V- dans le Spicilegium de Luc d'Acliery, t. II
chevêque et voulant lui montrer la nécessité d'opposer enfin une digue aux débordements scandaleux de son clergé, lui dit que les choses en sont arrivées au point « qu'un prêtre ayant une seule femme, comme un laïque, et s'abstenant de celles des autres, est réputé religieux et saint '. »
Nous constations un peu plus haut que beaucoup de prêtres ignoraient jusqu'au symbole de leur foi ; d'après saint Pierre Damien, le nombre était encore assez grand de ceux qui ne savaient même pas lire, en quoi, du reste, ils avaient un modèle dans le pape Etienne VII, qui pouvait tout juste signer son nom. « L'ignorance, dit l'abbé Fleury, faisant allusion aux vices de cette époque, n'est bonne à rien, et je ne sais oii se trouve cette prétendue simplicité qui conserve la vertu. Ce que je sais, c'est que dans les siècles les plus ténébreux et chez les nations les plus grossières on voyait régner les vices les plus abominables. » Un auteur du temps, Guillaume de Malraesbupy, célèbre bénédictin anglais dont nous avons d'intéressantes chroniques, raconte que les grandes routes étaient tellement infestées de brigands, qu'il n'y avait possibilité d'entreprendre un pèlerinage qu'en troupes nombreuses, par caravanes. A Rome même, dit-il, ce n'étaient que vols et assassinats ; on se disputait à coups de couteau jusque sur les autels et sur le tombeau des apôtres les offrandes à mesure qu'on les y déposait, et on les era|doyait en débauches et en orgies avec des femmes perdues. Le pape Grégoire VI, qui n'était, pourtant, pas un vase d'élection, se vit obligé d'organiser contre ces brigandages une police armée, qui livra bataille à ce peuple de coquins dans l'église môme de Saint-Pierre,
1. Historia calamitatum ecclesiœ salzbiirge7isîs, dans le Thésaurus anecd. novissimus, t. II, par^ III, de Pez.
OÙ Ton en fit un effroyable carnage. Cette juste répression, qui, de la part d'un pontife aussi taré, pouvait bien n'avoir pour objet que la préservation d'un revenu de richesses, fut blâmée de tout le clergé, sans excepter les cardinaux. Le pape n'en relira que le renom d'un homme sanguinaire, indigne d'offrir le saint sacrifice, et il souleva contre lui tant de protestations, qu'il dut prévenir une déposition imminente ou même quelque chose de pire en abdiquant. Nous avons les actes d'un concile de Trqslé près Soissons, de i'an 909, qui confirment ce triste état de l'Église et de la société. Le concile, présidé par Hervé, archevêque de Reims, se composait de douze prélats. Il avait été réuni en vue de rétablir la discipline, qui dépérissait de tous côtés. Or, voici ce qu'on trouve en tête de la collection de ces actes^ dès la préface : « Les villes sont dépeuplées, les monastères ruinés ou brûlés, les campagnes réduites en déserts. C'est que nos crimes, s'élevant par-dessus nos têtes, sont montés jusqu'au ciel. La putasserie, l'adultère, l'impiété et l'assassinat ont dépassé tout comble ; le sang a tué le sang. De même que les premiers hommes vivaient sans loi ni crainte de rien, livrés à leurs passions, ainsi vit-on aujourd'hui, chacun faisant ce qu'il lui plaît, méprisant les lois divines et humaines, sans respect pour les ordonnances des évêques. Le fort opprime le faible, et les hommes ressemblent aux poissons de la mer, qui se dévorent entre eux. Aussi n'est-ce dans le monde entier que spoliation des pauvres, pillage des biens d'Église, larmes incessantes, deuil d'orphelins. Et nous n'avons pas à nous dire meilleurs que les autres, nous qui portons le nom d'évôques sans en remplir les devoirs. Nous voyons ceux dont nous sommes chargés abandonner Dieu, croupir dans le vice, sans rien leur dire, sans leur tendre la main. Du reste, quand nous les voulons re-
prendre, ils répondent, comme dans l'Évangile, que nous les chargeons de fardeaux insupportables, nous gardant d'y toucher nous-mêmes du bout des doigts. Ainsi le troupeau du Seigneur périt, et nous ne pourrions citer personne qui se soit décidé, sur nos avertissements, à quitter les sentiers de la débauche, de l'avarice et de l'orgueil. »
Un autre concile, celui de Reims, de 1049, que présida le pape Léon IX en personne, peut être cité comme une sorte d'illustration exemplaire du synode de Troslé. Le roi de France, Henri P% y avait été invité, et il devait s'y rendre ; l'abbé de Saint-Remi, Herimar, qui tenait adonner le plus d'éclat possible à la dédicace de la nouvelle église bâtie par lui, en avait reçu la promesse formelle. Le prince n'avait pas seulement pris l'engagement de s'y trouver lui-même, il devait amener avec lui les évoques de ses États, que le pape, de son côté, invita par lettres apostoliques. Or, ni le roi ni les évoques du royaume d'Henri n'y parurent, et le motif que donne l'histoire de leur abstention est loin d'être édifiant : ôvêques et abbés craignirent que le concile ne leur demandât compte de la manière dont avait été faite leur élection et qu'il ne voulût examiner de trop près leur conduite. Ils firent entendre au prince que sa dignité de souverain indépendant était intéressée à ce que le pape ne parût point exercer une autorité dans ses États, et, au moyen de ce subterfuge, ils le détournèrent du concile. La suite montra qu'ils sentaient fort bien où était le côté faible de leur armure, et cette prudence de leur part n'est pas un des moindres indices du peu de sûreté de leur conscience. A cette réunion, qui semblait devoir être œcuménique, il n'y eut que vingtet-un archevêques ou évoques, le pape compris, avec un petit nombre d'abbés. L'objet des délibérations à intervenir, connu ou soupçonné, paraît avoir été cause
