s'écrie: C'est un 07' âge factice. Et si l'on demande ce que c'est qu'un orage factice, les uns en rougissant, d'autres ouvertement, quelques-uns tout bas, répondent que c'est un orage soulevé par les enchantements d'individus qu'on appelle tempètiers (tempestarii). Il y a une foule de gens assez sots pour croire qu'il vient par les nuages, du pays imaginaire de Magonie; des navires qui achètent des tempètiers les blés avariés par l'orage. Nous avons eu une fois beaucoup de peine à arracher des mains du peuple ameuté trois hommes et une femme, que la foule croyait tombés de ces navires et qu'elle s'apprêtait à lapider. » Après avoir dit que Dieu seul peut amonceler les nuages et lancer la foudre, le sage évêque ajoute : « Pauvres insensés ! Demandez donc aux
tempêtiers un peu d'eau pour vos champs, qui en ont tant besoin, car il doit être plus facile de produire de l'eau que de la grêle ; ou bien priez-les de faire pleuvoir sur votre verger, en épargnant la moisson qui mûrit à côté. J'ai toujours eu grande envie de connaître un (( tempêtier », je n'ai jamais pu y arriver; tous ceux qu'on me désignait me renvoyaient de l'un à l'autre, chacun en particulier convenant qu'il ne l'était pas lui-même. La croyance aux tempêtiers est partout, les tempêtiers nulle part. Ne disait-on pas, il y. a quelques années, lors d'une maladie qui frappa la race bovine, que Grimaldi, duc de Bénévent, ennemi de l'empereur très chrétien, avait envoyé des gens avec des charretées d'une poudre empoisonnée, qu'ils faisaient répandre par des enfants dans les champs et les prairies, dans les puits, les fontaines et les rivières. Outre qu'il faudrait, pour empoisonner un empire de l'étendue de celui de Charles, plus de charretées de poudre qu'il n'y a de poussière dans le duché de Bénévent, et, pour les répandre, plus d!hommes et d'enfants que ce pays n'en saurait nourrir, il serait fort extraordinaire que ce poison tuât les bœufs sans nuire aux autres animaux. Cependant, on arrêta de vive force un grand nombre de' personnes soupçonnées de ce crime ; on en massacra plusieurs et on jeta les autres dans le Rhône, après les avoir liées sur des planches. Ce qu'il y a de plus incroyable, nous avons entendu beaucoup de ces malheureux convenir qu'en effet ils étaient magiciens et qu'ils avaient contribué à semer des poudres. Tant d'erreurs et de si absurdes ont cours dans ce monde, qu'il est douteux que les païens, disposés à tout croire, à raison de leur aveuglement, eussent daigné y arrêter leur attention. »
Le concile de Pavie de l'an 850, plus réservé, sinon plus sage que Hincmar, qui est de cette même époque,
ne traita pas plus sévèrement la sorcellerie : « On examinera soigneusement, dit-il en son 25° canon,, les femmes accusées d'inspirer par art magique de l'amour ou de la haine, ou même de faire mourir des hommes ; si on les en trouve coupables, on leur imposera une sévère pénitence, et elles seront réconciliées, si elles s'y soumettent, mais seulement à la mort. » Il ne ressort pas précisément de ce canon que le concile n'admît point la possibilité des homicides par sortilège, mais on ne saurait non plus en inférer qu'il y crût. En se reportant àl'époqueoùilfuttenu, on peut, du moins, constater qiie ce n'était pas alors l'opinion qui prévalait dans l'Église.
