‹ Le diable [microform]Chapitre 91 sur 182 · Collin de Plancy, Dkt, Infernal · texte numérisé non relu

Collin de Plancy, Dkt, Infernal

dominicain du XIIP siècle^ qui fut chapelain et confesseur de cinq papes, Clément IV, Grégoire X, Innocent V, Adrien V et Jean' XXI, et finalement archevêque de Gnesn, et Barthéleaiy de Sacchi dit Platina, qui fut bibliothécaire du Vatican de 1473 à 1481. Le premier écrivit son Chronicon de summis Pontificibus, où il raconte la chose, à la demande du pape Clément IV; et Platina^ son In vita summorum pontificum opiis, où le même fait est reproduit, à la demande du pape Sixte IV, à qui le livre est dédié. Notons, d'ailleurs, que ces deux ouvrages datent d'une époque où il n'y avait pas encore de protestants et où rien n'avait été publié par des hérétiques touchant l'histoire des papes. Je ne vois pas, du reste, l'intérêt que des écrivains hétérodoxes auraient pu avoir à mettre sur le compte du Diable les inspirations de l'homme éminent qui, dans une de ses lettres à l'archevêque de Sens, alors qu'il était lui-même archevêque de Reims, n'a pas craint d'affirmer que « l'évêqae de Rome n'est pas plus infaillible qu'impeccable ; que la sagesse de Dieu s'est manifestée tout entière dans l'Évangile, et que, en observant la lettre de ce même Évangile, les évêqiies chrétiens n'ont point à s'enquérir des jugements que le pape rend sur leur conduite ; qu'ils peuvent mêniH, au besoin, lui citant le livre saint, le condamner à son tour comme publicain et infidèle ». S'il y avait intérêt de quelque côté à rabaisser dans l'estime des catholiques un homme d'aussi franc parler, c'était plutôt, ce semble, du côté d'où sont venus les ouvrages précités du confesseur de cinq papes et du bibliothécaire du Vatican ^

1. J'ai cité de préférence comme autorités les chroniques de Martin Polonus et celles de Platina, à cause de la situation officielle de ces deux personnages. J'aurais pu joindre a. leurs noms ceux de

Un autre exemple non moins célèbre delà suspicion de démonomagie où le moyen âge tenait la science est celui de Roger Bacon. Cet illustre capucin, qui, devançant de plusieurs siècles l'époque où il vivait, a créé la méthode expérimentale et fait, en astronomie, en chimie, en physique, en médecine, des découvertes sur lesquelles ont dû passer, avant que l'on en comprît la valeur, plusieurs centaines d'années, n'a pas été seulement accusé du crime de magie diabolique après sa mort, comme Gerbert, l'accusation s'est produite de son vivant, et cette fois il serait difficile à l'impudence la plus effrontée de la mettre sur le compte des hérétiques. En 1278, le général des Franciscains, Jérôme d'Ascoli, qui fut pape sous le nom de Nicolas IV, étant venu à Paris en qualité de légat du saint-siège, les capucins profitèrent de l'occasion pour lui dénoncer le cher frère Roger comme ayant fait un pacte avec le Diable. Le grand isolé répondit à cette accusation par une lettre intitulée De nullitate magiss (De l'inanité de la magie), où il disait : « Parce que les choses sont au-dessus de votre intelligence, vous les qualifiez d'œuvre du démon. Les théologiens et les canonistes, dans leur ignorance, les abhorrent comme des productions de la magie, et les regardent comme indignes d'un chrétien. » Sa voix ne fut entendue de personne ; la théologie l'emporta. Roger Bacon fut condamné à la prison perpétuelle, et ses œuvres proscrites comme renfermant « des nouveautés dangereuses et suspectes. » Dangereuses, elles l'étaient assurément pour les prétentions de l'autorité a 'priori^ les hardiesses du puissant

Sigebert de Gembloux, de Gui.laiime de Malmesbury, de Vincent de Beauvais, d'Hélinand, d'Albépic, tous moines pai-faitement ortiiodoxes, des Xl^, XII^ et Xllle siècles, qui avaient déjà raconté avant eux riiisloire du pacte de Sylvestre avec le Diable.

ffénie qui, le premier, osa dire que la méthode scolastique n'était propre qu'à entretenir l'erreur et l'ignorance ; qui prétendait substituer l'expérimentation à la vieille routine syllogistique ; qui, enfm^ rejetant le surnaturel dans l'étude scientifique, voulait qu'on interrogeât la nature à l'aide de la raison. ^ La cour de Rome confirma naturellement la condamnation prononcée contre frère Roger, qui demeura plusieurs années enfermé dans un étroit cachot et n'en sortit qu'un an avant de mourir^ alors que^ épuisé par le travail et la souffrance, il ne parut plus à craindre.

