IHst. ccdé^., t. X[I, p
2. V. onti'o autres M l'abbé Lecanu, docteur en Ihéolog-ic du clergi'>. do Pai-is. dans son Uinfoire de Sata», p. 23l).
la dispute théologique engagée par le concile avec Etienne et Lisoye, et qui dura depuis l'aube jusqu'à trois heures de l'après-midi, il ne fut question que de floctrine, sans un mot de l'impur sabbat précité. Et ils ne furent condamnés que sur le refus très net et formel opposé par eux à l'invitation pressante qu'on leur adressa de rétracter leurs erreurs dogmatiques. Si cette rétrn dation eût eu lieu, on n'aurait jamais songé à relever à leur charge', les absurdes accusations qui, d'après nos théologiensdu jour, motivèrent seules leur condamnation. Ce qui le prouve irréfutablement et qui montre bien que, en effet, il ne s'agissait ici que d'hérésie, c'est que les ileux inculpés, sur treize, qui abjurèrent, un clerc et une religieuse, furent renvoyés absous.
La procédure fut conduite par l'évoque de Beauvais, un nommé Guérin, qui ne fit pas la moindre allusion aux orgies nocturnes et aux infanti(,'ides dont onveutqueces hérétiques se soient rendus coupables. Les questions roulèrent toutes sur la foi, et les réponses sont celles de gens fort au-dessus de l'esprit général de leur époque. C'est ainsi, par exemple, que, Guérin leurayantdit que J.-G. avait voulu naître d'une Vierge, pour souffrir en son humanité et pour notre salut, afin de ressusciter par la vertu de sa divinité, ils répondirent dédaigneusement qu'ils n'y étaient pas quand cela se passait et qu'ils ne croyaient rien de ce qui répugne à la nature. L'évêque ayant voulu reprendre que, avant que la nature opérât, Dieu le père avait tout fait de rien par son fils, ils répliquèrent avec une liberté qui laisse loin derrière elle le libre examen des grands réformateurs du XVP siècle : « Vous pouvez conter ces sornettes à ceux qui croient aux inventions des hommes charnels écrites sur des peaux d'annnaux ; pour nous, qui portons la loi de l'Ksprit saint écrite dans l'homme inté-
rieur, nous méprisons vos discours. Finissez, et faites de nous ce que vous voudrez. »
Ils furent satisfuils. Le même jour, on les mena, au nombre de treize, hors de la ville, sous une cabane à laquelle on mit le feu. Ils allèrent gaiement à la mort, disant tout haut qu'ils ne désiraient rien tant. Sur les treize, deux s'étant rétrMCtés, furent relâchés ; les autres périrent dans les flammes. A leur sortie de l'église, la reine Constance, qui attendait à la porte le passage des condamnés, avait pieusement crevé nn.œ'là ll]tienne, son confesseur, avec une baguette qu'elle tenait à la main.
Un auteur contemporain, le moine Adhémar, qui a laissé une Chronique de France de Pharamond jusqu'à l'an 1029 ^ mentionne d'autres manichéens brûlés vers le môme temps à Toulouse et auxquels il reproche des crimes comme ceux dont il accuse, lui aussi, les hérétiques Orléanais : « Ils avaient été séduits, dit-il, par un paysan qui se vantait de posséder le pouvoir d'opérer des prodiges et portait de la cendre d'enfants consumés par le feu... Ils invoquaient le démon, qui leur apparaissait sous la forme d'un homme aussi noir qu'un Ethiopien ou encore sous celle d'un ange resplendissant de clarté... Ils s'engageaient à lui obéir, reniaient le Christ, et se souillaient chaque jour de crimes et d'abnminations, ce qui ne les emiiêchait pas de feindre tous les dehors de la piété. On en trouva à Toulouse, qui furent aussi condamné-, et il en existait en plusieurs autres endroits de l'Occident. »
Au nombre de ces autres endroits on cite la ville d'Arras, où, comme à Orléans, l'hérésie aurait, diton, été importée d'Italie. Ce fut deux ans seulement après le supplice d'Éiienne, de Lisoye et de leurs adhé-
l. p. Labbé, Nouvelle bibliothèque des manuscrits, i. II, p. 1G7.
