‹ Le diable [microform]Chapitre 93 sur 182 · Hist. polit, des Papes, p · texte numérisé non relu

Hist. polit, des Papes, p

avait en ses ripailles bu à la santé du Diable, et que, en jouant aux dés, il avait invoqué Jupiter, Vénus et d'autres faux dieux. Il finit misérablement. Pris uni nuit, hors de Rome, eu flagrant délit d'adultère, il reçut à la tempe un violent coup de marteau qui Tétourdit. Transporté dans son palais, il y vécut encore huit jours, et mourut sans sacrements.

Les papes qui suivirent, Benoît V^ Jean XIII, Benoît VI, Jean XIV, Benoit VII, Jean XV, Jean XVI, Grégoire V, Jean XVII, ne durent à peu près tous la tiare qu'à l'assassinat, — empoisonnement ou strangulation, — l'un de l'autre. A Sylvestre II, notre Gerbert, qui ouvre le second millénaire de l'ère chrétienne, la noire série des pontifes infâmes a un petit temps d'arrêt ; mais à la mort de Sylvestre, la série reprend et se continue jusque vers le milieu du XI« siècle. On trouve, dans cette suite, des papes qui ne craignaient pas de trafiquer de la tiare^ se la passant de l'un à l'autre pour de l'argent. C'est ainsi que Grégoire VI Tacheta quinze cents livres de Benoît IX, son prédécesseur, ^ qui la tenait lui-même d'un marché semblable. Ce Benoît n'avait que dix ans, quand il acquit, avec la chaire de Saint-Pierre, le privilège de l'infaillibilité. Les théologiens catholiques n'en attribuent pas moins son élection, comme celles des autres papes, à l'intervention directe du Saint-Esprit. Je croirais commettre un sacrilège en me rangeant à leur avis ; j'aime mieux croire que l'argent du père de l'élu, qui, du reste, la paya très cher, au dire des auteurs du temps, n'y fut pas étranger. A quinze ans, Bonoît IX, qui était déjà passé maître en l'art si bien décrit par Ovide, fut chassé de Rome par les familles dont il désolait l'intérieur.

i. Benno, Vita llildebrandi. Le Codex vaticaniis 1340 dit 2000 livres.

Mais, l'année suivante, l'empereur Conrad l'y ramena de vive force. Le jeune pontife se vengea des Romains en faisant massacrer bon nombre de pères et de maris et en enlevant les plus belles de leurs filles ou de leurs femmes, pour s'en former un harem. Chassé une seconde fois, il fat remplacé par Sylvestre III, qu'il détrôna trois mois après , mais, peu confiant en la stabilité de cette nouvelle restauration, il rendit la tiare à Jean XX, qu'ilsacra lui-même et couronna de ses mains. Il se retira ensuite chez son père àTusculum. Au bout de peu de temps l'ennui l'y prit, et il voulut rompre le marché qu'il avait passé avec Jean. Celui-ci refusant de s'y prêter, il rentra dans Rome et s'empara à main armée du palais pontifical. On eut alors le spectacle de trois papes en môme temps, aussi dépravés l'un que l'autre. Grégoire VI, qui survint, dans ces entrefaites, avec surenchères, fat le quatrième, et un concile tenu à Sutri ayant élu Clément II, le nombre des papes ég'alement légitimes se trouva de cinq à la fois. Benoît IX réussit à se débarrasser de ses rivaux sans rendre l'argent à personne, de Clément II, entre autres, par le poison, et il resta seul maître du terrain papal. Il s'y maintint jusqu'au 19 juillet 1049. La grâce lui ayant touché le cœur, à la suite d'épuisement, il renonça gratis et tout de bon cette fois au pontificat, et se retira au monastère de Grotta-Ferrata, où il mourut en odeur de demi- sainteté. Les Romains, étonnés de la chance toute particulière de ce nouvel Elagabale, l'attribuèrent à la magie: ils estimaientque la faveur du Diable avait seule pu lui valoir l'avantage du triomphe sur tant d'ennemis et de concurrents. Le cardinal Bennon assure que Benoît IX avait porté l'art magique au point de se faire suivre dans les bois par les plus bailles filles et femmas du pays, auxquelles, dit-il, il inspirait de l'amour au moyen d'o-

pérations diaboliques. Quoique mort en l'odeur que je viens de dire, il ne paraît pas, néanmoins, qu'il ait passé sans transition de cette vie à une meilleure. On le voyait encore, longtemps après son décès, au témoignage de graves auteurs de l'époque, errer comme une âme en peine dans les égoûts de Rome. Quand je dis qu'il errait comme une âme, j'outre peut-être le récit de ces mêmes auteurs, car ils assurent que cette âiiie avait une forme sensible, fort laide, il est vrai ; c'était celle d'un ours avec des oreilles et une queue d'âne. Un saint prêtre, qui le rencontra unjour sous cette étrange métamorphose, lui en ayant demandé la raison, Benoît répondit humblement qu'il était condamné à demeurer ainsi gargouille ambulante jusqu'au jugement dernier. En ce temps-là, paraît-il, on prenait, à Rome, les égoûts de Tarquin TAncien pour une des chambres du Purgatoire, comme l'Etna passait pour une des bouches de l'Enfer.

