‹ Le diable [microform]Chapitre 79 sur 182 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

La législation relative à la magie ne subit aucune modification essentielle dans les deux premiers siècles du second millénaire de l'ère chrétienne ; elle demeura à peu près ce qu'elle avait été jusque-là. Les docteurs ecclésiastiques eux-mêmes étaient toujours divisés de sentiment sur la nature de ce crime. Les plus sages n'y voyaient encore qu'une illusion du Diable. Jean de Salisbury, évêque de Chartres, mort en 1181, un des derniers hommes d'Église qui eussent résisté à l'envahissement croissant des ténèbres, s'exprime ainsi dans son Policraticus * : « L'esprit malin pousse à ce point, avec la permission de Dieu, la licence de sa malice, que ce que certains par leur faute souffrent en imagination, ils le croient misérablement et faussement réel et extérieur. C'est ainsi qu'ils disent [qu'une certaine Nocticula ^ ou Hérodiade, convoque, comme souveraine de la nuit, des assemblées nocturnes, où l'on banquette et se livre à toutes sortes d''exercices, et où les uns sont punis elles autres récompensés selon leurs mérites. Ils croient encore que des enfants y sont sacrifiés aux lamies, coupés en morceaux et dévorés gloutonnement, puis rejetés et par la miséricorde de la présidente reportés dans leurs berceaux. Qui serait assez aveugle pour ne pas.

i. Il, 17.

2. C'est une erreur pour Noctiluca, un des surnoms de Diane commo Lune : Ea dicta Noctiluca in Palatio, dit Varron (De lingua latina, TV, 10) 7iam ibi noctu lucet temidum)

voir que ce n'est là qu'une méchante illusion des démons? Il ne faut pas oublier que ceux à qui cela arrive sont de pauvres femmes ou des hommes simples et crédules. Le meilleur remède contre cette maladie, c'est de s'en tenir fermement à la foi, dé ne pas prêter l'oreille à ces mensonges et de ne point arrêter son attention sur d'aussi pitoyables folies. »

Vincent de Beauvais, qui vécut peu après Jean de Salisbury, de 1190 à 1264, raconte^ dans un de ses Miroirs, une petite histoire en forme d'ironie sceptique, dont il y a lieu de tenir compte ici. Elle montre que, de son temps, la théologie de saint Thomas n'avait pas encore dépravé, sur le point en question, l'esprit de tout le clergé : « Un jour, dit-il, une vieille femme, voulant faire la cour à son curé, lui parla ainsi dans l'église : « Vous devriez, messire, m'aimer beaucoup, car je vous ai sauvé la vie. Étant avec les Bonnes Dames, nous sommes entrées chez vous, avec des lumières, au milieu de la nuit. Vous dormiez et étiez nu, ce que voyant, je vous ai couvert, pour que nos Dames ne vissent point votre nudité ; si elles vous eussent aperçu en tel état, elles vous auraient fustigé jusqu'à vous faire mourir sous leurs coups. » Le curé lui demanda comment elles étaient entrées, puisque la chambre était fermée à clef. La femme répondit : « Il n'y a ni porte ni verrou qui puissent nous empêcher d'entrer ou sortir, n'importe l'endroit. » Le curé, Payant introduite dans la sacristie, en ferma l'huis, et, prenant la croix des processions, de la hampe il rossa la vieille, en lui disant : « Sortez donc d'ici et vous envolez, madame la sorcière, puisque ni porte ni verrou ne peuvent vous retenir ! » Gomme elle ne put naturellement sortir, le prêtre la mit dehors, en ajoutant : « Vous voyez comme vous êtes folles, de croire vos rêves insen-

ses ^ ! ». Un siècle plus tard, notre curé se fût, certes, bien gardé de traiter de rêves creux l'histoire que venait lui débiter la prétendue sorcière. Il aurait livré cette vieille hallucinée à l'Inquisition ou au bras séculier, qui l'eût incontestablement torturée, d'abord, pour lui Faire dénoncer ses complices, et envoyée ensuite au bûcher avec une foule d'autres malheureuses. La suite de ce travail en fournira de trop nombreuses preuves.

Le même Vincent de Beauvais se moque encore avec esprit des visions magiques dans le conte suivant : « En une paroisse où les gens croyaient à de pareilles choses, certains ribauds, ayant pris des vêtements de femme, entrèrent de nuit dans la maison d'un riche campagnard. Là, ils -se mirent à danser, criant, au milieu de leur vacarme : « Un en prenons, pour cent en rendre. » En môme temps ils mettaient la main sur tout ce qui leur semblait de quelque prix. Dans moins d'une heure la maison fut dévalisée, sous le nez et. à la barbe du paysan, qui laissait faire, disant à sa femme : « Tais-toi, et ferme les yeux: nous serons riches, car ce sont les Bonnes Dames ; elles centupleront notre bien^. »

S'il fallait s'en tenir à l'exégèse de nos théologiens contemporains, môme les plus vantés pour leur modération, l'illusion à laquelle le canon Espicopi^ saint Agobard et Jean de Salisbury attribuent la. puissance magique et qu'ils s'accordent, avec tous les esprits éclairés de leur époque, ainsi que nous l'avons vu, à traiter de « sottise de vieille femme et d'esprit crédule, » ne serait pas une vaine superstition ; il y aurait, dans cette illusion môme, quelque chose de plus qu'un effet de simple imagination. En qualifiant la

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