rents, en 1025, qu'eut lieu cette découverte dans la capitale de l'Artois : on la dut au zèle de Gérard, évoque d'Arras et de Cambrai. Go prélat, ayant été prévenu que des hérétiques secrets existaient dans la première de ces deux villes, les fit rechercher et mettre en prison. Trois jours après, le dirannche, il les tît conduire devant lui à l'église Notre-Dame, où il avait formé un tribunal d'abbés et de clercs. Les hôréti(iues, interrogés par l'évêque sur leur doctrine, répondirent « qu'elle consistait à se détacher du monde, à réprimer les désirs delà chair, vivre du travail de ses mains, ne faire de tort à personne et exercer la charité. Nous croyons, njoutèrent-ils, que, en gardant ainsi la justice, on n'a pas besoin de baptême et que, si on la viole, le baptême ne sert de rien pour le salut ». Ils dirent encore que leur religion excluait tout culte extérieur, les bonnes œuvres étant le seul hommage que Dieu agrée ; qu'ils se mettaient fort peu en peine qu'on les enterrât n'importe où et n'importe de quelle manière, les côrémimies des funérailles n'étant, du reste, qu'une invention de l'avarice des prêtres. Quant au mariage, ils ne l'admettaient pas comme sacrement, se passant, pour leurs unions, de la bénédiction du prôire. C'était, comme on voit, autrement radical que la réforme veime cinq siècles plus tard ; autrement net et courageux même que la conduite de l'immense majorité des libres-penseurs et de tous les philosophes de ce grand XIX" siècle ! Il y a plus de huit cents ans, en pleines ténèbres, des gueux, dont la plupart ne savaient ni lire ni écrire, ainsi qu'en témoigne leur acte d'abjuration, où l'on dut se contenter de leur faire tracer une simple croix et qu'on fut obligé de leur traduire en langue vulgaire, à cause de leur ignorance du latin ; des gens^ par conséquent, sans instruction, de très petites gens, en ces temps d'effondrement moral, osèrent, en face de
l'Eglise, revendiquer pour le grand mot de Justice un sens rationnel, (luedes docteurs comme Luther, Gaivin el autres réformateurs ont hésité à lui resticuer et qui n'a repris son indépendance absolue que depuis notre Révolution. Je comprends que l'évêque Gérard, en entendant de pareilles énormités, ait cru avoir devant les yeux de vrais monstres humains. Gomment ! Plus de baptême, plus de rémission des péchés par l'absolut'on du prêtre, plus de bénédiction des mariages, plus de culte extérieur, plus de sacerdoce, plus de sacrements d'aucune sorle, plus de nécessité de la grâce pour le salut, conséquemment plus de Providence distribuant ses faveurs à qui il lui plaît; rien, abtolLmenl rien que la pratique des bonnes œuvres, r ien que la Justice ! Ah ! mais c'é'.ait le renversement de toutes choses ! Fievenu de l'ahurissement où l'avait abîmé le nnït" aveu de celte doctrine, le prélat s'escrima plusieurs heures durant à la réfuter, insistant sur la nécessité absolue de la grâce, du baptême et des sacrements pour le salut, le tout assaisonu!d'histoires miraculeuses qui arrachèrent des larmes à la nombreuse assistance. Les hérétiques en furent ou parurent eux-mêmes ému.s ; ils plimrérent comma tout le monde, reconnurent leur erreur, se jetant à terre et se frappant la poitrine, si bien que, les tenant pour convertis et fier surtout du triomphe de son éloquence, Gérard leur fît ratifier une abjuration, à laquelle ils apposèrent tant bien que mal une croix, en guise de signature, et les déclara absous.