Le crédit dont a joui, à partir de la fin du VIII" siècle et jusqu'au XIII% le fameux cdJionEpiscopi, attribué au concile d'Ancyre, de l'an 314, donne la mesure de la foi officielle de cette période à l'égard de la sorcellerie. Voici d'abord ce canon :
« Quelques femmes criminelles, qui, séduites par des illusions et des fantômes diaboliques, se sont replacées sousle jougde Satan, croient et répètent que, pendantlanuit, avec Diane, déesse des païens, ou bien avec Hérodiade et une foule innombrable d'autres femmes, elles chevauchent sur certains animaux et franchissent de grands espaces au milieu du silence des ténèbres, obéissant à cette déesse comme à une souveraine, et quelquefois appelées auprès d'elle pour la servir. Les prêtres, dans les églises qui leur sont confiées, doivent mettre tout leur zèle à instruire le peuple, à lui apprendre que tout cela est faux, que ce sont de purs fantômes envoyés dans l'âme des infidèles, non par l'esprit divin, mais par l'esprit du mal; car Satan, qui se transfigure en ange de lumière, devenu par l'infidélité et l'incrédulité maître de l'âme d'une pauvre femme, prend aussitôt la forme et les apparences de diverses personnes, et, se jouant, pen-
dant le sommeil, de Fâme qu'il tient captive, lui montre des objets tantôt gais, tantôt tristes, des visages connus et inconnus, la conduisant ainsi hors du droit chemin. Tout cela se passe uniquement dans l'esprit, mais l'âme infidèle est convaincue que tout est réel. Qui donc n'a pas cru voir en rêve bien des choses que, à l'état de veille, il n'a jamais vues? Et qui serait assez borné et assez sot pour s'imaginer que tout ce qui se passe dans l'esprit seulement existe aussi au dehors, quand Ézéchiel a eu les visions du Seigneur en esprit, et non avec un corps, et que Fapôtre Jean a été ravi, non en corps, mais en esprit ? Il importe de dire publiquement à tous que celui qui croit de pareilles choses et autres de même genre a perdu la foi, et que quiconque n'a foi dans le Seigneur n'est pas à lui, mais à celui en qui il croit, c'est-à-dire au Diable. Quiconque, donc, croit que quelque chose peut être fait, une créature changée en mieux ou en pire ou transformée en une autre espèce autrement que par le Créateur lui-même, celui-là est incontestablement un infidèle et pire qu'un païen. »
Que le canon soit véritablement du concile d'Ancyre, il y a lieu d'en douter. Le P. de Boniot * a beau dire qu'il n'implique pas la négation absolue de la réalité objective des apparitions diaboliques, ce qui, ajoute-t-il, serait nier l'Évangile, cette négation n'en ressort pas moins d'une manière très nette de l'esprit comme delà lettre de la rédaction. Et elle n^est pas seulement en contradiction flagrante avec l'enseignement théologique à cet égard, à partir de saint Thomas et jusqu'au temps présent, comme nous le verrons plus tard, elle contredit aussi la foi des premiers Pères touchant la puissance démo-
■!. Le Miracle et les sciences médicales, p. 123.
Iliaque : cette considération devrait suffire pour faire rejeter la date qu'on lui assigne. Il est, d'ailleurs, évident qu'elle ne vise que les restes du paganisme, c'est-à-dire, ce qui avait pénétré des croyances ^ païennes dans la religion du Christ, et qu'elle est, par conséquent, d'une époque où ces croyances ainsi fondues n'étaient plus qu'une vaine superstition. M. Henri Heppe ^ fait remarquer que le canon, dont il n'y a trace dans aucune des collections authentiques des résolutions conciliaires, se rencontre pour la première fois dans une Instruction pour la visite <ïun diocèse écrite par Reginon, qui fut abbé de Prum jusqu'en 899 et mourut à Trêves en 915. Il estime, en conséquence, que la date ne saurait en être reportée plus haut que le VIP siècle. Baluze, dans ses actes sur Reginon ; Bœhmer et Richter, dans leurs éditions du Corjnis juris canonici^ supposent que le prétendu canon Episcopi a été tiré d^un ancien capitulaire franc. D'après les notes de l'édition de Richter ^, une partie, la plus importante, aurait été empruntée à un écrit du VP siècle intitulé : De sjnrita et anima (De l'esprit et de l'âme), et faussement attribué à saint Augustin.
La plupart des règlements pénitentiaux de la première moitié du moyen âge ont des questions intéressantes et caractéristiques de l'époque, touchant la foi en la sorcellerie. En voici que Ton trouve dans le Corrector de Burckhard, mort évoque de Worms en 10i6 : « Grois-tu ce que croient certaines femmes, qui affirment qu'elles peuvent entrer dans toute maison et y fasciner ou tuer d'un mot, d'un regard, les petits des animaux ? Grois-tu ce que beaucoup de femmes croient et assurent, à savoir que, dans le