de ce peu d'empressement ; il s'agissait d'arrêter des mesures contre la simonie, les mariages incestueux ou adultérins, l'apostasie des moines et des clercs qui renonçaient à leur habit et à leur profession, contre le vol et la détention injuste du bien des pauvres, et finalement contre la sodomie. Telles furent, du reste, les questions que le diacre Pierre, chancelier de TÉglise romaine, posa au concile par ordre du pape. Eh bien 1 sur les vingt archevêques ou évêques présents et qu'on peut croire, d'après ce qui précède, avoir été la fine fleur, du clergé de l'époque, il ne s'en trouva pas quatre dont la conduite fût irréprochable. Les archevêques de Trêves, de Lyon et de Besançon protestèrent de leur innocence, et l'on passa outre ; mais celui de Reims y mit un peu plus d'hésitation. La commune renommée, dit la chronique, lui était peu favorable ; on l'accusait de simonie et d'autres crimes plus graves encore, et, comme on était sur les lieux, il lui parut plus difficile de se disculper. Il jugea plus avantageux de demander un délai, durant lequel il consulta secrètement les évêques de Besançon, de Soissons, d'Angers, de Nevers, de Senlis, de Thérouane, qui lui conseillèrent de voir le pape en particulier et de s'entendre avec lui. Il le fit, et s'en trouva bien. L'évêque de Langres, qui espérait sans doute détourner l'attention de sa vilaine personne, accusa d'inceste et de beaucoup d'autres méfaits l'abbé de Poulières, son diocésain. Cet abbé, qui était présent, n'ayant pu se justifier, on le déposa. Mais le lendemain, l'évêque dénonciateur eut son tour. Le diacre Pierre, promoteur du concile, releva contre lui des charges accablantes : simonie, port d'armes, adultères^ incestes, sodomie, meurtres et brigandages. Ces crimes furent prouvés par de nombreux témoignages, entre autres celui d'un clerc qui se plaignit que l'évêque lui avait enlevé sa femme et, après avoir abusé
d'elle, l'avait enfermée dans un couvent. Un autre prêtre se plaignit, de son côté, d'avoir été pris et livré par révoque à la brutalité de ses gens, qui, non contents de lui faire subir un traitement honteux, l'avaient dépouillé du peu d'argent qu'il portait sur lui. Le prélat en cause, — c'était Hugues qu'on le nommait, — demanda un sursis et l'obtint. Dans l'intervalle, il vit ses confrères en secret, et nul doute que son affaire n'eût été écartée comme celle des autres, sans un incident qui, à l'époque où il se produisit, devait être décisif. L'archevêque de Besançon, qui, d'après les arrangements pris, devait défendre l'évêque de Langres devant les pères du concile, perdit tout à coup la parole. On vit naturellement dans cela un jugement de Dieu, et l'évêque incriminé, qui s'était, du reste, hâté de déguerpir, fut excommunié. Le miracle, car c'est ainsi que l'on qualifia le mutisme subit de l'archevêque de Besançon, bénéficia aux autres prélats, contre qui il ne s'en était pas fait. Le pape en fut attendri et pleura beaucoup ; évêques et abbés sanglotèrent, et, tout le monde se levant, on alla achever de pleurer en procession au tombeau de saint Rémi. Les évêques de Nevers, de Goutances, de Nantes ayant versé une suffisante quantité de larmes et aucun miracle ne s'étant produit pour les accuser, on les déclara absous, puis le concile se sépara, après avoir excommunié tous les autres évêques de France, qui n'en continuèrent pas moins à siéger comme si de rien n'était.
En quittant la ville de Reims, le pape repassa en Allemagne, où il tint encore, cette même année, 1049, un concile à Mayence. Dans ce concile, où se renouvelèvent les scènes de celui de Reims, Sibicon, évêque de Spire, fut accusé d'adultère et d'autres crimes aussi peu canoniques. Il s'en purgea par ce qu'on appelait l'examen du saint sacrifice, une sorte de
jugement de Dieu à l'usage des prêtres ; mais la bouche lui ayant 'tourné depuis^ on en conclut qu'il s'était parjuré. La bouche n'ayant point tourné aux autres, ils en furent quittes pour les transes et purent se retirer la tête haute.
A Rome, à Verceil, où le même Léon IX tint aussi des conciles, dans le courant de l'année suivante, il y eut profusion nouvelle d'excommunications.
Ces évêques, abbés et clercs de tous ordres, perdus de débauches, incestueux, adultères, sodomites, voleurs et assassins, n'en étaient pas moins de très vigilants conservateurs de la foi : la doctrine était le seul point sur lequel ils ne transigeassent point avec leur conscience ou ce qu'ils prenaient sans doute pour une conscience et qui n'était en réalité qu'une lourde assiette dans le crasseux empâtement de leur esprit. Je viens de dire que le concile de Reims, de l'an 1049, avait clos ses séances par une excommunication générale de tous les évêques et abbés du royaume de France qui, pour les raisons de prudence énoncées, ne s'étaient pas rendus à l'invitation du pape. Or, l'année d'après, en 1050, une bonne partie de ces mômes évêques et abbés, dont on ne voit nulle part que la condamnation ait été purgée, se réunirent en synode à Paris, pour juger un hérétique, Bérenger de Tours, archidiacre d'Angers. Des lettres qui nous restent de cet hérésiarque*, il ressort qu'il ne croyait pas que, dans l'eucharistie, la substance du pain et du vin se retire absolument, ce qui équivalait au rejet de la transiibstantiation, alors généralement admise et passée à l'état de doctrine orthodoxe. Le synode de Paris,
1, Dans les OEuvres de Lanfrànc et dans les Collections des. PP. d'Achei-y cl Marlcnne.
