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CHAPITRE QUATRIÈME

Nous avons vu dans le précédent chapitre la population soissonnaise pratiquer envers des hérétiques une loi de lynch, dont l'application avait jusque-là été réservée pour les magiciens et les sorciers. La sorcellerie commençait donc dès cette époque à s'identifier tout à fait avec l'hérésie, aux yeux de la multitude. C'était, du reste, une conséquence fatale^ qui devait se détacher naturellement du principe de l'orthodoxie théologique, principe forcément exclusif, à un moment donné de son évolution. Jusqu'à un certain point du développement chrétien, la magie était restée plus ou moins païenne ; c'est comme telle que l'avaient traitée les lois des Barbares, saint Agobard et les conciles du VP au XP siècle. Le paganisme ayant fini à la longue par s'efPacer de la mémoire des peuples, il était tout naturel que l'hérésie, qui s'y substitua comme terme d'opposition au christianisme officiel, en prît le caractère dans l'opinion et passât progressivement à l'état de magie démoniaque. La moinerie errante n'eut donc pas de grands efforts à faire pour persuader les populations qu'elle prêchait de la démonoraagie de tout enseignement hétérodoxe. De là en grande partie les colères populaires contre l'hérésie ; de là aussi les croisades contre elle, comme nous l'avons vu pour celle des Stedingues, à laquelle on ne réussit à intéresser le fanatisme des masses ignorantes qu'au moyen des grosses accusations résumées dansjes bulles du pape Grégoire IX.

Du onzième siècle date ce singulier déplacement dans les idées, qui coïncide, du reste, avec le réveil de l'esprit et, comme corollaire fatal, avec une recrudescence parallèle, de la bêtise humaine : hérésie et sorcellerie, œuvres de Dieu et œuvres du Diable. Jusque-là le monde chrétien avait vécu dans un état de somnolence, un marasme comateux, qu'explique à peine la terreur inspirée par l'approche de l'an mille. Un moment, au sortir de la barbarie sauvage du régimemérovingien, sous Charlemagne et sous Charles le Chauve, il y eut une légère éclaircie dans un coin de l'épaisse brume de ce ciel, mais elle ne dura que ce que dure un jour d'hiver dans le voisinage du cercle polaire, l'espace de quelques minutes. Cette éclaircie passée, le monde fut replongé dans la nuit.

Tertullien, dans ses Prescriptions, combattant l'étude de la philosophie rationnelle^ qui a, dit-il, fourni la matière des hérésies, soutient que, après la connaissance de Jésus-Christ, plus n'est besoin, de curiosité, et que, lorsqu'on a l'Évangile, toute autre application est vaine et trompeuse : « Celui qui est une fois chrétien n'a donc plus rien à chercher, ajoute-t-il ; car on ne cherche que ce que l'on n'a pas encore ou ce que l'on a perdu. » Tout le monde, dans le christianisme, n'a pas été aussi résolument ennemi de la sagesse et de la science profanes que l'ardent docteur africain, mais il n'y a pas eu un seul homme de foi véritable qui ne les ait tenues, au moins, pour suspectes et n'en ait subordonné l'étude à celle du catéchisme. Ce que voulait Tertullien, le moyen âge, dans la généralité de ses docteurs, l'a pratiqué largement. Les plus éminents d'entre ceux qui ont eu une pensée indépendante^ durant le long cours de ces temps-là, n'ont pu échapper au soupçon de commerce avec le Diable, c'est-à-dire

d'hostilité secrète à, l'Église. L'Auvergnat Gerbert, qui fut pape sous le nom de Sylvestre II, de 999 à 1003, grâce au puissant patronage de l'empereur Othon III, en est un remarquable exemple. La chaire de saint Pierre n'a pas été occupée par un homme de plus de valeur. Gerbert était un savant, le seul vrai savant même qu'il y eût eu depuis des siècles dans le monde chrétien : la physique, l'astronomie, les mathématiques surtout, qu'il paraît avoir apprises chez les Arabes d'Espagne, lui sont redevables de leurs premiers progrès dans nos contrées. C'était, de plus, un phi osophe, le plus grand de son époque, ainsi que le qualifiait l'empereur Othon, et finalement un homme de lettres, connaissant ses auteurs latins comme personne et écrivant élégamment leur langue. Mais toute celte science n'était que profane, et la mémoire de Gerbert en est restée longtemps entachée comme d'un stigmate diabolique. Il aurait, disait-on, étant à Tolède, volé le grimoire magique d'un philosophe arabe, et ce fut dans ce grimoire qu'il apprit tout ce qu'il savait. On l'accusait même d'avoir fait un pacte avec Satan, qui, en échange delà promesse de son âme, lui donna la tiare. On ajoute que, au moment de sa mort, le Diable apparut, réclamant sa proie, et força le malhoureux à confesser son crime devant une nombreuse assistance. Un plaisant converti, -dont la bonne foi d'écrivain^ du moins en la circonstance, est très contestable, dit, au sujet de ce pape : « Ses connaissances l'avaient mis si fort audessus de son siècle, que des hérétiques, ne pouvant nier sagrandeur, attribuèrent l'étendue de son savoir à quelque pacte avec le Diable *. » Les prétendus hérétiques qui ont propagé la fable du pacte dont il s'agit, sont,- entre autres, Martin^ dit Polonus, un

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