Valère-Maxime, II
c'est beaucoup moins une folle volupté de vie qu'un défi sarcastique jeté à la souffrance.
La part dont il s'agit une fois faite et en tenant conipte de ce qui avait pu se perpétuer des anciennes fêtes païennes de genre analogue, je crois qu'il faut encore chercher d'autres motifs pour expliquer le délire de celles- des fous et de l'âne. On peut, dans tous les cas, citer des exemples nombreux où il serait difficile de méconnaître le caractère indiqué plushaut comme particulier à l'état pathologique du moyen âge. Qu'étaient-ce bien, en effet, que ces processions de pénitents en chemises et même tout nus, ces pieuses sarabandes de sauteurs et de pirouetteurs, ces dévotes flagellations en plein air, et tant de mascarades et de pratiques de culte grotesques et cruelles, où le besoin du rire ne semble guère avoir été déterminant ? Un chroniqueur français de la fin du XIIP siècle, Guillaume Guiart, qui a mis en vers une histoire de France s'étendant de la naissance de Philippe-Auguste à l'an 1306, raconte que, en i224, tandis que Louis VIII assiégeait la Rochelle, la reine Blanche de G as tille, sa femme, la reine Bérengère, sœur de celle-ci, et la reine Ingelburge, veuve de Philippe-Auguste, suivirent, à Paris, une procession votive, où figurèrent des gens tout nus, les trois reines étant elles-mêmes sans chemise :
A celui jour dix-huiliesme (1), Selon voir et selon mon esrae, A Tystoire certaine furge A la reyne Ysemburge, Marastre le roi, moult iert franche, Avec li la reyne Blanche Et la reyne Bérengièrc (2), A compaing-nie grant et fière
1, Le 18 juillet 1224. La Rochelle capitula le 3 août.
2. Guillaume Quiart n'a évidemment voulu désigner ici que Bérengèrc fille aînée d'Alphonse III, roi de CasLille, et sœur de la reino
De genz privées et d'eslrang-es,
Par Paris, pies nus et en langues,
Que mile des trois n'ot chemisa,
Dès Nostre-Dame, de l'yglise
Où sont les cathédral chanoinne,
Jusqu'aux plains chans à Saint Antoinne,
Avec eux la procession
De cliascune religion,
Priant Dieu que par sa puissance
Gardast le roi demescliéance
Et de toute perte vilaine (1).
Une procession de môme genre eut lieu, à Paris encore, sous le règne de Louis leHutin, en 131S ^ Cette année-là fut des plus mauvaises ; les guerres et des pluies continuelles avaient détruit les récoltes, et tout le pays souffrait de la famine. Le clergé parisien reprit à cette occasion la pratique dévotieuse que nous venons de voir en usage dès le siècle précédent ;
Blanclie. E'ie avait épousé Alplionse IX, roi de Léon, qui la répudia, sous prétexte de parenté. Déclarée régenle de Castille pendant la minorité d'Henri 1er, son frère, elle abandonna le gouvernement au comte Alvar de Lara, qui l'accusa faussement d'avoir voulu empoisonner son pupille et la fit bannir. Elle rentra en Espagne h la mort d'Iiem'i, en 1217, et lui succéda ; mais elle passa la couronne à son fils Ferdinand III et vécut dans la retraite. C'est pendant un voyage en France, à la cour de sa sœur, qu'elle assista à la fameuse procession dont parle notre clironiqueur.