composé des honnêtes gens que nous connaissons, déclara d'une voix unanime et ave^j un merveilleux soulèvement de sainte indignation que, « si Bérenger et ses sectateurs ne se rétractaient point, toute l'armée de France, ayant à sa tête le clergé en habits sacerdotaux, irait les chercher quelque part qu'ils fussent et les assiéger jusqu'à ce qu'ils se soumissent ou qu'ils fussent pris et mis à mort ». Nul doute que cette résolution n'eût été exécutée. Heureusement pour eux, Bérenger et ses disciples se rétractèrent toutes les fois que ce leur fut nécessaire, trois ou quatre, au moins, de sorte qu'ils réussirent à sauver leur vie. L'hérésiarque put même, grâce à cette duplicité, prolonger la sienne jusqu'à l'âge de 90 ans. Pour bien apprécier le chevaleresque élan des pourfendeurs d'hérésie du synode parisien de 1050, il est bon de savoir que le groupe de dissidents contre lesquels on décréta de faire marcher, au besoin, toute l'armée de France, le clergé en tête, se composait d'une douzaine de clercs théologiens, épars un peu partout et fort divisés entre eux, dont il n'est même resté trace nulle part. Il n'eri faudrait, pourtant, pas conclure que la croisade, si elle avait eu lieu, fût restée inactive ; on sait, en effet, que, un siècle et demi plus tard, quand les pieux croisés de Simon de Montfort, dans la guerre des Albigeois, ne trouvaient pas d'hétérodoxes à brûler ou à pendre, ils pendaient et brûlaient tout ce qui leur tombait sous la main, soit pour le préserver charitablement de l'infection d'hérésie, soit encore, comme à Béziers, pour être sûr, en ne laissant personne debout, d'environ 30,000 assiégés, de ne pas manquer les quelques hérétiques cachés parmi eux. Un saint moine de l'époque, Gésaire d'Heisterbach, qui avait été mis au courant des exploits de ce mémorable siège par les nombreux croisés allemands et braban-
çons de l'armée dite catholique, raconte que le légat du pape, Arnaud-Amauri, consulté sur la façon dont on devait s'y prendre pour distinguer ces hérétiques des autres, répondit : « Tuez tout ! Dieu saura bien reconnaître les siens ^ » Avec cette manière de procéder, qui, du reste, fut celle de toutes les croisades, la douzaine de Bérengéristes que je viens de dire aurait fort bien pu laisser cent mille cadavres sur les champs de bataille.
Un des grands scolastiques du douzième siècle, Jean de Salisbury, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, va ajouter son témoignage à ceux qui précèdent. Il était alors à Bénévent, à la cour du pape Adrien IV, son compatriote, où il avait ^té envoyé par son souverain pour régler TafTaire d'Irlande "^. Le pape, qui l'apprécinit, lui ouvrit un jour son cœur, et, après lui avoir exposé les cruelles déceptions qu'il avait eues à Rome, il le pria de lui dire franchement ce que l'on pensait dans le monde de lui et de l'Église romaine. Jean lui répondit : « On dit que l'Église romaine se comporte moins comme la mère des autres églises que comme leur marâtre. Il y a là des scribes et des pharisiens qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux excessifs, sans avancer eux-mêoies un seul doigt pour les soulever. Ils régnent despotiquement sur le clergé, sans donner un bon exemple à leur troupeau. Ils ont dans leurs maisons des masses de meubh^s précieux ; leurs tables sont chargées de vaisselle d'or et d'argent, et Tavarice, néanmoins,
1. Csesarii Heisterbachensis Libri XII illustvium nilraculorum et kistoriarum memorabdium.
2. Le pajje Ui-baia II avait décrété le droit de l'Égiiso l'omaine sur toutes les îles. C'est en invoquant ce prétendu droit, que le roi d'Angleterre Henri II Plantagenet fit demander à Adrien IV de l'autoriser à prendre possession de l'Irlande, ce qui lui fut aooordé par une bulle de 1157. Les Irlandais paraissent avoir oublié qu'ils doivent à la papauté leur assujettissement à l'Angleterre.
