‹ Le diable [microform]Chapitre 85 sur 182 · Adv. Marcionem, IV, ■il cl siiiv · texte numérisé non relu

Adv. Marcionem, IV, ■il cl siiiv

sait, faisait de la continence absolue la base de la sanctificalidn, prescrivait à toas l'abstinence, le jeûne, la macération du corps, les veilles et les prières, et dél'endiiit même de rien faire pour éviter le martyre. Nul doute que ce ne soit cette rigidité qui ait séduit le sombre mysticisme de Tertullien. Eli bien ! pour les Pères orthodoxes, toutes les hérésies, y compris ce même montanisme, n'étaient pas seulement des al)errations de l'esprit, mais de profondes dépravations du cœur. Origène, saint Jérôme, saint Irénée. Ensèbe, saint Épiphane, Théodoret et les autrns docteurs qui ont eu à lutter contre le gnosticisme s'accor'dent à d'écrire leurs assemblées comme de véritables lupanars, où, à côté des pratiques magiques, se donnaient libre cours toutes les impui licites imaginiibles. Saint Irénée élève, notamment, contre les valentiniens, les marcosiens et les carpocratiens, des accusations qui feraient de ces hérétiques, si elles étaient fondées, les plus abominabîos dirîs hommes.

. Mais la secte qui paraît avoir donné le plus de crainte sérieuse à l'orthodoxie et contre laquelle, par conséquent, toutes les ressources du genre de calomnie en question durent être employées, c'est le manichéisme. Dépouillée de ses fanfreluches orientales et ramenée à la forme qui s'adaptait le plus naturellement à la simplicité de ses principes, cette doctrine semi-panthéiste, qui taisait toutes les âmes égales quant a la substance, émanant de Dieu et devant retourner à lui à travers les innombrables étapes de la délivrance, depuis l'âme de l'homme jus- . qu'à celle de la plante; cette doctrine, qui enseignait que ce mon;le, où la primitive peiuée^ comme un rayon de la lumière divine, était prisonnière en nos corps, et qui laissait espérer à chacun une sorte d'apothéose individuelle par son affranchissement fi-

nal^ cette doctrine, dis-je, eût pu exercer en Occident toute la séduction qu'eut le bouddhisme dans l'extrême Orient. Gomme elle joignait à cela^, par une conséquence lofj^ique, le mépris de la richesse^ des plaisirs, des honneurs^ des dignités, et de tout ce qui pouvait attacher à ce monde , dont Satan est le roi, elle devait avoir un attrait puissant pour les déshérités de la fortune, pour les faibles, pour tous ceux envers qui la vie courante n'a pas tenu les promesses dubei'ceau. C'était, semblait-il, la religion si consolante du sermon sur la Montagne, le vrai Christianisme. Jésus-fJhrist y figure bien aussi comme ['esprit vivant, le R^'demptHur, dont Tâme lumineuse plane dans la région du soleil, d'où qWq exerce sur nous son irrésistible attraction ; mais, dans cette hypothèse tr in^cendrinte, il se confon 1 avec Mithra, et c'est peut-être ce qui explique une partie du danger que le manichéisme fit courir à l'orthodoxie dès le principe. De toutes les religions dites païennes importées d'Orient à Home, le Mitria^iisme fut celle qui se propagea avec le plus de rapidité. Dans les dernières années de l'empire, il luttait d'influence avec le Christianisme et il tint à peu de chose que le caractère ofiiciel ne lui échût. Si le manichéisme, qui n'apparut qu'à la fin du troisième siècle, quand l'orthodoxie avait déjà une forme à peu près arrêtée, lût venu plus tôt, cette forme aurait pu être tout autre.

Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de trop s'étonner des préférences que le ressentiment catholique marqua dès le début à cette dangereuse hérésie. Elle nous est dépeinte par les docteurs de l'enseignement qui a triomphé comme une sorte de dépôt sédimentaire, un piécipité de tout ce qu'il y avait d'impur dans l'amalgame des mille et une hétérodoxies chrétiennes. Tout ce qu'on imputait d'abo-

minations contre nature aux disciples de Simon le Magicien, de Ménandre, de Gériiithe, de Nicolaus, de Siiturnin, de Basilide, de V^lentin, de Marcus, de Carpocrate, d'Apelles, de Marcion et des autres gnosliques, on le totalisa sur le dos du Manichéisme. L'opération a eu son contre-coup jusque sur les esprits les plus indépendants. Il n'y a pas un critique qui ne prononce sur la secte manichéenne un jugement où perce l'influence secrète de celui des Pères orthodoxes. Quelques-uns de leurs logiciens, qui proscrivaient d'une manière absolue la propagation de l'espèce humaine, avaient donné à l'onanisme une sorte de consécration religieuse. M. Gustave Flaubert^ mettant la chose sur le comple deManès, lui fait dire, dans sa Tentation de Saint Antoine : « Fuyez les femmes ou plulôt faites si bien, qu'elles ne soient pas fécondes. Mieux vaut pour l'âme tomber sur la terre que de Innguir dans les entraves charnelles ! » Le Manichéisme fut poursuivi par une double haine, dès son apparition : la haine religieuse et la haine politique. Son auteur, invité à une conférence à Garrhes, dans la Mésopotamie, faillit être livré à l'autorité romaine comme e.-pion des Perses par l'évêque orthodoxe de la ville, Archélalis, qu'une lettre de l'hérésiarque à un saint homme du nom de Marcel, dans laquelle il exposait sa doctrine, avait rendu furieux. Il n'échappa, néanmoins, à la mort, dans cette circonstance, que pour aller, à peu de temps de là, se faire tuer par ses compatriotes. Le roi Varanes I" le fît écorcher vif, et son corps fut livré aux bêtes, qui le dévorèrent. On dit que sa peau demeura pendue jusqu'à putréfaction à une porte de la ville où la chose se passa. Il s'était à peine écouL' vingt ans depuis cette mort, quand rem[jereur Dioclétien, se trouvant en Egypte, en 296, porta contre la secte naissante le premier édit de proscription qui

l'eut encore frappée. Ge fat lo début de ce prince dans la luttp que, sept années plus tard, il devait engager contre tout le Christianisme. Je m'imagine que les dénonciations des catholiques ne furent pas étrangères à cette mesure ; j'ai pour garant do mon hypothèse la conduite de l'évoque Arche latis à l'égard de Manés, qu'il fut sur lo point de livrer au bourreau, et les violences exercées par le peuple chrétien, à l'instigation de son clergé, contre les fauteurs de la nouvelle hérésie, partout où elle se montra. Dans les reprorhi'S que Mancs adresse aux orthodoxes, il est, d'ailleurs, fait allusion à ces recours à l'autorité pour fermer la bouche à des adversaires : « Nous ne faisons pas comme vous, leur disait-il ; nous n'employons pas la force pour imposer notre croyance, mais la raison toute simple. » Si des dénonciations eurent lieu contre les Manichéens de la part des catholiques, comme je le crois, elles furent une très grande maladresse ; avec un peu moins de passion et plus de sens véritable, ils eussent dû prévoir que les motifsj invoqués contre une fraction de l'Église, l'opinion publique pouvait les généraliser et l'empereur s'autoriser de ce commencement contre TEglise tout entière. C'est, du reste, ce qu.i arriva. A la suite de considérants, où il qualifiait d'attentnt aux lois de l'État toute tentative en vue de substituer des religions nouvelles à celle qu'on a reçue de ses pères. Dioclôtien, arrivant à l'objet plus spécial de son rescrit, s'exprime de la sorte : «Nous avons appris que les Manichéens sont comme de nouveaux monstres venus depuis très peu de temps parmi nous de chez les Perses, nos ennemis, et qu'ils commcltenL quantité de crimes, ce qui fait craindre qun, par la, suite, ils ne finissent par introduire dans le monde romain les coutumes exécrables et les lois in'ames des Perses. Et comme ce que vous nous écrivez de