Il est hors de doute que ces hérétiques, formés par des predicants italiens comme ceux qui furent brûlés à Orléans ei à Toulouse, étaient de la même famille. Si, done, il n'a été relevé conire eux aucun des crimes que l'abbé Lecanu dit avoir été « habituels » à la secte, c'est évidemment parce que, éclairés par la flamme des récents bûchers sur la nature de l'hémato-
phobie proressionnelle de TÉglise, ils s'étaient fort prudemment empressés d'abjurer leur foi. Sans cette abjuration, lious aurions, de i^e côté, le pendant des infamies nocturnes de l'an 1022 à Orlénns. On eu a, du reste, une bonne preuve supplémentaire dans ce qui se passa quelques siècles plus lard en cette mênoe villo d'Arras, où de malheureux Vaudois non repentants de leur hérésie furent brûlés comme sorciers et coupables de tous les crimes de nuit que l'on sait. Nous raconterons cette histoire dans mi autre chapitre.
Un peu moins d'un siècle après les événements que je viens de rappeler, en l'an 1114, Lisiard, évoque de Soissons, di'Couvrit, dans son diocèse, des hérétiques dont le C7'edo était conforme de point en point à celui de leurs frères art<'siens et Orléanais : mépris des sacrements et de la gracie, rejet de tout culte extérieur, horreur du sacerdoce et du prêtre, dont ils appelaient la bouche une bouche d'enfer, ce qu'on a encore coutume de mettre à lacharge des manichéens. Deux frères, Clément et Ebrard, qu'on dit avoir été de simples paysans, p.isscdent pour les principaux chefs de la secte ; ils en étaient en quelque sorte les docteurs. L'évêque les fit arrêter et les interrogea, mais il ne put rien tirer d'eux, ni ave :x ni abjuration. Gomme leurs dénonciateurs, un diacre et une femme qui prétendait que Clément l'avait séduite, avaient disparu, et que celui-ci persistait à garder le silence, il le soumit à l'épr'euve de l'eau exorcisée. Cette épreuve, que nous verrons fréquemment employer dans la suite contre les sorciers, ne lui fut pas f ivorable ; il n'enfonça point, ce qui était une preuve de sa scélératesse, et il fut tenu en conséquence pour convaincu. Parmi les curie ix qu'atlii-a le spectacle du jugement de Dieu présidé par l'évoque se trouvaient deux individus de Dormans, que l'opinion publique
suspectait également d'hérésie. L'pccasionétaitbonne ; on les arrêta aussi, et on les mit en prison. N'ayant pas plus tiré de ceux-ci que des autres, Lisiard profita d'un concile qui se tenait en ce moment à Beauvais sous la présidence d'un légat du Pape, le cardinal Conon, pour aller y exposer son affaire et s'inspirer de bons conseils. Mais, pendant son absence, le peuple de Soissons, qui flairait dans les hésitations de son premier pasteur la lutte de l'homme qui veut la mort d'un autre contre celui qui ne doit pas la vouloir, eut sans doute pitié de son embarras ; car il y mit fin, en allant à la prison chercher les hérétiques, qu'il traîna hors de la ville et brûla dévotement en rase campagne. Ceux-ci n'ayant rien rétracté ni manifesté aucun repentir, on ne pouvait omettre de justifier leur supplice en les chargeant des crimes « habituels » que l'on sait, selon que la chose avait été pratiquée à l'égard des manichéens d'Orléans morts dans l'impénitence finale, mais que nous n'avons pas vu reproduire contre les manichéens d'Arras contrits et repentants. Le vénérable Guibert, abbé de Nogent, qui a très bien établi le manichéisme des hérétiques brûlés à Soissons, dit, en effet, qu'on les accusait de tenir leurs assemblées de nuit et. dans des lieux secrets , où se commettaient des abomination inouïes ^ Ajoutons, néanmoins, que Guibert, un des rares esprits un peu critiques du moyen âge, se contente de dire qu'on les accusait, sans affirmer, à l'exemple d'Adhémar et des autres chroniqueurs, que l'accusation fût fondée.
La plupart des écrivains gallicans ont été autrement honnêtes, e.i traitant de ces faits, je ne dirai pas seulement que nos théologiens ecclésiastiques modernes., mais que l'universalité des auteurs laïques