leur tient les mains fermées. Ils n'ont jamais rien donné à personne, et les pauvres ont rarement accès chez eux ; ils ne les laissent approcher que lorsque leur vanité y trouve son compte. Ils écrasent les églises de contributions, soulèvent des procès, mettent aux prises les pasteurs ecclésiastiques et leur troupeau, et ils estiment que le meilleur avantage qu'on puisse tirer de la religion est qu'elle procure des richesses. Tout pour eux est vénal, la justice elle-même ; on peut dire qu'ils sont comme les anges déchus, qui paraissent bien faire quand ils ne font pas.de mal. Il n'y en a que fort peu que ce reproche n'atteigne pas. Le pape lui-môme serait pour la chrétienté une charge insupportable. On se plaint généralement qu'il bâtisse des palais quand les églises tombent en ruines, et qu'il ne paraisse que velu de pourpre et tout resplendissant d'or quand les autels sont délabrés. » — « Et vous, reprit le pape, • que pnnsez-vous ?» — « Votre question, ajouta Jean de Salisbury, me met dans l'embarras ; car, en opposant une voix isolée à ce qui se dit partout, je serais un menteur et un flatieur, et d'un autre côté je crains de manquer de respect... Puis donc que vous me pressez, je vous dirai que l'on fait bien de suivre vos préceptes et encore bien de ne pas imiter ce que vous faites. » Le pape essaya de disculper son église touchant les contributions qu'on l'accusait de prélever sans vergogne sur toute la chrétienté. Se plaçant dans la situation de l'antique sénat romain vis-à-vis du peuple retiré sur le mont Sacré, il reprit à l'adresse des autres Églises l'apologue de Menenius Agrippa, prétendant qu'elles étaient par rapport à celle de Rome ce que les membres sont à l'estomac, dont ils reçoivent la vie. L'abbé Fleury ne trouve pas que l'application soit juste : « Il eût fallu pour cela, dit-il, que l'Église
romaine eût répandu sur toutes les autres des biens de môme nature que ceux qu'elle en recevait ^ » Gela paraît vouloir dire, si je comprends bien- toute la pensée du pieux historien ecclésiastique, que, à ses yeux, les bénédictions apostoliques et les indulgences expédiées de Rome n''étaient pas de nature à compenser les sacrifices exigés par la curie romaine du reste de la chrétienté. C'est, dans tous les cas, ce qu'une bonne partie de cette même chrétienté a jugé depuis Jean de Salisbury. Une petite anecdote du plaisant moine prêcheur alsacien, Jean Pauli donne la mesure du cas que, dès avant la Réforme, on faisait des grâces spirituelles de la papauté. Une vieille mendiante demande au pape l'aumône d'un sou. « C'est beaucoup trop, dit le pape. — Alors donnez-moi deux liards, reprend la vieille. — Deux liards! c'est trop encore. Veux-tu ma bénédiction? — Si votre bénédiction valait même un liard, ajoute la mendiante^ vous me la refuseriez aussi. M... pour votre bénédiction! »
Lorsque, en 1073, le pape Grégoire VII, sous prétexte d'opposer une digue à l'immoralité croissante du clergé, rétablit la loi du célibat ecclésiastique, depuis longtemps tombée en désuétude, ce fut dans toute l'Église, mais plus particulièrement en Allemagne, un long cri de résistance. Cette loi, qui ne date bien comme telle, dans le monde latin, que du pape Grégoire le Grand, n'était plus suivie que de quelques moines. Son auteur lui-même, selon les centuriateurs de Magdebourg, s'était hâté de la révoquer, dès qu'il se fut aperçu des crimes qu'elle engendra et après avoir trouvé jusque dans les viviers de son palais une épouvantable quantité de cadavres d'enfants nouveau-nés. La mesure qui rétablit le céli-
i. Hist. ccclés. t. XV:, p. 26.
bat clérical fut. prise par Grégoire VII en un concile tenu à Rome et qui se composait exclusivement d'évêques italiens, c'est-à-dire, de ce qu'il y avait assurément de moins moral dans toute la chrétienté, en ce temps d'immoralité si grossière. En France, en Espagne, en Angleterre, on fit la grimace, se réservant sans doute d'appliquer à la nouvelle loi la pratique usitée à l'égard des autres ; mais en Allemagne, où la chose fut prise plus au sérieux, on ne voulut à aucun prix en entendre parier. Tout le clergé se souleva, « disant que c'était une hérésie manifeste et une doctrine insensée que de vouloir contraindre les hommes à vivre comme des anges ». Dans plusieurs diocèses, les évêques n'osèrent promulguer la bulle papale ; dans d'autres, il y eut des séditions à main armée où ils faillirent être tués. L'archevêque de Mayence et l'évêque de Passau ne durent la vie qu'à l'intervention des seigneurs laïques, qui défendirent en eux de simples pairs. La loi n'en aurait pas moins été abandonnée, si le pape, qui y tenait comme à un puissant moyen de domination plus encore que de moralisation réelle, n'eût imposé au bras séculier le devoir de la faire observer. Cet appel à la force, auquel se rendirent les princes et qui assura l'établissement d'un nouvel ordre de choses dans la société chrétienne, est confirmé notamment par les lettres de Grégoire VII à Rodolphe, duc de Souabe, et à Berthold, duc de Garinthie, lettres où le pontife marque le peu de confiance que lui inspirent les évêques et invite l'autorité temporelle à lui prêter main forte contre eux : « Que si quelques-uns en murmurent, ajoute-t-il, comme si vous excédiez votre pouvoir, répondez-leur que c'est par notre ordre et les renvoyez en disputer avec nous. » Moins d'un demi-siècle plus tard, toute résistance avait cessé, et le concile de Latran, en 1117, put décréter le sacre-
ment de l'Ordre « empêchement dirimant au mariage ».