leur relig-ion, — c^est à Julien, proconsul d'Afrique, que le rescrit est adressé, — a un rapport manifeste avec les maléfices des magiciens, nous ordonnons qu'ih soient passibles des mêmes châtiments ; que les che s soient brûlés avec leurs écrits abominables ; que les sectateurs opiniâtres soient punis de mort et leurs biens confisqués, n'excepiant de ces peines que les personnes constituées en dignité, lesquelles seront condamnées aux (nines snulement, avec confiscation de leurs biens. » Cette loi fut uaturpllement maintenue parles ^mpernurs chrétiens, et c'est d'elle que se sont autorisées les pi-oscriptions des siècles suivants contre tous les hérétiques, que nous allons voir bientôt,, jusqu'à une certaine époque, compris sous la dénomination de manichéens. L'empereur Théodose, dans un rescnt <à l'adresse de Florus, préfet d'Orient, de l'an 381, en aggrava môme les dispositions ; il ne se contenta pas, en effets de confirmer la pénalité déjà existante contre les sectateurs de Manès, il étendit encore la dénomination de manichéens aux Encratites ^ aux Apotactites^, aux Sacoophores ^, aux Hydroparastates •*, et ordonna qu'il serait établi des inquisiteurs spéciaux pour les rechercher. C'est la première fois, ainsi que le fait observer l'abbé Fleury^, qu'on trouve dans les lois le nom d'inquisiteur contre les héréiiques.

J'ai rappelé, dans un autre endroit de ce livre, le jugement et la condamnation à mort de Priscillien par l'empereur Maxime. La doctrine de cet hérésiarque nous est très imparfaitement connue ; on ne sait

.1. Ey/.paTt-a', continents, qni condamnaient le mariage.

2. A7toTây.TiTai, abrcnunciantes ou renonçants, qui professaient la continence absolue et le i'eiionci;ment îi tout.

3. Say-zo^opoi, porte-sac, qu portaient des habits de pénitents.

4. Yôpo^rapaaTixTat, ou aquariens, qui ne buvaient que de l'eau. I). Hist. eccl., t. IV, p. 433.

guère là-dessQS que ce qu'en ont dit des ennemis. Or, il y a tout lieu de conjecturer que, en l'assimilant au manichéisme, dont elle pa ait avoir eu, du reste, toutes les séductions, (^eiix-ci visèrent à la placer sous le coup de la loi de Dioclétien. Sul lice Sévère dit des nouveaux sectaii-es qu'ils se reunissaient en des assemblées nocturnes, oii hommes et femmes priaient nus, et où il se commettait toutes sortes de crimes, qu'ils couvraient d'un mystère profond; car i.s avaient pour m'ixime le tout nier, quand on les poussait à bout, de jurer et se parjurer même, au besoin, plutôt qu'- de trahir le secret. Comme, de l'av-'U de tous L-s chroniqueurs, Pnscillien vivait exti^rieu rement d'ime vie qui ne difïérait point de celle qu'ont pu mener l-s saints les plus en renom, et qu'on ne voit pas qu"il y ait eu plus de motifs réels de le soupçonner d'iiypocrisie que d'en soupçonner ces mêmes saints, il faut croire que les orgies a'tribuées à ses réunions furent tout juste aussi véritables que celles dont prétexta Dioclétien pour proscrire le Manichinsme.

Le 19 juin 443, l'empereur Valentinien III, par un rescrit adressé à Albin, préfet du prétoire, réitéra contre les manichéens la pénalité que l'on sait. Un an et demi auparavant, comme il se trouvait à Rome, où ces hérétiques faisaient de grands progrés nonobstant ia persécution, le pape Li'on le Gran.l lui avait donné h; spi^ctacle d'une itiformition juridique contre eux II était résulté de cette mise en scène, où avaient paru comme témoins une fillette de dix ans, deux vieilles femmes, un jeune homme et un évoque de la secte, que leurs mystères n'étaient qu'infâmes prostituiions. Il n'y avait plus à en douter ; on avait la confession de coupables. Celles de la p(îtite fille de dix ans et du jeune lionime qui l'avait corrompue produisirent, paraît-il, une profonde sensation