Les défiances de l'idée religieuse à l'égard des études profanes s'étaient compliquées, aux abords de l'an mille, de TindifFérence profonde où cette date fatidique entretenait, sous ce rapport, les esprits. J^ai exposé dans la première partie de ce travail, chapitre III, les motifs qui firent du millénarisme la foi des dix premiers siècles de l'Eglise. On était persuadé que la fm du monde devait arriver mille ans après la Rédemption", et il ne pouvait plus y avoir, dès lors, pour la société chrétienne qu'une seule préoccupation sérieuse, celle du salut spirituel. C'est, du moins, ce qu'on devrait penser. L'antiquité païenne avait connu ces sortes d'échéances ou des échéances ana]|Ogues, C'était ainsi qu'une période cosmique, quelle qu'en fût la nature, symbolique ou naturelle, passait pour une vie divine. Le' monde, dans l'opinion des peuples^ devait finir au terme d'une de

1. Ephtola fvatris Rog. Baconis de secretis operibus artis etnatura; et nuUitate magiss.

2. Il y avait divergence d'opinions parmi les millénaires sur le début à assigner à la période des mille ans, les uns le prenant à la naissance, les autres à la mort du Sauveur, D'après les derniers, l'ère chrétienne commençant à la Nativité, il y aurait eu lieu de reporter à, l'an 33 le début en question, ce qui devait mettre la fin du monde à l'an 1033 et non pas à l'an 1000.

ces périodes ou, pour me servir du langage même des anciens, au ternie d'une vie de Dieu. Dieu et le monde vivant dans la nature, une vie de Dieu et une vie du monde étaient chose identique. La prépnration à la mort marquait donc la fin de tout cycle ; les fêtes des derniers jours étaient des fêtes funèbres, accompagnées de jeûnes, de sacrifices expiatoires, d'amendes honorables et de tous les actes religieux que l'on pouvait croire de nature à apaiser et rendre propices les divinités infernales, auxquelles toute vie était fatalement dévolue ^ Mais ces orgies de la terreur, qu'ont remplacées notre Avent et notre Carême, étaient souvent précédées de celles d'un carnaval quelconque. On voulait s'étourdir, ne plus penser, mourir inconscient. C'est ce qui eut plus généralement lieu en l'an mille. Dans sa prophétie des malheurs de Jérusalem, Isaïe a dépeint une situation des esprits qui fut à peu près celle du monde chrétien à cette dure époque :

(( Qu'as-tu donc, s'écrie-t-il, à te presser ainsi sur les toits ?

» Te voilà toute en tumulte, ville pleine de peuple et naguère si folâtre ! Tes enfants tués ne l'ont pas été par l'épée ; ils n'ont point péri dans le combat.

» Tous tes chefs ont fui à la fois devant les traits et ont été pris ; tous ceux qu'on a trouvés chez toi, qui s'étaient enfuis de loin, ont été enchaînés ensemble.

» C'est pourquoi j'ai dit: Retirez-vous de moi; laissez-moi pleurer des larmes amères ; ne cherchez pas à me consoler sur la ruine de la fille de mon peuple.

» Car ceci est un jour de trouble, de deuil et d'angoisse, que Jéhovah Sabaoth envoie dans la vallée de

i. V. mon Age de Dieu, c. 1.

vision, jour qui perce les murailles et éclate sur la montagne.....

» En ce jour Jéhovah Sabaoth vous invitera à pleurer, à gémir, à vous raser la tête, à vous revêtir de sacs,

)> Mais, au lieu de cela, ce ne sera que joie et divertissement ; on tuera des bœufs, on égorgera des moutons, on mangera de la viande, on boira du vin, en disant : « Mangeons et buvons, car demain nous » mourrons \ »

Les environs de l'an mille, tant après qu'avant, offrent un spectacle semblable. Ce qui caractérise, dans l'histoire, cette effroyable période, ce n'est pas seulement une profonde atonie de l'esprit, c'est encore une complète dépravation morale. « Mangeons et buvons, car de nain nous mo urrons ! » Tel semble bien avoir été le cri de la désespérance finale. A part quelques âmes d'élite, les saints des derniers jours, dont rhonnêteté native empruntait un reflet de résignation mystique à la sombre perspective du Jour de la colère (ûies irœ)^ le reste s'effondra dans l'abêtissement, quand ce ne tut pas plus bas encore dans la bestialité. Et ce fut du clergé et du siège môme de la papauté, de cette église de Rome, mère et modèle de toutes lès autres églises, comme elle se qualifie, que vintl'exemple de la démoralisation. Rien n'est comparable à la série de pontifes de la fin du IX" siècle au milieu du XP. A Jean VIII commence cette série. Ce pape, qui régna dix ans, de 872 à 882, mourut empoisonné, disent les Annales de E'ulde, par les parents d'une dame romaine dont le mari servait à ses débauches. Comme le poison n'agissait pas assez vite, au gré des assassins, ils pénétrèrent de nuit dans les appartements du pontife et lui cassèrent la tête à

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