Eh bien ! si, avant l'obligation du célibat, l'immoralité du clergé était déjà grande, elle ne fit que croître depuis cette obligation; mais elle prit une forme qu'elle n'avait pas eue jusque-là dans des proportions aussi larges. « Que de maux ce célibat n'a-t-il pas occasionnés dans l'Église ! » disait le cardinal Gontarini au seigneur de Velly, notre ambassadeur à Rome. Jacques de Vitry, qui, après avoir été un des plus ardents promoteurs de la guerre sainte contre les Albigeois, devint cardinal, évêque de Tusculum, légat en France et en Allemagne, et finalement patriarche latin de Jérusalem, raconte que, au commencement du XIIP siècle, la « sodomie » était fort cultivée parmi les clercs de Paris, à ce point que, lorsqu'un d'entre eux s'avisait de repousser dans la rue les provocations de quelque fille publique, celle-ci ne manquait pas de l'appeler « sodomite ». Il ajoute que ceux, au contraire, qui se rendaient à l'invitation ou entretenaient des concubines passaient pour des gens vertueux ^ A Cologne, la ville sainte, dit Gustave RoskofT, on fut obligé de prendre des mesures sévères contre les entremetteuses qui procuraient de jeunes filles aux prêtres et facilitaient la débauche des religieuses -. Nicolas Glémangis, qui fut recteur de l'académie de Paris sur la fin du XI V" siècle, assure, d'autre part, que, de son temps., les couvents de femmes n'étaient pas des sanctuaires de la divinité, mais des temples de Vénus, des lieux de prostitution, des lupanars où la jeunesse lascive trouvait à satisfaire ses impudiques désirs : quidquid aliud sunt hoc tcmpore puellarum monasteria^ nisi quandam, non
J. Jacohi de Vilriaco, historia occident^ c. VII, p. 278. 2. Geschichte des Teufels, t. II, p. 80.
dicamDei sanctuaria, sed Veneris exercendaprostibula, lascivorum et impiidicorum jtiveniim ad lihidines explendas receptaciUa ? Dans un autre endroit, le même Clémangis dit encore: « Le peuple croit, d'aiileurs, si peu à la chasteté des prêtres, qu'ils ne sont reçus dans les paroisses qu'à la condition d'amener avec eux leurs concubines- » Ce que l'abbé Velly confirme en ces termes dans son Histoire de France: a Ceux qui n'ont pas de femmes, disaient les populations, sont à surveiller, car ils s'adressent communément à celles des autres. » L'illustre Jean Gerson, une des gloires de l'Église gallicane au XtV® siècle, dit, de son côté, touchant les mœurs monastiques de son temps: « Les cloîtres habités par des chanoines réguliers sont devenus des marchés publics et des champs de foire; les couvents de religieuses, des façons de lupanars, j^rostibida meretricium. » On trouve de très intéressantes révélations sur ce chapitre dans rtlodoeporicon du vénérable Ambroise, général de l'ordre des Camaldules en ce même XIV" siècle, qui fut cardinal et représenta comme léi^at le pape Eugène IV au concile de Florence. Ambroise avait été chargé par ce pape de visiter et réformer les couvents des deux sexes appartenant à son ordre. Pour croire à ce qu'il raconte de son inspection, il ne nous faut pas moins que le témoignage d'un aussi saint homme.- Les couvents de femmes, dit-il, étaient pour la plupart de vraies maisons de prostitution. Celui de Sainte Catherine de Bologne, entre autres, s'était mis en communication, au moyen de voies secrètes, avec une caserne de soldats, qui venaient y suppléer à l'insuffisance des prêtres desservants. Au couvent de la Cher. aie, les infamies qu'il découvrit étaient telles, que sa plume se refuse cette fois à les dire. Quant aux monastères d'hommes, il les trouva dans un état pire encore c'étaient de véritables repaires de débauche crasseuse
recelant toutes les variétés du vice. II y en eut où il fut attaqué et faillit perdre la vie. En lisant l'Hodoeporico7i du cardinal Ambroise, on comprend qu'un autre cardinal, le savant Énéas Sylvius Piccolomini, qui fut ensuite pape sous le nom de Pie II, ait pu dire, au sujet du célibat ecclésiastique, que, « si l'on a pu avoir de bonnes raisons pour interdire le mariage aux prêtres, on en a de meilleures de le leur restituer : bona fartasse 7'atione matrimonia preshijteris interdicta erant^ sed majori restitiienda esse ».
Le concile œcuménique de Bâle, en sa vingtième session, du mois de janvier 143S, édicta une constitution fort intéressante qui donne, du reste, la mesure exacte de la signification que l'Église a entendu attacher au vœu de célibat; Il en ressort que, en imposant une condition aussi peu naturelle à ses clercs, cette sainte Mère n'a pas eu l'idée qu'elle impliquât l'obligation d'une chasteté absolue. Voici, en effet, en résumé ce que porte le décret conciliaire : « Tout clerc, à quelque dignité ecclésiastique qu'il appartienne, même pontificale, etsi pontificalis, qui, deux mois après la publication de ce décret, sera trouvé vivant à l'état de concubinage public, devra être privé pour trois mois de ses bénéfices. Si, au terme de cette suspension, il n'a pas encore renvoyé sa concubine, il sera déclaré incapable de jouir d'aucun bénéfice quelconque jusqu'à ce qu'il ait effectué ce renvoi et se soit amendé. » Le péché, comme on voit, n'est ici que dans sa publicité, et ce que vise et atteint la pénalité édictée par le concile n'est nullement la violation d'un vœu de chasteté, mais une simple infraction à la loi disciplinaire du célibat. Il est douteux que la morale^ qui, d'ailleurs, n'est pour rien dans tout cela, gagne beaucoup à de semblables interprétations.