d'horreur. La population de Rome, que le pape instruisit de l'affaire dans une série de sermons, voulait qu'on en finît avec d'aussi exécrables coquins, et l'empereur s'était retiré avec l'intention bien arrêtée de second '.r le zèle du saint pontife. Delà l'édit mentionné, qu'il (it, néanmoins, attendre dix-huit mois encore, ce qui dénote de sa part quelqun doute sur la parfaite correction de l'enquête. 11 ne fallut pas moins que l'incessante prédication que je viens de dire et dont il nous reste des fragments, pour décider finalement l'empereur à frapper. L'hésitation se conçoit ; les hérétiques contre qui l'on demandait de si graves mesures de répression se faisaient remarquer, au dire du pape Léon lui-môme, pat' un grand air de saintetés et rien ne les distin^j^uait, sous ce rapport, de ce que le catholicisme pouvait avoir de mieux à exhiber. C'étaient, en un mot, pour les saints orthodoxes, des rivaux redoutables devant l'opinion pubUipie (lu temps. 11 y allait, ù les écarter, d'un intérêt tout à fait majeur. Cette raison eUes dix-huit mois que mit Valentinien III à méditer son rescrit, malgré la fameuse enquête delà fin de 443, rendent, en conséquence, fort suspectes les accusations-portées con re les réunions et la conduite privée des hétérodoxes.

Il ne paraît pas que cette recrudescence de persécution ait eu toute l'efficacité qu'on s'en promettait. On trouve encore des manichéens à Rome sons le pape Gélase 1", qui, en 496, envoya en exii tojs ceux qui lui tombèrent sous la main et brûla lems livres devant la porte de la basilique Sainte-Marie ; sous le pape Symraaquo, accusé lui-même de m inichéismo par l'empereur Anastase, et sous le pap.i Hornnsdas, qui en fit fouetter et bannir un grand nombre. Une

l. Serm. IV, Epqjh. c, Ei.

loi de l'empereur Justin, de la même époque, renouvela contre eux la pe'ne de mort, que Je patrioe Hypace, gouverneur d'Orient, appliqua à ces hérétiques incorrigibles avec un zèle qui dut lui mériter les éloges de son souverain.

Au IX° siècle, l'empereur Nicôphore I", un assez tiède chrétien, s'étant beaucoup relâché de la rigueur usitée conre eux, ils se multiplièrent dans toute l'Asie Mineure, notamment en Gappadoceet en Arménie, avec une rapidité qui paraît avoir effrayé les successeurs de ce |)rince. Les empereurs Michel Guropnlate, Léon l'Arménien et Michel l'Ivrogne, un fort mauvais sujet, en firent brûler, noyer ou décapiter des centaines de mille. J'ai rappelé ces supplices, ceux, notammimt, qu'ordonna l'impératrice Théodora;, dans le précé lent chapitre.

A ces moyens violents de préservation sociale l'autorité ecclésiastique joignit ceux qui lui étaient familiers. C'est à cette époque, en effet, que dnitremon- 1er un petit livre grec bien connu « Sur l'action des démons ' ». Quelqui-!S-uns en tont gloire à Michel Oonstimtin Psellus, qui vivait au Xi" siècle; mais ceux qui, à l'ex'îraole de Pierre Morel de Tours, qui le traduisit en latin vers 1577, l'attribuent à Michel Psellus, poète et phLlosophe du IX°sièc'e,me paraissent être plus ijans le vrai ; le livre a éviiiemment eu pour objet de combattre un danger prosent. Or, après avoii- an dysé succinctement la doctrine qu'il dit être celle des Manichéens Euchites, Psellus ajoute: « Ces impies appellent Théopties ou « visions de » Dieu » des choses inPàraes et exécrables ; car tout » ce que ni)us considérons comme enseignement légi- » time, comme œuvre à faire^ ils le condamnent et » le proscrivent, rejetant jusqu'aux lois naturelles.

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