‹ Le diable [microform]Chapitre 8 sur 182 · L'Homme avant V Histoire, c. XI · texte numérisé non relu

L'Homme avant V Histoire, c. XI

Nouveau-Monde, ils parurent étonnés de rencontrer plus fréquemment dans les pratiques religieuses de ces pays étranges le culte du Diable que celui du bon Dieu : prières, offrandes et sacrifices s'adressaient de préférence au premier. Il en est de même en Afrique et en Océanie. Ce qu'on ne s'expliquerait pas, si l'on ne tenait compte de cette priorité de la crainte parmi les sensations et dans l'esprit de l'homme, c'est que, presque partout oîi l'on rencontre le fétichisme des animaux, ce sont les plus féroces, les plus redoutables pour l'homme, que l'on vénère avant les autres, quand ce n'est pas exclusivement . Il n'y a pas un seul des pays hantés par le lion oii cet animal ne soit traité comme un dieu : en Afrique, chez les Mandingues^ c'est commettre un crime de lèse-majesté que d'en tuer un. Le tigre n'est pas en moins grand honneur dans tout l'archipel indien : là, il peut tout se permettre ; non-seulement on ne lui donne pas la chasse, mais c'est à peine si l'on se garde de lui, estimant à l'égal d'une sorte de yoiiga, ou communion mystique, le bonheur d'être dévoré par lui et assimilé ainsi à sa divine substance. Dans les îles de la Malaisie, aux Philippines, en Afrique, à Madagascar, partout où il y a des crocodiles et des requins, on ne manque naturellement pas de leur offrir ses hommages. Aux îles Célèbes, on entretient des crocodiles dans les maisons comme dieux

domestiques, et clans certains endroits on a été jusqu'à leur sacrifier des jeunes filles et des enfants. L'aigle, le vautour, parmi les oiseaux, ont encore, dans l'Ancien et le Nouveau-Monde, de nombreux adorateurs. Aujourd'hui même, après des siècles de réaction, dans nos milieux policés, n'est-ce pas la force brutale ou, tout au moins, les manières raides et hautaines, la pose dédaigneuse et les grands airs, que beaucoup respectent le mieux? Qu'est la douceur, qu'est surtout la débonnaireté, fût-elle la justice, à côté de cela? Le plus souvent une faiblesse, dans la pensée du plus grand nombre. La loi de l'hérédité a perpétué dans nos civilisations ce principe léonin, qu'on avance mieux ses affaires en inspirant la crainte qu'en essayant de se faire aimer.

Qu'étaient, du reste, et que sont encore le bien et le mal pour les peuples de nature ? De simples sensations agréables ou pénibles. « Le mal, disait un Boschiman, c'est lorsque quelqu'un me prend mes femmes; le bien, c'est lorsque je lui prends les siennes. » Si la distinction du bien et du mal, comme oj^position de deux termes absolus, indépendamment de ce qui peut nous être personnellement agréable ou pénible, suppose des rapports sociaux réguhers plus ou moins étendus, on peut dire à priori que, dans la période animale de l'humanité, il n'existait pas de prémisses d'oii l'on pût

iO INTRODUCTION

tirer cette distinction. Il n y avait donc alors ni bien ni mal moral, parce qu'aucun des actes de l'homme n'était un acte humain : ses pensées n'étaient pas des notions, mais des sensations à peine transformées, de simples idées ou images des choses, une sorte de réfraction spectrale.

Dans un ouvrage anthropologique d'ailleurs fort savant, M. de [Quatrefages a cru pouvoir affirmer que l'homme, comme tel, a toujours eu la notion du bien et du mal moral, indépendamment de tout ])ien-ôtre et de toute souffrance physiques ^ Le principe de l'évolution, qui tend de plus en plus à s'établir dans la science, répugne à cette hypothèse ; il y est même tout à fait opposé et en imphque la contradiction formelle. Si l'homme, ainsi que le démontre l'étude de son développement graduel, n'est, dans son espèce, au milieu de l'éternel devenir de toutes choses, qu'une simple transformation, c'est dans l'animalité qu'il faut nécessairement aller chercher ses ancêtres. Abstraction faite des preuves matérielles que pourrait fournir à l'appui de cette thèse l'histoire du développement des espèces, ce qu'on appelle la phylogénie, l'étude de la formation progressive du langage a démontré qu'on peut suivre de même le mouvement génésique de l'esprit humain, et a constaté, sous ce rapport, un état embryonnaire purement animal.

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