Gustave Pioskoff, dans l'ouvrage précité, fait re-
marquer avec raison que l'immoralité, au moyen âge, n'était point particulière au clergé, mais qu'elle s'étendait sur toute la société laïque : « Une grossière sensualité, dit-il, était la base de la société de cette époque et lesjouissances matérielles étaient tout aussi générales parmi les laïques que parmi les clercs. On doit supposer, néanmoins, que l'exemple du clergé ne contribua pas peu à exagérer ces jouissances chez les premiers. »
C'est par cette sensualité effrénée que s'explique tout le moyen âge : l'excès de la jouissance engendrant, avec la satiété, le dégoût, et précipitant souvent une môme vie d'homme du point culminant de toutes les impiétés sociales et religieuses dans l'abîme le plus profond de l'ascèse, sans que rien encore puisse assurer qu'elle n'en sortira point en écliappée violente. Il n'est pas certain qu'un des plus abominables scélérats de notre histoire, ce Gilles de Rais, qui paraît avoir fourni à Charles Perrault le sujet de son conte de Barbe-Bleue, n'eût fini saintement dans quelque monastère^ si le bûcher ne l'avait pris trop jeune. Cet homme, qui serait de nos jours un monstre, mais qui n'en fut pas un au temps où il vécut, réunit en sa personne, comme, du reste, l'avaient fait tant d'autres avant lui dans des proportions plus ou moins grandes, tous les contrastes de bien et de mal, d'impiété et de superstition, de bravoure et de lâcheté, d'ascétisme et d'immonde luxure, de prodigalité et de cupidité sordide, de férocité fauve et de lubricité attendrie, si fréquents alors et plus rares aujourd'hui que les milieux sociaux s'y prêtent moins. Je ne connais pas de figure qui résume mieux le moyen âge. Dévot à Dieu ouvertement et au Diable en secret, il a sa chapelle, un chapitre de vingt-cinq à trente clercs, chapelains et enfants de chœur, avec musique religieuse, qui lui donnent j ournellement le spectacle de ravissantes céré-
monies et la jouissance de suavités mystiques délirantes, en même temps qu'il s'entoure de magiciens et de sorciers, qu'il fait un pacte avec Satan par l'entremise d'un prêtre de Florence, le fameux Francesco Prelati, et qu'il ne recule point devant l'immolation de près de deux cents enfants offerts par lui en holocauste aux puissances infernales.
Gilles de Rais, comme je le disais plus haut, ne fut pas une exception monstrueuse dans cette interminable période du moyen âge. Bien d'autres contrastes et disparates analogues dans le môme individu avaient, avant lui, préparé à l'histoire une ample matière à sombres tableaux. Je citerai, à l'étranger, Ezzelino IV de Romano, qui fut, au XIIP siècle, dans le nord de l'Italie, un des plus habiles et des plus intrépides capitaines de l'empereur Frédéric II. II descendait d'un chevalier allemand ou hollandais du nom d'Arpon, venu dans le pays vers 1036 à la suite de l'empereur Conrad, qui lui avait donné, entre autres fiefs, le château de Romano, à peu de distance de Padoue.
Son père, Ezzelino III, après avoir longtemps guerroyé comme gibelin à la façon de l'époque, brûlant, saccageant et exterminant tout, s^était fait moine et avait fini saintement ses jours dans le couvent de San Benedetto, près Gampese. Il n'est guère douteux que le fils n'eût fini de même, si, par son imprévoyance, il ne se fût fermé les portes du cloître. Get épouvantable scélérat, qui, de 1236 à 1259, exerça dans le Milanais, tant pour son propre compte qu'au nom de l'empereur, une tyrannie dont les sanglants fauchages pourraient réconciJier l'imagination avec ceux de la peste noire, avait fait de Vérone, de Padoue, de Vicence et de toute la Marche Trôvisane un immense chai^nier. Hommes^ femmes, enfants, tout y avait passé, tout avait péri dans une variété de tor-
tures et de supplices jusque-là inconnus; Le pape, — c'était alors Innocent IV, — trouvait cela fort mal, d'autant plus criminel que les victimes étaient généralement des guelfes et l'homme un séide de Frédéric II, son ennemi ; mais il laissait faire, se contentant de gémir, 11 ne s'éveilla de sa torpeur, et sa colère ne s'alluma tout de bon, que lorsque le bandit s'attaqua à l'Eglise. Quand il le vit traiter le clergé comme le peuple, les religieux comme les séculiers, confisquant le bien des évechés, des abbayes, des simples bénéfices, massacrant môme prêtres et moines, il n'y tint plus. Il le cita à comparaître devant lui, pour répondre à l'accusation d'hérésie simonia-. que, et comme Ezzelino, tout en protestant de la parfaite pureté de sa foi catholique, ne montrait aucun empressement à se rendre à la citation, le pape l'excommunia solennellement, à Rome, le jeudi saint, 9 avril 1254. Cette sentence, oii le monstre était qualifié de bête féroce sous apparence humaine, eut sur lui l'e'ffet que produisait assez ordinairement, du reste, à cette époque, Texcommunication, elle le jeta tout à fait dans les bras du Diable et donna à son impiété ce caractère de défi sauvage qu'on ne rencontre que chez les faux mécréants.