Dans un concile tenu à Reims en 99l, Arnoul, évêque d'Orléans, fit aux pères un tableau fort sombre de la situation où se trouvait alors l'Eglise romaine, ce qui prouve que la chrétienté en avait conscience. Il plaignit cette Eglise, qui, après avoir produit tant de grandes lumières, dit-il, ne répandait plus en ce moment que des ténèbres épaisses dont on parlerait dans les siècles à venir. Il exprima le regret que tant d'autres évêques recommandables par leur science et leur vertu dussent obéir à des monstres comme ces pontifes romains, souillés de toutes sortes de crimes et dépourvus de toute connaissance des choses divines et humaines.

Les écrivains ecclésiastiques ont généralement reconnu, à l'exemple d'Arnoul d'Orléans, que le X" et le XP siècles furent pour l'Eglise romaine un temps de dure épreuve où elle faillit sombrer :

« Jamais, dit, entre autres, dans ses A7inales, le savant et pieux cardinal Baronius, un ultramontain, jamais ni les divisions intestines, ni les guerres civiles, ni les persécutions des païens, des hérétiques et des schismatiques, ne firent courir à l'Église autant de danger que les monstres qu'on vit s'installer par la simonie et le meurtre sur le trône de Jésus-Christ. L'Église romaine fut par eux transformée en une courtisane éhontée, qui, toute brillante de soie et resplendissante de pierreries, se prostituait pour de l'or. Le palais de Latran devint une ignoble taverne, où les clercs de tous les pays venaient disputer aux filles de joie le prix de la débauche. Jamais on n'eut pareil spectacle d'adultères, de viols, d'incestes, de brigandages et d'assassinats commis par des prêtres, par des papes ; jamais, non plus, l'ignorance du clergé ne fut aussi grande. Le Christ dormait alors sans doute d'un profond sommeil dans sa barque, tandis que les vents soufflaient de tous côtés et la couvraient des flots de la mer... »

La corruption n'était pas seulement à Rome ; elle avait gagné toute l'Église, tant celle d'Orient que celle d'Occident. Une des grandes individualités religieuses de Tépoque, le célèbre Rathier, qui fut évoque de Liège et de Vérone, a laissé du clergé de son temps une peinture où l'on peut voir que les clercs des autres -parties de la chrétienté ne le cédaient guère à ceux de la ville sainte pour l'ignorance et la dépravation. S'adressant à ceux de son diocèse, dans une lettre pastorale, il leur fait part de l'embarras où il se trouve quand l'idée lui vient de les convoquer en synode : « Car, dit-il, les synodes ont pour objet la correction de ce qui se fait de contraire aux canons. Or, en jetant les yeux sur ce qui se pratique, je m'aperçois que vous n'en obser-

vez aucun. Je ne vois parmi vous que bigames, concubinaires, conspirateurs, parjures, ivrognes, usuriers ; vous avez des enfants, mais tous bâtards. En un mot, la cause de la ruine de mon peuple, c'est le clergé. Gomment saurais-je, dans mon synode, reprendre un laïque d'adultère, de parjure ou de quelque autre crime, le souffrant dans mes clercs ?... Quant à votre instruction, j'ai constaté que plusieurs d'entre vous ne savaient pas même le Symbole des Apôtres ^. »

Raihier se vit obligé d'interdire aux prêtres de son diocèse la fréquentation des cabarets, de leur défendre même de paraître à l'autel en état d'ivresse, de dire la messe éperonnés et l'épée au côté, d'aller à la chasse avec des chiens et des faucons.

Saint Pierre Damien, qui fut cardinal et vivait au siècle suivant, n'est pas moins sévère que Rathier. Ce qu'il dit de la vie des moines dans son Liber gomorrhianus de diversitate peccantiiim contra natiiram, n'en donne certes pas une idée plus avantageuse.

Un fait semble confirmer tout cela. A Rome, il était d'usage de faire jurer aux évêques, avant leur sacre, qu'il y avait quatre péchés dont ils ne s'étaient pas rendus coupables: pro arsenochita, id est cum mascuh ; pro ancilla Deo sacrata qiœ a Francis nonnata dicitiir ; pro quatuor pe des ; et pro muliere viro alio cnnjuncla^ aut si conjugem halmlt ex alio viro^ qiiod Grœcis dicitur chuter o g amia. En français on dirait: p(kiérastie, inceste religieux, bestialité et adidtère. Ce n'était pas trop exiger, comme on voit, et pourtant Ruthier assure que, si l'on y eût rigoureusement tenu la main, on n'aurait peut-être pas trouvé beaucoup de clercs dont on eut pu faire des évoques. Henri, archidiacre de Salzbourg, écrivant à son ar-

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