Un auteur récent, qui a écrit un livre de valeur sur la société au moyen âge, a cru pouvoir conclure de la brutalité impie si fréquente en ce tempslà que nos pères d'alors étaient loin d'avoir la foi que nous leur supposons ; il a étayé ce dire d'une foule de faits qui montrent, effectivement, que, pour l'impiété, les siècles qui ont succédé à cette époque sont restés fort en arrière d'elle. La conclusion que, pour mon compte, je tire de là est juste le contraire de ce qu'insinue cet auteur. Loin d'être un signe d'incrédulité religieuse, l'impiété n'est guère que la révolte d'un cœur aigri ou mécontent contre sa
propre foi, une ]ulte dans laquelle il n'est pas rare que ce soit la foi qui triomphe, le mécréant prétendu finissant par la componction et la pénitence, quand la passion s'est émoussée. Cet Ezzelino de Romano, qui, en mourant, repoussa les sacrements avec horreur, n'en f ut^pas moins toute sa vie un dévot serviteur du Diable, auquel il croyait, comme il croyaitpar conséquent au Dieu de l'Église, son ennemi. L'ardeur qu'il mit à se défendre contre l'accusation d'hérésie prouve qu'il n'eût pas mieux demandé que de vivre en bonne intelligence avec l'un comme avec l'autre, ainsi que nous le voyons essayer plus tard par Gilles de Rais. Gomme ce dernier, il eut ses devins, astrologues et sorciers, qui le suivaient partout, entre autres un chanoine de Padoue et un chrétien arabe appelé Paul Sarrazin, venu de Bagdad, en qui les Italiens crurent reconnaître le prophète parjure Balaam. Si jamais coquin mérita l'excommunication, ce fut assurément Ezzelino IV de Romano. Le pape fit bien de mettre ce scélérat au ban de la société ; mais il n'eût pas dû attendre pour cela que le bandit s'attaquât à l'Eglise ; la mesure y perdit un peu de son prestige.
L'excommunication avait été une arme puissante, redoutable surtout aux grands de la terre. Pour montrer ce que l'emploi, sagement mesuré, pouvait en avoir de terriblement efficace, en un temps où la vie religieuse ne s'entretenait que de fictions et de pratiques extérieures, je pourrais ne rappeler que ce simple fait, à savoir que, Raymond VI, comte de Toulouse, étant mort excommunié en 1222, son corps demeura sans sépulture plus de 50 ans, et que, malgré les prières incessantes de sa fille et les déclarations de témoins attestant le repentir final du malheureux, Tinhumation en terre sainte ne put être obtenue ni du clergé ni de Topinion d'alors : on dut fina-
lement abandonner aux corbeaux ou aux chiens ce qui restait encore de ce corps. Au siècle d'avant, le duc Léopold d'Autriche, qui régna de 1177 à 1194, avait eu un sort pareil. C'est ce Léopold qu'a rendu quelque peu célèbre la captivité de Richard Cœur de Lion. On sait que, débarqué à Pola, à son retour de Palestine, Richard fut arrêté à Erzberg près de Vienne etlivré à l'empereur Henri VI, qui se fit payer, pour l»e rendre aux Anglais, la somme exorbitantede cent et quelques mille marcs d'argent. Sur cette somme vingt mille marcs furent alloués au duc Léopold pour prix de sa forfaiture. Le pape, — c'était alors Gélestin III, — en apprenant ces choses, excommunia l'Autrichien, non point pour l'acte de brigandage commis envers Richard et qui était trop dans les mœurs- du temps, mais pour avoir arrêté un croisé. Léopold étant mort sans avoir eu le temps de se faire absoudre, son corps resta abandonné aux carnassiers, comme plus tard celui de Raymond VI, et les oiseaux de proie en firent leur pâture. Même chose fût arrivée à Henri VI, car ce prince, lui aussi, avait été excommunié, si l'archevêque de Messine, venu expiés à Rome pour solliciter du vieux Gélestin l'autorisation d'inhumer son corps, n'eût promis au nom des héritiers la restitution des cent mille marcs, en accompagnant cette promesse de mille marcs donnés aux pape et d'autant aux cardinaux. Le duc Léopold ayant laissé, pour lui succéder, un fils, Frédéric, dit le cathoUque, qui ne se décida que trop tard, sur les menaces d'Innocent III, à opérer la restitution de sa part du vol, les corbeaux eurent le temps d'enlever à son cadavre de considérables lambeaux avant qu'on portât le reste en terre sainte.
L'excommunicatioa eût donc été une bonne chose, si, au lieu de s'inspirer d'un intérêt à peu près exclusivement temporel ou de la seule pensée de pro-
léger des pratiques extérieures de culte et de discipline, elle eût été mise au service de la justice, du droit social;, de la morale et de l'humanité. Ces hautes considérations furent rarement celles qui en déterminèrent l'emploi. Aussi, avec le progrès de l'idée générale de justice absolue et plus de concentration intérieure de l'esprit religieux, l'excommunication et l'interdit perdirent-ils peu à peu de leur efficacité et finirent-ils par tomber tout à fait dans le discrédit. L'Eglise les prodiguait, du reste, au beau temps de sa puissance, dans une tellemesure, qu'elle n'en recueillit souvent, comme dans le cas de notre Ezzelino, que juste le contraire de ce qu'elle comptait probablement en i^etirer. L'excommunication, en effet, endurcissait souvent le cœur du pécheur, exaspérait la résistance, entretenait et propageait môme le mal qu'elle avait voulu combattre. On acceptait le rôle de damné qu'elle imposait et on y pliait toute sa conduite ; le diable y gagnait des fidèles, et ce n'est pas une des moindres raisons qu'on pourrait donner pour expliquer la grossière impiété des uns, la brutalité sauvage des autres, la fréquence des hérésies et le développement de la sorcellerie diabolique. On cite de petites localités de moins de mille habitants où l'on comptait plus de sept cents individus nominativement excommuniés. Gela créait des catégories de réprouvés, où se recrutaient les loges de dissidents, les bandes de routiers et les sabbats dans ce qu'ils ont eu de réel. Or, loin de supposer le manque de foi, comme on l'a prétendu, ces révoltes impliquent comme origine le sentiment môme dont elles sont la perversion violente. Je veux en donner une preuve, que je prends^entre beaucoup d'autres faits de môme genre.
Ceux de mes lecteurs qui ont étudié l'histoire de la littérature en France connaissent le prince trou-
badour Guillaume IX, duc d'Aquitaine, une des gloires de la poésie provençale au XII" siècle. C'était un homme d'esprit, infiniment supérieur, sous ce rapport, à la plupart de ses pairs féodaux, généralement ..des brutes à demi sauvages, mais c'était aussi un impie libertin, dont la crapuleuse dépravation passerait aujourd'hui pour une sorte de monstruosité. Il reste de lui des vers fort licencieux, dans lesquels il rappelle ses bonnes fortunes et en remercie Dieu et saint Julien, ce dernier comme patron des amants, on ne sait pourquoi. Guillaume aurait, dit-on, fait ou projeté de faire construire à Niort une maison de débauche en forme de couvent, avec cellules, chapelle même, et qui devait être gouvernée par une abbesse assistée de prieure et autres sœurs dignitaires. On y devait, en un mot, jouer la vie monastique, relevant ainsi du parfum de la mysticité les plus infâmes prostitutions. En fait d'impiété, je crois qu'il serait difficile d'en trouver un plus criminel et plus odieux exemple. Notre prince troubadour avait, pourtant, pris part à une croisade ; il avait été pleurer sur le tombeau de Jésus- Christ, sans qu'on se fût aperçu, depuis son retour, que sa conduite eût gagné à ce pèlerinage. Peut-être estimait-il, lui aussi, que l'absolution promise aux pèlerins comprenait tous les péchés à commettre ; du moins, se comportait-il de façon à le laisser supposer. L'autorité religieuse, si indulgente d'ordinaire pour les croisés, ne fut pas de cet avis. Guillaume ayant répudié sa femme Hildegarde, pour prendre celle du vicomte de Chatellerault, Pierre, évêque de Poitiers, qui était un honnête homme, n'hésita pas à l'en reprendre. Le duc ne fit d'abord que rire de la monition canonique ; mais l'évoque l'ayant menacé de l'excommunication et ayant môme, en sa présence, commencé la récitation de la formule usitée pour le cas, l'impie que l'on
connaît, l'homme qui affectait de défier Dieu et pour qui il semblait n'y avoir rien de sacré, chang'ea tout à coup de ton. La perspective de la damnation le troubla ; il vit l'enfer s'entr'ouvrir sous ses pieds et recula d'épouvante. Passant du rire à la fureur, il saisit violemment l'évêque aux cheveux, et tirant son épée, qu'il brandit sur la tête du prélat, il lui crie : « Tu vas me donner l'absolution, ouje te tue. » Pierre parut céder à la crainte ; il interrompit un instant sa récitation, mais, voyant que le prince se radoucissait, il la reprit hardiment et la mena jusqu'au bout. Guillaume, qui, dans l'intervalle, s'était ravisé, dit à l'évêque : «Réflexion faite, je ne veux pas que tu ailles en paradis de ma main, je ne t'aime pas assez pour te donner cette satisfaction. » Il se contenta de l'exiler. Si l'on rapproche de cette colère de l'impie le courtois et froid déduln opposé par l'indifférence religieuse de nos fonotioimaires publics, lors de l'exécution des décrets du 26 mars 1880, à l'excommunicrition personnelle dont chacun d'eux fut nominativement, frappé, on aura le vrai sens de ce qu'il faut entendre par le manque de foi.
Le moyen âge a vécu hors de la nature ; c'est dans les régions de la fantaisie, au milieu de toutes les difTormités, qu'il le mouvait. Les raffinements de cruauté d'un Ezzelino, d'un Henri VI, d'un Gilles de Rais et de tant d''autres se rattachent, au fond, à un principe général de dépravation de la sensibilité naturelle et, conséquemment, aussi de la conception morale, dépravation qui fut la grande maladie du temps. Cette diaihèse, qui est communément une folie, ne l'a jamais été autant qu'alors. On avait perdu le sens du vrai rapport des choses entre elles; toute mesure rationnelle semblait avoir disparu du cœur comme de l'esprit, disposition que ne contribua pas peu à entretenir une fausse spiritualité d'imagi-
nation, pêle-mêle de rêves et de symboles sans cohésion.
Je n'aurais pas suffisamment fait connaître le moyen âge, si je ne rappelais, pour ]a confirmation de ce que je viens de dire, quelcfues autres traits de caractère se rattachant à ce même priticipe de dérèglement moral. La fête des fous, celle de l'âne et une foule de pratiques grotesques, par exemple, ne furent pas toujours, comme on serait tenté de le croire, de simples jeux du rire, mais souvent de vrais mimes semi-religieux. La première de ces fêtes, dit Millin \ « donnait lieu à des cérémonies exirômement bizarres... On élisait un évêque et même dans quelques églises un pape. Les prêtres étaient barbouillés de lie, masqués ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule ; ils dansaient en eu trant dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes ; les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l'autel devant le célébrant, jouaient sous ses yeux aux cartes et aux dés, mettaient dans l'encensoir des morceaux de vieilles savates pour lui en faire respirer l'odeur. On les traînait ensuite tous par les rues, dans des tombereaux pleins d'ordures, où ils prenaient des postures lascives et faisaient des gestes impudiques. » La fête se célébrait assez généralement le lendemain et le surlendemain de Noël. L'évêque élu occupait, à l'église, le siège épiscopal, revêtu des ornements pontificaux, moins la mitre, que remplaçait une sorte de bourrelet ou même une marotte avec des oreilles d'âne. A la fin de l'office, où on lui rendait les mêmes honneurs qu'au véritable évêque, il donnait au peuple sa bénédiction, avec accompagnement de grâces du genre des suivantes, que.